16/06/2009

São Tomé e Príncipe 1982 (fin)

 

4 – Les Portugais, brasseurs d’hommes, de langages et de flores

 

 

J’ai beaucoup de tendresse et de respect pour les Portugais. Ils sont aimables et admirables. Ce n’est pas toi qui me contrediras, mon Jean-Claude, aventurier des airs et des mers, toi qui as choisi pour prendre ton envol vers l’infini et l’éternité une piste proche de celle d’où Henri le Navigateur lançait ses caravelles à la découverte du monde.

 Monument des D-couvreurs

(Lisbonne : Le monument aux Découvreurs)

 

Je ne connais pas d‘exemple contemporain d’un peuple aussi petit par la taille (10 millions d’habitants) qui ait essaimé au point d’avoir une langue parlée par plus de 200 millions de locuteurs, nettement plus que le français ou l’allemand. Oui, vraiment, le spermatozoïde portugais est le plus prolifique du monde ! Les Portugais sont allés et venus partout, en Asie, en Afrique, en Amérique et ils ont partout laissé leur marque : par exemple, que Français et Anglais aient rivalisé pour se partager les dépouilles de l’empire colonial allemand au Cameroun ou Cameroon ou Kamerun, comme vous voudrez, doit bien amuser les Portugais qui ont, les premiers, baptisé ce pays Camarões, du nom des innombrables crevettes que leurs navigateurs ont rencontrées dans le golfe de Guinée.

 

J’ai eu la chance de pouvoir me rendre dans les cinq pays lusophones d’Afrique et de visiter ce qui reste du vieux Rio de Janeiro. Partout, on retrouve une discrète touche portugaise: les petits pavés cubiques noirs et blancs dans les rues, les petits palais roses même s’ils sont enserrés au milieu de gratte-ciels comme à Rio, les églises baroques et tout ce qui fait le charme de Lisbonne.

Pavement-rossio-theatre  

(Les pavements des rues de Lisbonne se retrouvent dans tout le monde lusophone)

São Tomé e Príncipe est un condensé de ces allées et venues portugaises. Sur ce minuscule confetti, on mange des tomates vertes mais savoureuses comme à Lisbonne, on parle rien moins que trois différents créoles à base portugaise, on trouve la plus belle palette de teints de peau et de couleurs d’yeux imaginable Le métissage noir/blanc est familier aux Français, le métissage eurasiatique aussi, le métissage blanc/amérindien nettement moins, le métissage noir/amérindien pas du tout. A tel point que nous n’avons pas de mot pour cela et devons emprunter à l’espagnol Zambo ou au portugais Cabocho.

 

En portugais, le vocabulaire pousse à l’extrême le détail des métissages : le mulato, c’est blanc/noir, le cabrito, c’est blanc/mulato, donc en principe plus clair, le cafuzo, c’est noir/mulato, donc vraisemblablement plus foncé, le cabocho, c’est noir/amérindien, etc. Comme des habitants de Goa ou de Macao ou de Timor ont pu être transplantés à São Tomé, on peut imaginer des métissages encore plus complexes qui donnent des mestiços et des mestiças qui ont pour point commun d’être généralement d’une grande beauté.

 

Je ne voudrais surtout pas être suspecté de faire l’apologie des « bienfaits de la colonisation » comme disait un récent projet de loi française heureusement avorté et je n’oublie pas que São Tomé a été une plaque tournante de l’odieux esclavage. Mais, après tout, s’il est permis d’établir des degrés dans l’horreur, je pense que la « colonisation par le lit » et l’affranchissement par le métissage valent mieux que l’apartheid.

 

Le brassage portugais n’a pas porté seulement sur les êtres humains et leurs langages. La flore en a également bénéficié ou pâti.

 

São Tomé est l’un des territoires les plus importants de transfert de plantes entre les continents, à commencer par la canne à sucre, le café et le cacao. C’est une île volcanique accidentée (2024 mètres au Pico) et aux sols fertiles. Elle était inhabitée lors de sa découverte et elle était recouverte d’une végétation forestière exubérante. Il en reste beaucoup, particulièrement entre 800 et 1400 mètres, ce qu’on appelle l’obó, des arbres de grande taille, des lianes, des fougères, une canopée continue. C’est la floresta de montanha. Plus haut et jusqu’au Pico, c’est la floresta de nevoeiro (forêt du brouillard), avec des arbres de plus petite taille et une canopée discontinue. Ces forêts primaires n’ont vraisemblablement pas beaucoup bougé depuis la découverte. C’est en dessous de 800 mètres qu’apparaît l’intervention de l’homme.

 

C’est là qu’on trouve la floresta de sombra, grands arbres d’ombrage des plantations de café et de cacao. C’est une véritable canopée à recouvrement proche de 100%. Les érythrines venus d’Amérique portent bien leur nom latin : umbrosa. Voici, autre exemple, le cedrela odorata en provenance du Brésil:

 Cedrela odorata

(Cedrela odorata, arbre d’ombrage)

 

D’autres plantes naturalisées sont venues de l’ensemble du monde tropical comme le bambou de Chine, le quinquina pour la quinine contre la malaria,  le cocotier, les palmiers, l’avocatier, l’arbre à pain, le tamarin d’Afrique de l’est.

 

Les plantations et l’agroforêt, c’est ce qu’on appelle la capoeira par opposition à l’obó, c’est-à-dire des boisements secondaires liés aux vagues de défrichements (pour la canne à sucre puis pour le café, enfin pour le cacao) suivies de déprises agricoles donnant lieu à des jachères et à la reprise de la forêt secondaire.

 Erythrina umbrosa

(Magnifique fleurs de l’érythrine, grand arbre importé d’Amérique pour ombrager les plantations)

 

Nous avons, Pascale et moi, eu le plaisir de bénéficier de l’un de ces transferts de plantes. Le jacquier (Artocarpus heterophyllus) est inconnu dans l’Afrique occidentale et centrale continentale, nous ne l’avons rencontré ni au Cameroun ni au Gabon. Il nous a fallu venir à São Tomé pour faire enfin connaissance de cet arbre originaire de l’Inde et vraisemblablement apporté de Goa par les Portugais et surtout pour goûter à son délicieux fruit, appelé tout simplement le jacque. Je laisse à mon cousin Jacques qui peut en jouir à la Réunion, le plaisir de nous présenter ce fruit dans une photographie tout à fait avantageuse et pour lui et pour le fruit (qui est, rappelons-le, heterophyllus). A toi, Jacques :

 

 43660005-2

(Grappe de jacques hétérophiles. Noter au passage un beau spécimen de métissage Pays de Bray/Pays de Caux)



          Daniel Bas,  16 juin 2009

 

12/06/2009

São Tomé e Príncipe 1982: 3 - Air Pestana


 

Pour maintenir la cohésion du jeune Etat insulaire nouvellement indépendant et pour assurer son ravitaillement en produits essentiels, l’avion était d’une importance capitale. Il y avait bien des liaisons par bateau entre les deux îles, mais elles étaient aléatoires et ont d’ailleurs mal fini en 2008 par un naufrage faisant 14 victimes. L’avion était donc un outil incontournable. De quelles liaisons aériennes le pays bénéficiait-il ?

 

La TAP portugaise assurait chaque semaine une liaison avec Lisbonne. La TAAG angolaise reliait trois Etats lusophones par un vol hebdomadaire Luanda - São Tomé - Sal (Cap Vert). La compagnie nationale LASTP (Linhas Aéreas de São Tomé e Príncipe) reliait régulièrement les deux îles et surtout maintenait un cordon ombilical avec Libreville d’où parvenaient à cette République Démocratique naissante et démunie quelques biens de la société de consommation. Le grand pays lusophone voisin et ami, l’Angola, en proie à la guerre civile, ne pouvait être d’un grand secours dans le domaine des approvisionnements. Il n’y avait que dans le relativement prospère Gabon qu’on pouvait tout se procurer à condition d’avoir de l’argent.

 

Un exemple : mon premier voyage à São Tomé tombait en même temps que la première visite depuis l’indépendance d’un Président de la République portugaise, le Président Eanes. C’était le branle-bas de combat pour le recevoir dignement mais tant de choses manquaient!  L’avion de la LASTP faisait dans ce but de nombreux allers-retours sur le Gabon. Je me souviens d’avoir attendu plusieurs heures pour quitter Libreville : l’équipage  avait dû retourner en centre-ville en quatrième vitesse parce qu’on avait oublié la peinture pour rafraîchir les murs de la chambre allouée au Président Eanes. Je me souviens d’avoir voyagé au milieu d’un nombre impressionnant de pots de peinture et autres fournitures pour le bien-être du visiteur, y compris une armoire et quatre caisses de rouleaux de papier hygiénique.

 

L’unique avion de la LASTP (qui sera rebaptisée en 1993 « Air São Tomé e Príncipe » et sera partiellement privatisée) était destiné pour moitié au transport des marchandises et des animaux (chèvres, moutons, poulets notamment) et pour l’autre moitié au transport des personnes. C’était un Fokker F. 27. 400, court courrier de 44 places.

 DHC6

(Air São Tomé e Príncipe)

Il ne chômait pas, il était à bout de souffle. Je me trouvais à São Tomé lorsqu’il a dû partir trois semaines à Luanda pour une révision générale : le pays était dans un état d’isolement angoissant et j’ai un peu souffert de claustrophobie. C’est beau, une île, mais on en a vite fait le tour et on aime bien sentir qu’on peut en sortir...

LASTP marqu-1  

(Le Fokker F.27.400 en chargement, seul trait d’union entre les deux îles et avec le continent)

 

Peu de temps après mon départ d’Afrique centrale, la compagnie se dotera d’un second appareil, un Islander BN-2A pouvant emporter 10 passagers.

BN2A   

(John Britten et Desmond Norman : BN2A, Islander)

 

Plus tard encore, la compagnie s’équipera d’un DHC-6 Twin Otter de chez de Havilland Canada emportant 20 passagers et particulièrement performant pour les atterrissages et décollages courts. Cette acquisition, hélas, ne lui portera pas chance : l’avion sera perdu corps et biens le 23 mai 2006 lors d’un crash en mer pendant un vol d’entraînement au large de la baie d’Ana Chaves, près de l’île das cabras (des chèvres), au nord-est de São Tomé. Le coup sera fatal à la compagnie qui sera liquidée. Tout récemment, « São Tomé e Principe Airways » a pris le départ pour remplacer Air STP.

 De Haviland DHC6

(de Havilland Canada : un DHC – 6 Twin Otter)

 

Mais revenons à l’époque glorieuse du début des années 80 que j’ai bien connue. Pestana fait alors la pluie et le beau temps dans le ciel santoméen. C’est une personnalité rude et sympathique, un homme court et rond qui parle carrément. Il jouit d’un pouvoir extraordinaire : pour moi, c’est de deuxième personnage de l’Etat après le Président de la République ! Il décide si on part, quand on part. Il supervise le chargement, veille à ce qu’il soit bien équilibré. C’est difficile, il y a des meubles, des bêtes et des gens ! Son homme à tout faire, Inacio, se fait taper sur les doigts s’il a placé tous les poids lourds d’un seul côté : « Inaaacio, fideputa… ». J’ai vu le malheureux Inacio tout redescendre et recommencer son  chargement à zéro. Pestana n’est pas méchant, il gueule comme ça mais il l’aime bien et le protège, son Inacio. Pestana est un gars carré qui mène les affaires rondement. Pestana est un précurseur du principe de précaution.

 

Quand le ciel est gris, on voit de bon matin la silhouette râblée de Pestana, la tête enfoncée dans les épaules, les mains dans les poches, aller et venir, humer l’air, scruter le ciel, faire de grands signes de dénégation : « Eu, não vou ; Moi, j’y vais pas ! » marmonne-t’il. Alors, c’est le défilé des solliciteurs et des pleureuses :

 

« Mais, Pestana, mon ami, tu ne vas pas me faire ça ! Tu sais bien que ma vieille mère attend après ses médicaments. On ne peut les trouver qu’à Libreville

- Pestana, mon entreprise s’arrête si je ne rapporte pas de matières premières du Gabon, tu ne veux pas mettre mes ouvriers au chômage. », etc. etc.

 

Alors, Pestana s’attendrit tout doucement en jurant que c’est bien la dernière fois qu’il se laisse prendre… Et on y va : « Inaaacio… ». Et tout le monde met la main à la pâte… Et ce soir, dans l’aéroport moderne de Libreville, défileront sur le tapis roulant les valises éventrées, les colis mal ficelés, les voitures d’enfants, les chèvres et poulets entravés, dans un concert de cris, de pleurs, de rires, de bêlements et de caquètements sous le regard condescendant des autorités gabonaises…Pestana a encore une fois réussi sa mission de service public ! Vive Pestana !

 

A toi, Pascale, pour un adieu sous un beau ciel d’orage à São Tomé :

 

 Orage 6

 

(Ciel d’orage et mer houleuse sur São Tomé. « Eu, não vou ! » dirait Pestana…

Pastel et aquarelle de Pascale Bas, 1983)

 

 

 

 

Daniel et Pascale Bas, 11 juin 2009.

 

10/06/2009

São Tomé e Príncipe 1982: 2- Príncipe, L’île du Prince


 

2 – Príncipe, L’île du Prince : O paraíso, le Paradis sur terre


A-roport Principe  

(L’avion de la LASTP piloté par la célébrité locale, Pestana, en provenance de São Tomé se pose à Santo António, île de Príncipe)

 Je crois que Príncipe est ce que j’ai vu de plus beau dans mes voyages. L’île est petite (19 Km de long sur 15 de large) et peu peuplée (moins de 5000 habitants dont plus de 1500 à Santo António) mais la vie y bouillonne et y turbine à chaque pas. La forêt dense couvre le sud de l’île, le nord est relativement plat et cultivé. Autour de magnifiques plages sauvages au sable blond et aux eaux transparentes se penchent des cocotiers bienveillants et s’embrasent de somptueux flamboyants.

 La voix de la sève en mouvement, l’incroyable orgie végétale, les champs fumant de chaude humidité, les floraisons miraculeuses, la vigueur insensée de leur épanouissement, tout ceci évoque l’Eden ou une sorte de résurrection fastueuse.

 Bien sûr, il y a une autre face moins euphorique à ce paysage, quelque chose de triste, de nostalgique, de vermoulu, un air de saudades…Les petits palais portugais et les maisons d’un rose vif ont commencé à se décolorer sous les pluies, la moisissure s’étale en taches sur les murs lépreux, beaucoup de toits sont à demi effondrés. Des milliers d’insectes agglomérés sur les moustiquaires émettent des bourdonnements menaçants. Les rivières engrossées charrient des eaux jaunes et boueuses porteuses de maladies.

 Les enfants, timidement quémandeurs (« Branco ! Branco ! Blanc ! Blanc ! » murmurent-ils), illustrent le dénuement des populations de même que l’excitation fébrile des femmes mobilisées par la grande nouvelle du moment: demain arrive dans le port un bateau chinois porteur de vêtements gratuits ou presque, offerts royalement par la grande république soeur. Espérons que les coquettes ne seront pas trop déçues par les canons de la mode pékinoise des années 80…Sur le petit port de Santo António, nous scrutons tous l’horizon dans l’attente du pavillon chinois…

 Les enfants ont trouvé une diversion : ils courent tous après le pilote Pestana dont la popularité est grande. N’est-il pas le principal lien de l’île avec le reste du monde? En outre, il ressemble à la grande étoile du football français de l’époque : Michel Platini. Des grappes de gosses l’accueillent en scandant : « Platini ! Platini !... ». Moi, je suis plutôt content car il est arrivé que des gamins me crient : « Pestana, Pestana ! ».  Si je ressemble à Pestana et que Pestana ressemble à Platini, c’est donc que je ressemble à Platini. On a toujours sous-estimé mon profil sportif…

 Platini

(Michel Platini à la fin des années 80. Une nette ressemblance, n’est-ce pas ?)

 Le soleil nous fait cadeau d’une dernière incandescence fastueuse avant de sombrer à l’horizon et d’abandonner le pays aux ténèbres. Sans transition, l’obscurité s’abat comme un couperet. Le temps s’immobilise, l’univers se précipite dans les profondeurs de la nuit. Le vent déchire aussitôt les nuages et dans le noir velouté des cieux, surgit une gerbe d’étoiles plus scintillantes que jamais dans l’air nettoyé.

 Nous avons joui longtemps de l’humide et chaude tranquillité de la nuit…

 Principe

(Santo António, capitale de l’île de Príncipe, à la tombée de la nuit. Au fond, le sommet de l’île environ 1000 mètres)

 Demain, nous rentrons à São Tomé si Dieu et Pestana le veulent. L’équipement météo de l’aéroport de Santo António est limité et c’est surtout le nez de Pestana qui décide…S’il décrète « Eu, não vou. Moi, j’y vais pas », nous aurons le plaisir d’attendre. On pourrait être plus malheureux !

 Allons, Pascale, une dernière touche pour alimenter les beaux souvenirs et les saudades

 Principe 1-1

(Ile de Príncipe : petite plage déserte, eau transparente, sable blond,  orgie végétale, somptueux flamboyant. Pastel et aquarelle de Pascale Bas. 1983)

 

Daniel et Pascale Bas, 10 juin 2009.

 

09/06/2009

São Tomé e Príncipe 1982: 1 – São Tomé : l’île chocolat


São Tomé e Príncipe 1982:

 

1 – São Tomé : l’île chocolat

 

Cacao
(Le cacao, cultivé dans de grandes plantations appelées « roças »)

 

Si vous ne savez pas où sont les îles de São Tomé et de Príncipe (de « saint Thomas et du Prince »), n’en tirez aucun complexe. Vous n’êtes pas seul dans ce cas. J’ai vu à Roissy un malheureux Santoméen passer un mauvais quart d’heure : le CRS de service refusait de croire en l’existence de ce pays mystérieux dont il n’avait jamais entendu parler et il pensait que le passeport sortait d’un magasin de farces et attrapes…J’ai bien failli aussi passer un mauvais quart d’heure en ayant l’impertinence de ramener ma science et de témoigner en faveur de la réalité de ce charmant pays et de la bonne foi du né natif d’icelui…

 

Alors, pour que plus aucun doute ne soit permis, penchons nous sur les cartes comme les navigateurs portugais qui ont découvert ces îles alors vierges de toute présence humaine:

 Sao Tome carte (2)

(Carte de São Tomé e Príncipe. L’équateur passe au sud du pays. Sommet à 2000 mètres.)

 

Deux îles d’inégale importance, São Tomé d’une part (nasalisez bien le til sur le ã), appelée ainsi parce que découverte en 1471, le 21 décembre, jour de la Saint Thomas et Príncipe d’autre part (placez bien l’accent tonique sur le premier i et avalez le reste), deux îles distantes de 150 Km, à 350 Km des côtes du Gabon, encadrées par les îles équatoguinéennes de Bioko et Annobón (primitivement portugaises (Fernando Póo et Anno Bom) avant d’avoir été troquées avec l’Espagne contre un morceau de Paraguay cédé au Brésil, vous connaissez déjà si vous êtes des lecteurs fidèles…), deux îles, donc,  forment depuis leur indépendance en 1975 le plus petit Etat d’Afrique : environ 100 000 habitants en 1982 (presque le double aujourd’hui) pour un peu plus de 1000 Km². Encore faut-il ajouter à ce puzzle de confettis d’Empires que Príncipe a obtenu en 1995 un statut d’autonomie. L’économie de ces anciennes possessions portugaises a longtemps reposé sur le cacao (au point qu’on a pu appeler São Tomé, l’île chocolat) et dans une moindre mesure sur le café mais depuis peu on a trouvé du pétrole off shore.

Guinee-golfe-map  

(São Tomé e Príncipe, plus petit Etat d’Afrique, encadré par l’Etat insulo-continental de Guinée Equatoriale)

 

 

La langue officielle de ce pays est le portugais mais en fait on y parle au moins trois créoles différents à base  portugaise : le principien, l’angolar parlé par les descendants d’esclaves venus d’Angola, le fôrro ou santoméen, le plus parlé. Ce sont des mélanges de portugais et de langues bantoues.

          Afrique-portugais

(La langue officielle est le portugais mais on y parle surtout des créoles à base portugaise. L’Etat de São Tomé e Príncipe adhère aussi à la francophonie depuis 1995)

 

Resserrer les liens entre les PALOPs (Pays Africains de Langue Officielle Portugaise) était à l’époque une grande préoccupation et j’ai participé à des séminaires à Sao Tomé et au Cap vert qui ont abouti à la création de la CPLP (Communauté des Pays de Langue Portugaise) qui comprend les cinq pays lusophones africains, le Brésil, le Portugal et maintenant le Timor-est. On peut voir sur la photo ci-dessous prise à la pointe sud de São Tomé la belle palette de métissages du monde lusophone :

 S-minaire lusophone

(Séminaire des PALOPs : les cinq pays africains de langue officielle portugaise y sont représentés, plus deux Portugais, deux Français dont Chedozot et une Brésilienne)

 

Les îles de São Tomé et Príncipe sont un paradis botanique et zoologique. On y compte plus de 700 variétés de fleurs et 150 espèces d’oiseaux. Les tortues marines ont permis l’épanouissement d’un bel artisanat de boîtes et coffrets et l’île de Rolas (l’île « des tourterelles ») à l’extrême sud, sur l’équateur, est célèbre pour ses poissons volants (peixe voador).

 Poisson volant

(Poisson volant)

 

Demain, à défaut de poisson volant, nous emprunterons pour nous rendre dans l’autre île le Fokker F.227.400 de la LASTP (Lignes Aériennes de São Tomé et Príncipe) piloté par le coopérant portugais Pestana, l’un des personnages les plus importants de la République. Nous aurons l‘occasion d’en reparler. A suivre…

 LASTP en a-roport

(Aéroport de São Tomé : le Fokker 227.400 de la LASTP prêt à partir pour Príncipe)

 

 

 

Daniel Bas, 7 juin 2009

 

03/06/2009

Gabon, 1982 (III) - La rentrée dans l'atmosphère : affres d'animateur


GABON, 1982:

III – La rentrée dans l’atmosphère : affres d’animateur

 

Quand je me réveille au petit matin dans notre Palace de Libreville, j’ai du mal à réaliser où je suis et à retracer le chemin parcouru depuis trois jours…Je suis déphasé comme un astronaute en lévitation qui rentre dans l’atmosphère et retrouve ses pesanteurs…Contrastes violents, émotions intenses et variées, vie en dents de scie…Durs, durs les changements brusques sans transitions : de Bata et sa forêt dense à la grande capitale moderne de Libreville, de « chez Mado » et son bastringue à « l’Okoumé Palace » et son lounge, du statut de « garde à vue » et de la condition de « sans papier » à celle d’animateur intronisé par la ministre et happé par les médias (déjà deux chaînes de radio et TV au Gabon à cette époque). Dur, dur, de laisser  la tenue de brousse pour remettre la veste et la cravate…Photos et dessins rendront mieux compte du choc des situations contrastées :

 

Avant-hier, sur l’Esplanade à Bata :

 Bata

(Un dernier verre à  la bonne franquette)

Aujourd’hui, à Libreville :

  Okoum- Palce2

(Un premier drink un peu collet monté)

Avant-hier, dans la boue ou la poussière et les mains dans le cambouis :

 

Panne 1  

(Ce n’est pas la bonne volonté qui manque chez Chedozot pour pousser ou tirer. La cravate est inventée : sans doute une pointe de fantaisie  moqueuse de l’artiste. Dessin Pascale, 1983)

 

Aujourd’hui, dans les salons de l’Okoumé Palace :

 Cocktail Okoum-1

(Cocktail inaugural. Du beau monde. «Euh… Où en suis-je ?  pense l’animateur. Après avoir vidé les verres, il faudra que je leur donne de quoi remplir les beaux cahiers jaunes »)

 

Hier, à Cocobeach, en position défensive face aux moustiques et aux gendarmes :

 Cher mad 2

(Pour le « coup d’après », en garde et « toujours prêt »)

 

Aujourd’hui, à Libreville, en position plus que réservée face à la presse :

 Journaliste Okoum-1

(Elle est mignonne, mais pourquoi elle m’agresse avec son crochet du gauche ? Qu’est-ce qu’elle veut que je lui dise ? Comment je vais retrouver la suite de mes idées après son départ, moi ? Bon… Euh… Où en étais-je ? Je n’en suis encore qu’à l’introduction: le marketing, qu’est-ce que c’est ? Qui peut me dire ce qu’est le marketing? )

J’ai des regrets quand je revois en photo cette charmante journaliste. J’espère qu’elle a eu par la suite des interlocuteurs qui se sont mieux prêtés au jeu et qui étaient un peu moins en décalage horaire. J’espère qu’elle a fait une belle carrière. De mon côté, j’ai progressé depuis. Je tiens à vous montrer ma photo dix ans plus tard au Niger pour que vous ne restiez pas sur la mauvaise impression d’un croquemitaine pour journalistes :

 Journaliste wadata

(Chedozot a appris à se confier benoîtement aux journalistes. Wadata, Niger, 1993)

 

Pour en revenir à « l’Okoumé Palace », il est certain que le défilé des journalistes et des politiques dans un séminaire et la multiplication des cocktails posent problème.

 Cocktail final Okoum-1

(Déphasé, épuisé, Chedozot est ailleurs : il ne voit même pas les jolis sourires qui l’entourent. Dans les salons de l’Okoumé Palace, Libreville 1982.  Séminaire de luxe d’où sortira l’Association des Femmes Commerçantes du Gabon)

 

Tous ceux qui ont enseigné savent que tout se joue dans les premières heures. Si on « instrumentalise » le pédagogue parce que la population doit savoir que le gouvernement s’occupe d’elle, que les institutions et les médias fonctionnent bien, que le pays est crédible auprès des coopérations étrangères, etc., alors il faut redouter de voir le séminaire tourner en aimables bavardages de salon.

 

Avec l’expérience, j’ai pris de l’aplomb et j’ai par la suite exigé que la présence des autorités et des journalistes soit cantonnée à la séance inaugurale et à la séance finale d’évaluation. Entretemps, il était bien entendu que le professeur était « maître après Dieu » dans sa classe et il m’est arrivé de fermer la porte à clé. Mais à Libreville, j’étais encore un débutant et j’ai souffert...Et ça se voit sur les photos de réceptions organisées un jour par la Mairie, un jour par l’institution locale de formation, un jour par le ministère: j’ai la tête ailleurs, j’ai hâte que ça finisse…

 

Le petit texte suivant que je vous livre en encadré vous transmettra mon état d’âme au sujet des interruptions répétitives et intempestives auxquelles un enseignant peut être exposé. Il s’agit d’un texte général, d’une situation fictive et toute ressemblance avec un personnage existant ou ayant existé est purement fortuite comme vous devez bien le penser. J’ai intitulé ce petit billet: « Madame la VIP ne voudrait pas déranger ».

 

 

MADAME LA VIP NE VOUDRAIT PAS DERANGER

 

 

« Faites comme si je n’étais pas là » clame bien haut l’importante personnalité qui vient de faire son entrée dans la salle du séminaire. Grondements, grincements, frottements, roulements, arrachements… 30 participantes se lèvent comme un seul homme pour marquer leur considération dans un impeccable garde-à-vous ! Des règles en fer tombent, dreling, dreling… Des chaises se renversent, boum, badaboum

 

Madame la VIP remercie tout en protestant : « Asseyez-vous, je vous en prie, simple visite de courtoisie, je ne voudrais surtout pas déranger ! ». Nouveau vacarme : 30 participantes viennent de se rasseoir… Dreling, dreling… Boum, badaboum…

 

Madame la VIP se glisse entre les tables et gagne une place auprès de l’animateur. Elle l’encourage aimablement : « Continuez, je vous en prie, faites comme si je n’étais pas là, je vais me faire toute petite, je ne voudrais surtout pas déranger… ».

 

L’animateur, c’est moi. Je venais précisément de montrer au rétroprojecteur un dessin de Pascale qui me sert à introduire le concept de marketing. Il s’agit de la représentation d’une scène prise sur le vif dans une rue africaine : un marchand de peignes essaye de placer ses produits… …à un chauve !

 

Bien évidemment, un monde où il n’y aurait que des chauves ne serait pas le paradis pour les fabricants et vendeurs de peignes ! Mais les participantes sont tellement plus préoccupées par la vente que par les besoins du client qu’elles mettent généralement un temps fou, dix minutes en moyenne, pour découvrir enfin que le prospect est chauve !  

 Chauve 1

(Le marketing, c’est ne pas proposer des peignes à un chauve)

 

Je m’en réjouis. J’ai remarqué que plus elles mettent de temps pour s’en apercevoir, plus le choc qu’elles reçoivent est frappant et mieux elles comprennent ce qu’est une approche consommateur. On peut alors les faire parler sur ce qu’on pourrait vendre à un chauve (quelques exemples à droite que je tiens cachés au départ) puis en venir à leurs propres entreprises.  

 

Je réponds donc à l’aimable invitation de Madame la VIP et je projette derechef l’image en question. « Dites-moi, qu’est-ce que vous voyez ? ».  Silence complet. Ce n’est plus mon groupe enthousiaste et débridé. La peur de dire des bêtises devant une importante personnalité paralyse tout le monde. Mais très vite, notre VIP intervient. Elle se fait un devoir de montrer qu’elle est la meilleure en donnant tout de suite la bonne réponse, celle que j’espérais que le groupe trouverait après avoir mariné dix minutes… « Oh, là, mes chères sœurs !... Moi, je vois quelque chose !... Le client est chauve !... ». Murmure d’approbation et d’admiration… Grise mine de l’animateur dont la tactique pédagogique a été déjouée…

 

Sourire heureux de Madame la VIP qui a fait son petit effet et peut maintenant se retirer dans un concert de dreling, dreling et de boum, badaboum…

 

Exit Madame la VIP-qui-ne-voulait-pas-déranger. Bon courage, Monsieur l’animateur qui en avez bien pour une heure à remettre votre groupe en route…

 

 

 Affres d-animateur

 

(Bon… Euh… Qu’est-ce que je voulais dire ? Où en étais-je ? Qui peut répondre à cette question ? Okoumé Palace, Libreville, 1982)

 

 

 

Daniel et Pascale Bas, 3 juin 2009.

 

02/06/2009

GABON, 1982: (II) - La voie périlleuse de la liberté


GABON, 1982:

II -La voie périlleuse de la liberté

 

Viendra ? Viendra avec les passeports ? Viendra à l’heure dite : 14 heures ? Viendra pas ? Mado connaît bien l’ex-préfet, c’est un homme de parole, elle garantit qu’il viendra. Je veux voir pour le croire.

 

13 heures 45, 13 heures 50, 13 heures 55, 56, 57…Oppressant…

 

Parlons un peu des Fangs, ça calme en attendant… C’est une ethnie intéressante. Elle a beaucoup voyagé : on dit qu’elle viendrait de Haute-Egypte. On en trouve environ 500 000 au Gabon, 600 000 en Guinée Equatoriale, un peu au Cameroun, à Saõ Tomé et au Congo Brazzaville. Leurs masques ont rendu célèbre leur artisanat. Il y a les masques  Ngontang, blanchis au kaolin, utilisés dans les rituels funéraires et le culte des ancêtres : le blanc est la couleur de la mort. Et puis il y a les masques Ngil dits également « masques de gorilles », utilisés à la fois pour des rites initiatiques et pour rendre la justice : ils désignent les coupables.

 Masque Ngil

(Vieux masque Ngil)

 

13 heures 59… 14 heures zéro, zéro…Une petite minute de plus par coquetterie et notre ex-préfet, tout sourire, fait son entrée avec nos deux passeports. Sans tampons, bien entendu, il n’a pas pu faire ouvrir le coffre : « Qu’à cela ne tienne, allez chercher vos bagages, ma voiture est devant la porte, je vous emmène, vous ne risquez rien avec moi ».

 

Adieux émus à Mado, notre charmante hôtesse et geôlière malgré elle, et en route pour Libreville qui porte bien son nom en l’occurrence. Notre libérateur est au volant, sa femme près de lui, Pascale et moi à l’arrière. 70 kilomètres… en quatre heures.

Le Préfet s’arrête à cinq reprises dans les villages : il y est attendu, reçu comme un Messie par la foule rassemblée. Il s’enquiert des problèmes, fait des discours, donne des conseils et met la main à la poche. Nous assistons à des leçons de civisme et apprenons l’importance du témoignage en Afrique : « Voyez ces billets que je tiens dans ma main et que je remets à votre Maire. Il y a là 50 000 francs pour réparer la toiture de la case de santé. Vous voyez bien ces billets : vous demanderez à votre Maire de vous rendre compte de leur emploi… J’ai bien dit : c’est pour la case de santé». Brouhaha d’approbation et de satisfaction, applaudissements nourris, le Maire a un petit air gêné…Et un bon coup de vin de palme pour la route !… Je dois dire qu’après le cinquième arrêt et le cinquième vin de palme, notre généreux Préfet a eu une nette tendance à entrer dans Libreville en conduisant plutôt à gauche…

 

Mais n’anticipons pas : la police nous gratifie de trois « check points » en cours de route. Que va-t’il nous arriver, nos passeports ne sont pas en règle…Notre bienfaiteur nous dit : « Couchez-vous sur la banquette arrière, je préfère qu’ils ne vous voient pas… ». Nous obtempérons et nous dissimulons au fond de la voiture. Nous sentons un court ralentissement, puis un coup d’accélérateur vigoureux, comme dans les films… Nous passons sans nous arrêter et filons à vive allure. Nous retenons notre souffle, nous redoutons d’entendre les mitrailleuses crépiter ou les sirènes des motards à nos trousses hurler…Rien de tout cela : « Vous pouvez vous relever, à présent. Je vous l’ai dit : avec moi, rien à craindre… ». Et l’opération sera renouvelée deux fois avec succès mais non sans dommages pour mon aorte…

 

Je ne saurai jamais qui était vraiment ce Préfet ou cet ex-Préfet et pourquoi il était ex. Il parlait beaucoup mais ne se livrait pas : il portait sans doute un masque Ngil.  Je ne saurai jamais s’il s’est simplement amusé à nous faire peur aux barrages de police ou s’il les a vraiment forcés : peut-être que sa voiture était bien connue et que les agents lui faisaient signe de passer et se mettaient au garde-à-vous pendant que nous suffoquions, le nez dans la moleskine, dans l’attente de rafales de mitrailleuse…Je ne saurai jamais ce qui le motivait, ce qui le faisait courir ainsi, donner ainsi, apparemment sans retour. Qu’est-il devenu par la suite ? J’espère qu’il a eu, qu’il a encore une belle vie car je suis sûr qu’il était profondément généreux et désintéressé et qu’il aimait les gens.

 

Monsieur le Préfet nous a déposés à l’hôtel que nous avait réservé le ministère et où devait se tenir le séminaire: Okoumé Palace, quatre étoiles sinon cinq. Curieuse sensation après une nuit « Chez Mado »… L’Afrique est pleine de contrastes…

 Okoum- Palace

 

Sur notre insistance, nous reverrons le Préfet pour l’apéritif le lendemain. Je ne sais toujours pas à qui j’ai à faire et je redoute un peu des sollicitations compensatoires exorbitantes…Rien. C’était de la générosité pure, un geste fraternel et élégant, j’ai été bien mesquin de penser autrement. Nous n’en aurons plus jamais de nouvelles.

                              Daniel Bas dit Chedozot, le 2 juin 2009

 

31/05/2009

Gabon, 1982 : (I)- Cocobeach:en garde à vue "Chez Mado"


GABON, 1982:

 

(I) - Cocobeach : en garde à vue « Chez Mado »

 

 

Pascale n’est pas entièrement d’accord avec mon dernier texte. J’y saute notamment à pieds joints par-dessus la beauté, la splendeur de la traversée de l’estuaire du fleuve-frontière, le rio Muni, entre Kogo (Guinée Equatoriale) et Cocobeach (Gabon). C’est pourtant un choc: on retrouve le ciel et la lumière après la longue nuit d’un interminable tunnel de verdure sombre, on retrouve les horizons larges, les grands espaces après des  champs de vision limités à quelques énormes troncs d’arbre, on retrouve des habitations humaines après des kilomètres de fourmilières…

Kogo

(Kogo, Guinée Equatoriale, sur le Muni. Le village a été ravagé par un ouragan en 2008)

 

Pascale a raison. Je lui donne la parole : « Ce qui m’a le plus frappée, moi, dans cette expédition, c’est la Nature avec un grand N, c’est de me fondre dans la Nature, d’être la Nature. Je l’ai ressenti aussi bien pendant la traversée des forêts profondes grouillantes de vie mais quasiment inhabitées par l’homme que pendant la traversée de l’estuaire qui nous restituait des horizons lointains débouchant sur l’infini de l’Océan. J’ai rencontré la Vie avec un grand V. J’ai pensé alors que cette osmose, cette communion, c’était peut-être ce qu’il était convenu d’appeler Dieu ».

 

Je n’ai pas eu, hélas, cette extase mystique. Je sais pourquoi. Les joueurs d’échecs sont obsédés par « le coup d’après ». Souvent, l’instant présent en pâtit…

 

Le « coup d’après », c’était pour moi de se préparer à l’entrée au Gabon par un circuit inhabituel, donc suspect (Tout Blanc normalement constitué arrive par l’aéroport de Libreville, sinon c’est a priori un cas étrange !). Le « coup d’après », c’était le prévisible « Vos papiers ! », c’était la reprise de contact avec les institutions et réglementations humaines, c’était le retour brutal à la vie kafkaïenne, la vie avec un petit v comme visa…

 

Le « coup d’après », c’était la reprise de l’agenda, du chronomètre et des civilités car on m’attendait à Libreville le surlendemain pour animer un séminaire d’une semaine ouvert par la ministre de la promotion féminine et la mairesse de Libreville…

 

Le « coup d’après », c’était pour moi le retour des responsabilités : pendant la traversée de la forêt et jusqu’à la location de la pirogue, je « suivais ». C’est merveilleux, de temps en temps : je poussais quand on me disait de pousser, j’allais chercher le cric quand on me le demandait, j’allais couper des branchages pour les mettre sous les roues enlisées quand on m’en priait…Christine connaissait déjà bien le pays, Paco, né aux Canaries, maîtrisait l’espagnol, le chauffeur était hors pair, Pascale connaissait la nature et la vie rurale mieux que moi. Je n’avais qu’à « suivre », c’était bien confortable.

 

Mes souvenirs s’arrêtent à Kogo, dernier village de Guinée Equatoriale parce que je sais qu’en face, ce sont des emmerdements qui m’attendent à coup sûr et que je vais devoir passer au premier rang des responsabilités… Alors, je suis totalement aveuglé et inhibé par le stress. Mais, Dieu merci, dans ces cas-là, Pascale voit et sent pour deux…

 Cocobeach-1

(Une plage de Cocobeach, Gabon, à l’embouchure du Muni. Au fond, la Guinée Equatoriale. Nous avons débarqué comme des contrebandiers plus en amont, dans une petite anse peu profonde dominée par un promontoire avec une plage minuscule …)

 

Donc, trois gendarmes gabonais nous cueillent sans égards, nos passeports sont confisqués : « Passez demain matin à la gendarmerie. Ne quittez la ville en aucun cas ».

Il faut marcher une demi-heure pour atteindre le centre avec du plomb au bout des bras : j’ai rempli une valise de documents et de livres pour mon séminaire. On nous a dit qu’il y avait un hôtel - « par là » - avec un geste évasif…Nous apercevons un bel établissement qui a tout l’air d’un hôtel de classe : nous nous y précipitons, flairant déjà le bon repas après une bonne douche, le bon lit moelleux...

 

« Bonsoir, Madame, auriez-vous une chambre de libre ? ».

Effarement de la dame qui appelle son mari à la rescousse :

« Une chambre ? Avez-vous un bon de réquisition ? 

- Ah bon ! Parce qu’il faut un bon de réquisition pour coucher à l’hôtel ?

- Vous n’êtes pas dans un hôtel, monsieur, mais chez des particuliers ! »

 

Confusion. Plates excuses. Les gens se font bienveillants : « Plus loin, là-bas, vous trouverez une sorte d’auberge, ça s’appelle « Chez Mado ». Le geste et le ton sont assez dépréciatifs, on sent que chez ces bourgeois, on ne fréquente pas ce genre d’établissement. « Une sorte d’auberge », pour ne pas dire un « boui-boui », c’est plein de sous-entendus …Encore un bon quart d’heure de marche…Nous y voilà…

 

Bois, torchis, tôle ondulée rouillée…La patronne est accorte, empressée, diligente, intelligente, complice, consolatrice… Elle a sûrement fait son chemin depuis car elle était très au-dessus de l’environnement matériel et humain sur lequel elle régnait alors. Son souvenir éclaire l’épais brouillard de facteurs anxiogènes qui assombrissent ma mémoire. La chambre est impeccablement propre, couchette en bois sans matelas mais avec moustiquaire. Broc d’eau et cuvette en plastique fatigué. Les toilettes au fond de la cour sont un florilège d’entomologie : cafards, araignées, moustiques y évoluent gracieusement, on s’excuse presque de devoir les déranger.

 Cher mad 2

(Vers la réserve entomologique…Chedozot, en position de garde-à-vous, s’entraîne pour son entretien du lendemain à la gendarmerie. Pascale a la jambe légère…Archives Bas).

 

 

Le bar-restaurant aux néons de couleurs criardes contient un condensé d’humanité tropicale bon enfant mais un peu triste et glauque, tous semblent des habitués sans autre horizon que « Chez Mado »: forestiers en bordée sortant de longues solitudes sylvestres et attirés par les lumières comme des papillons de nuit, pochards sans aucune perspective rivés au comptoir depuis le matin, demoiselles légères et court vêtues qui virevoltent, papillonnent, butinent et font gentiment leur miel, de-ci, de-là… La bière coule à flots. Moi, je ne vois rien, je suis dans mes pensées sinistres mais Pascale se délecte et commente les couleurs, les mouvements, les interactions, les langages silencieux… Moi, je me débats avec un crabe de terre, un crabe farci d’une farce de mauvais goût : on dirait du carton. Il nous attendait depuis longtemps, ce crabe-là…

 Crabe de terre

(Sacré farceur !)

 

Et puis, il faut essayer de dormir. C’est l’extinction des feux : la gégène s’arrête, l’échantillon d’humanité s’écoule et va s’échouer ailleurs, le silence s’installe. Ni la couchette en bois, ni le lumbago naissant provoqué par les lourds bagages, ni la perspective d’aller demain revoir les gendarmes, ni la digestion de mon carton, ne se prêtent à un sommeil paisible. Sans papiers, je me sens tout nu, une non-personne. Si mon père, ce fonctionnaire intègre, qui m’a appris à n’oublier ni ma montre ni ma carte d’identité me voyait ! Je me sens dans un cul-de-basse-fosse…Epuisement physique et détresse morale me rongent : c’est la déprime, le spleen…

 

Pascale a encore raison : « Demain il fera jour… Dodo, l’enfant do, chez Mado… ». Au petit matin, j’arrive à fermer l’œil pour une heure ou deux… Puis, c’est le branle-bas de combat !

 

Je suis dès potron-minet à la gendarmerie. Rasé de frais et de près, en tenue numéro 1. Je sais comment on se présente aux autorités, mon père ma l’a appris. Je sais comment on leur parle : « J’ai l’honneur de solliciter de votre haute bienveillance… ». Il n’y a pas un seul fonctionnaire de par le monde qui ne fonde devant cette formule magique ! Aujourd’hui encore, c’est comme ça : essayez, vous verrez, ça marche à tous les coups ! Mais il faut vous entraîner et y croire, ça doit sortir naturellement et avoir l’air sincère…Mes gendarmes sont méconnaissables, compatissants, mais gênés aux entournures : le problème, c’est « le chef »… Le chef n’est pas là et il n’y a aucune délégation de pouvoirs :

 

« Le chef a voyagé… On ne sait où ni pour combien de temps. Il a enfermé les tampons d’entrée sur le territoire dans le coffre. Nous n’en connaissons pas le codeIl faut attendre son retour. Nous ne savons pas quand…Vous ne pouvez pas pénétrer sur le territoire sans tampon d’entrée, vous vous feriez ramasser au premier poste de contrôle routier. Vous devez rester chez Mado jusqu’à nouvel ordre… »

 

J’ouvre une parenthèse : ne vous étonnez pas lorsque « vous absentez quelqu’un » en Afrique centrale (c’est-à-dire que vous ne le trouvez pas parce qu’il est absent) qu’on vous réponde : « Il a voyagé… » sans autre précision. Votre interlocuteur ne ment pas, il ne sait vraiment pas où est son chef, il n’est pas dans les traditions de faire tenir son agenda par sa secrétaire. Et si le chef ne dit pas où il est et pour combien de temps, ce n’est pas seulement par négligence ou par mépris de ses subordonnés, c’est aussi très souvent par peur d’être marabouté… Je ferme la parenthèse.

 

Je discute. Je négocie. Je ne crois pas qu’il soit opportun de sortir les billets que je froisse dans ma poche : je ne connais pas assez ce petit monde. Mon laissez-passer bleu ciel des Nations Unies les impressionne un peu de même que ma menace à peine voilée d’appeler la ministre pour lui dire que je suis empêché par les autorités de me rendre à notre rendez-vous, « ce qui serait du plus mauvais effet pour la gendarmerie de Cocobeach, on en parlerait mercredi au Conseil des Ministres »… Le chantage fait de l’effet mais on me rétorque que, dans ce cas, je devrais laisser en caution Pascale qui n’a pas les mêmes titres à faire valoir et devrait donc être consignée chez Mado jusqu’à l’arrivée du chef ou refoulée à Kogo, en Guinée Equatoriale…Bon, un but à zéro, je rentre chez Mado, on attendra le chef en mangeant du crabe fourré de carton…

 

Mado prend les choses en main. Elle est scandalisée par une situation qui pourrait pourtant lui profiter. Elle remue ciel et terre, parle de notre cas à tous ses clients, et il en est d’influents. C’est justement l’heure de pointe, l’heure de l’apéritif, le « coup de feu ». A cette heure-ci, l’humanité qui défile est moins glauque qu’hier soir (ou c’est moi qui suis moins glauque). Tiens, voici justement un homme très entouré, on se bouscule pour le saluer et pour bénéficier de ses « tournées » gratuites. Il salue à la cantonade. Il semble en campagne électorale. On dirait Jacques Chirac au Salon de l’Agriculture. Il me rappelle la chanson de Charles Trenet :

 

« Au Grand Café, vous êtes entré par hasard

Tout ébloui par les lumières du boulevard…

Bien installé devant la grande table

On écoutait cet homme intarissable…

…Vous étiez beau, vous étiez bien coiffé,

Vous avez fait beaucoup d’effet,

Beaucoup d’effet, au Grand Café… »

 

On nous glisse dans l’oreille que l’homme est l’ancien préfet. Démissionnaire ? Révoqué ? Pourquoi ? Désaccord politique ? Malversations ? Santé ? Peu importe, il semble très populaire, très aimé. Il a un charisme extraordinaire et de l’entregent. Mado lui glisse un mot à l’oreille en nous montrant du regard. Il vient vers nous, s’enquiert de notre problème, s’en amuse : « Mado, servez à manger à mes nouveaux amis sur mon compte… Je vais tout de suite à la gendarmerie chercher leurs passeports. Soyez prêts pour 14 heures,  je vous conduis à Libreville… ».

 

C’est trop beau pour être vrai. Mirage ? Miracle ? Serions-nous « sortis de l’auberge » ? Faux espoir ? Vous le saurez au prochain numéro…

 

En attendant, Chedozot avale gratis un deuxième morceau de carton…Et vous, chers lecteurs, pour vous détendre car je vous sens haletants d’anxiété, nous vous présentons avant de vous quitter une petite merveille de l’artisanat fang. Jouissez de l’instant présent, ne pensez pas au « coup d’après » car l’après-midi nous réserve encore bien des émotions…

 Masque fang

(Masque fang)

 

 

Daniel et Pascale Bas, 31 mai 2009.

 

28/05/2009

Guinée Equatoriale, 1982 , (5)- Mbini, ex-Rio Muni...


Guinée Equatoriale, 1982

 

5 – MBINI, ex-RÍO MUNI, partie continentale du pays:

chlorophylle et sanguine

 

Image  

Le continent est très différent de l’île de Bioko. Certes, on y retrouve la végétation équatoriale foisonnante et le camaïeu de verts, mais des verts plus bleus, plus profonds, plus sombres vu l’épaisseur de la forêt dense. Rares sont les verts tendres à dominante jaune. Et puis, l’autre couleur qui prévaut ici est la couleur brique omniprésente de la latérite. La sanguine et la chlorophylle font bon ménage pour l’œil mais seraient un peu monotones sans les petites taches vives et claires de bleu et de blanc dont nous divertit l’artiste, Pascale, très inspirée par ce pays :  

Tableau lat-rite EQG  

(Poussière couleur rouille  et « ligne bleue » de la forêt. Huile sur toile 40X50. Pascale Bas, 1982. Collection Daniel Bas)

Parc Monte Alen EQG-2

(Piste de latérite au départ de Bata)

 

Ces pistes de latérite, nous les avons bien connues car nous avons traversé, Pascale et moi, toute la partie continentale de Guinée Equatoriale depuis Bata jusqu’à la frontière gabonaise en 4X4 en compagnie de Christine Bockstal et de son Paco. Au volant : Jean-Michel, le « meilleur chauffeur du monde », car nous étions au lendemain de la saison des pluies, les rivières étaient en crue, la plupart des ponts avaient été emportés, nombre de bacs étaient défaillants. Nous étions, de l’aveu des populations rencontrées, les premiers à oser passer par là en cette fin d’année 1982. Il doit rester sur notre itinéraire une légende des quatre Blancs ailés que les vieux racontent aux enfants à la veillée…Et il reste chez Pascale la légende de Chedozot « aventurier ». On sait ce qu’il faut en penser.

 

J’ai le souvenir d’être souvent descendu de voiture pour pousser. Ma mémoire de l’expédition est gorgée d’eau, noyée dans des lacs et des fleuves, assombrie de forêts épaisses, riches en okoumés et acajous, assourdie du bruit des arbres qu’on abat et qui, en tombant, en entraînent d’autres en cascade, secouée par le tremblement et le  grondement des lourds convois de grumes…

 EQG grumes

(Convoi de grumes)

 

Je titille ma mémoire, je me souviens : l’espoir renaît avec des gués, s’évanouit avec des ponts effondrés ou branlants, des bacs hors d’usage… Les images s’encrassent dans la poussière de latérite ou s’enlisent dans la boue teintée du brun rouge de l’hydroxyde de fer… L’odeur envahissante de l’humus pourrissant nous incite au renoncement…Se laisser choir, abandonner…Il faut réagir, survivre : plein de petites bêtes avec du poil aux pattes, des légions de fourmis ravageuses en colonnes par cent nous invitent à l’action rapide… Pousser, tirer, haler, remorquer…

 Rio Ekuko EQG

(100% chlorophylle, même l’eau paraît vert foncé. Rio Ekuko)

Rio Mbini


 (Que d’eau ! Que d’eau! Rio Mbini )

MBINI


 (Tunnel de verdure, sol rouillé par l’oxyde ferrique hydraté. Une piste du Mbini)

 

(De Bata à Cocobeach en 4X4 au lendemain de la saison des pluies. 5 ou 6 rivières à traverser sans ponts ni bacs dignes de ce nom)

 

Une touche de fraîcheur, de douceur et de lumière, s’il te plaît, Pascale, une touche de couleur vive, du rouge franc et du bleu qui pète après cette longue randonnée dans le rougeâtre et les dégradés de vert sombre virant aux bleus… Merci, Pascale…

 Tableau Rivi-re EQG

(Femme au parasol rouge. Huile sur toile 40X50. Pascale Bas, 1982.)

 

Le Gabon est en vue : plus que l’embouchure du fleuve Muni à traverser. Nous louons une pirogue à moteur et nous accostons sur une petite plage déserte de Cocobeach. Déchargement des bagages et Christine et Paco repartent vers la rive équatoguinéenne en nous saluant de force gestes d’adieu : « Adios ! Adios !... ». Sur un promontoire, quelques mètres au-dessus de nous, trois gendarmes gabonais en grande tenue et au garde-à-vous se manifestent alors sans aménité :

 

« Ce ne sont pas les Espagnols qui font la loi ici ! Présentez vos papiers ! ».

« D’accord, d’accord, dis-je en sautillant d’un pied sur l’autre, laissez-moi au moins le temps de mettre mes chaussettes et mes chaussures pour me présenter correctement aux autorités ! »

« Veux pas l’savoir ! Vos papiers et que ça saute ! ».

Nos papiers sont confisqués. Interdiction de quitter la ville. Et on nous plante là…

 

La suite au prochain numéro : « Cocobeach : En garde à vue chez Mado ». Il y aura des moments difficiles, les personnes sensibles pourraient être choquées… Allez, Pascale, pour relâcher l’étreinte de l’angoisse, encore quelque chose de joli et de rafraîchissant, s’il te plaît. Merci, Pascale :

 Tableau parapluie

(Etude Pascale Bas. Besoin de couleurs primaires vives après les camaïeux de vert et de brique…Au Gabon et en Guinée Equatoriale, les « vieilles » femmes fument fréquemment la pipe. On y appelle « vieille femme » celles qui ne peuvent plus avoir d’enfant, donc d’environ 45 ans. Vieux ou vieille n’est jamais péjoratif en Afrique)

 

 

 

Pascale et Daniel Bas, 28 mai 2009.

 

26/05/2009

Guinée Equatoriale, 1982 , (4)- Adios, Malabo! Buenos dias, Bata !


Guinée Equatoriale, 1982

4– ¡ Adios, Malabo ! Buenos días, Bata !


Malabo a-roport-2  

(Aéroport de Malabo)

 

En 1982, l’aéroport de Malabo est desservi par un bimoteur de la Camair qui le relie à Douala, à 30 kilomètres, une ou deux fois par semaine. C’est le cordon ombilical avec une société de relative consommation. Et puis il y a le bimoteur de fabrication soviétique de la compagnie nationale LAGE, Lignes Aériennes de Guinée Equatoriale : il relie Malabo et Bata avec parfois un petit crochet sur Annobón. C’est vraiment la colonne vertébrale du pays, l’équivalent de notre Nationale 7. Cet unique avion ne peut être entretenu et réparé qu’à Luanda : inutile de préciser la gêne occasionnée par un long séjour de l’appareil en Angola, le pays est alors invertébré.

 

Nous verrons que Saõ Tomé et son unique avion de la LASTP qui relie la capitale à l’île de Príncipe et à la source d’approvisionnements de Libreville présente un cas similaire. Quelques années plus tard, une compagnie privée résoudra le problème en reliant régulièrement Douala, Libreville, Bata et toutes les îles du golfe de Guinée : Malabo,  Annobón,  Saõ Tomé et Príncipe.

 

Nous n’en sommes pas là en 1982. La Guinée Equatoriale est alors fort démunie, on n’y a pas encore trouvé du pétrole : c’est le Président de la République lui-même qui décide si un avion part ou ne part pas, c’est lui qui connaît les réserves de kérosène du pays. J’ai le souvenir bien précis d’une longue attente anxieuse avec Pascale sur le tarmac, puis Dona Purificación a surgi : « Vous allez pouvoir partir… Je sors du bureau du Président… Il a donné l’ordre : le vol est confirmé ! ». Situation difficile à imaginer dans nos pays.

 

Feu vert : alors, le petit avion se remplit. Nous sommes parmi les premiers à monter, heureux d’avoir de bonnes places pour pouvoir admirer une dernière fois au décollage l’île de Bioko, ses anses, ses plages, ses rochers noirs, le camaïeu de verts de sa végétation galopante, son sommet de 3000 mètres émergeant rarement des nuages.

 V-g-tation 7

(Un camaïeu de verts, une végétation galopante. Pastel et aquarelle. Pascale Bas, 1982))

Malabo006  

(Bioko, ses anses, ses plages, ses rochers noirs, son camaïeu de verts. Pastel et aquarelle. Pascale Bas, 1983)

 

Toutes les places sont maintenant occupées, qu’attend-on pour partir? Simplement qu’une troisième personne s’installe de chaque côté, là où deux personnes pour deux sièges sont prévues. Je m’étale mais Pascale est menue, rien à faire, là où il y a de la place pour deux, il y en a pour trois, il faut s’en accommoder...

 

Est-ce tout ? Non. Le couloir se remplit peu à peu de voyageurs supplémentaires qui vont s’asseoir en tailleur à même le sol…Cette fois-ci, nous y sommes, l’avion contient deux fois plus de monde qu’autorisé, sans compter les victuailles, les poulets vivants et les chèvres entravées qui protestent avec véhémence au fond de l’appareil. On ferme les portes, les moteurs ronflent, les roues se décollent du goudron fondu par la chaleur, l’avion surchargé roule péniblement, poussivement…Il se « hâte avec lenteur », il se secoue, il ahane… Y arrivera ? Y arrivera pas ? Albatros ou dodo ? Albatros, « roi de l’azur maladroit et honteux » nous chante Baudelaire.

 

Il s’arrache gauchement en bout de piste, s’élève finalement en ronchonnant comme un gros bourdon…Un dernier coup d’œil sur l’île… C’est mieux que de regarder l’huile qui suinte des moteurs de façon inquiétante…A la grâce de Dieu ! Si on doit mourir, que ce soit au moins en regardant quelque chose de beau :

Malabo003  

(L’avion décolle péniblement, quitte à regret l’île « Formosa », « la Belle ». Pastel et aquarelle, Pascale Bas, 1982)

 

Il faut faire ainsi 300 kilomètres avant de se poser à Bata. « Se poser » est un euphémisme, on devrait plutôt dire « s’affaler ». Puis, l’avion n’en finit pas de se vider sous un soleil de plomb, sans air conditionné: les chèvres et les poulets d’abord, les usagers du couloir ensuite, les troisièmes personnes assises et enfin les premiers arrivés qui seront les derniers à sortir… Nous voici au Mbini, anciennement Rio Muni, pays de forêts, de rivières, peuplé de Fangs, ethnie fameuse pour la beauté de son artisanat et en particulier de ses masques. De nouvelles aventures et de nouveaux émerveillements nous y attendent… A suivre…

 

Pascale et Daniel Bas. 25 mai 2009.

 

24/05/2009

Guinée Equatoriale, 1982 , (3)



3– Promotion féminine : Pascale en première ligne

 

La promotion féminine produit ses premiers effets : Pascale monte au front, passe en première ligne…Elle a, à cette époque, immortalisé son épopée sous forme de bande dessinée. Voici

« EL ARRASTRA CUEROS »,

 

drame historique franco-italo-paraguayo-équatoguinéen en 3 actes, paroles de Chedozot, décors et costumes de Pascale née Legay (prononcez : « Legaille » en espagnol) avec, par ordre d’entrée en scène : Pascale Legaille et Chedozot, El arrastra cueros, Rubèn, l’inspecteur de police, le grand chef de la police, l’honnête intermédiaire.

 

ACTE I

Scène 1

 

Pascale et Chedozot profitent de la relative fraîcheur du soir pour déambuler bras dessus, bras dessous dans Malabo. La nuit tombe vite sous ces latitudes. Pas d’éclairage public. Chaussée défoncée. On s’en moque, on est heureux. Hélas, le drame se noue : le couple est suivi à distance par un sinistre individu qui mijote un mauvais coup…Pascale porte un sac en bandoulière (elle ne recommencera jamais plus) qui excite les convoitises… Parvenu au coin d’un bois, le couple est agressé avec une telle vivacité que Chedozot perd l’équilibre, s’affale lourdement le nez dans la terre, ses lunettes volent et se cachent sous l’humus. Malgré une vigoureuse résistance, Pascale se fait arracher son sac. L’agresseur s’enfuit dans le bois à grandes enjambées bottées (il porte des bottes, c’est un premier indice, Chedozot n’y voit goutte la nuit mais il entend bien).

Guarazzi 1

(Lutte inégale entre la vaillante petite Pascale et le sinistre agresseur. Chedozot, hors jeu,  cherche ses lunettes)

Scène 2 :

 

Pascale poursuit son agresseur avec témérité en hurlant et gesticulant. Chedozot cherche toujours ses lunettes. Rubèn qui passait par là par hasard entend des clameurs, pense que c’est une fête et poursuit son chemin en sifflotant.

Guarazzi1bis  

(Pascale monte au front. Pas de front sans lunettes pour Chedozot. Rubèn : je n’y suis pour personne)

 

Scène 3 :

 

L’indifférence de Rubèn va être punie : vu le mauvais état de la chaussée et la nuit étant d’encre, il tombe dans un « trou Guarazzi ». Pour ne pas faire perdre à nos lecteurs le fil de l’intensité dramatique de la scène, nous renvoyons à plus tard les explications sur ce qu’est un « trou Guarazzi ». Retenez pour l’instant qu’il s’agit d’un trou, tout simplement. Rubèn s’est fait mal, il tonitrue après ces fils de p…. des Ponts et Chaussées ! Pendant ce temps, Chedozot cherche toujours ses lunettes et Pascale court toujours. Si bel et si bien qu’elle arrive à portée de main du voleur. Elle raconte qu’elle a alors repris conscience : et maintenant, que vais-je faire ? Et s’il était armé ? Alors, si près du but, elle a renoncé. Il ne faut pas confondre courage et témérité.

Le trio est reconstitué. Rubèn arrive à sortir de son trou. Chedozot a retrouvé ses lunettes. Pascale n’a pas retrouvé son sac et c’est grave surtout à cause du passeport et du visa. Il faut sur-le-champ se rendre au Commissariat de police…

 

 Guarazzi 2

 

(Chedozot n’en finit pas de trouver ses lunettes. Rubèn tombe dans un trou. Pascale en première ligne)

Guarazzi 4  

 

(Rubèn vocifère. Voir en appendice ce qu’est un « trou Guarazzi »)

 

 

 

ACTE II

AU COMMISSARIAT DE POLICE :

 

Scène 1

 

Il faut imaginer ce qu’est un commissariat de police à Malabo en 1982, à minuit, sans électricité… Il va falloir porter plainte, signer des témoignages en espagnol, à la lueur d’une lampe torche…L’inspecteur de police est bon enfant mais, d’emblée, on trébuche sur les noms : Pascale n’est pas un prénom féminin, affirme l’inspecteur. On le convainc difficilement avec l’aide linguistique de Rubèn, mais il persiste à prononcer Legay : Legaille et Rouen : Rou-hanne. Nous touchons au but : Mademoiselle Pascaleue Legaille née à Rou-hanne a donc été agressée…

 

Encore un problème et de taille, même Rubèn qui ne maîtrise pas dans sa langue maternelle les nuances juridiques reste sans voix : Mademoiselle Legaille a-t-elle été « agressée » ou « interventionnée » : « Fué agredida o intervencionada » ? Longues palabres. On fait venir au milieu de la nuit un homme important (Commissaire ? Chef de la police ? Ministre de l’Intérieur ? Un ponte, en tout cas). Il se fait expliquer, il tranche : « La señora Legaille fué intervencionada ». Va pour l’intervention. L’agression, c’est plus grave, il y a l’intention de faire mal, le voleur ne nous voulait aucun mal, il voulait seulement de l’argent. Nous voilà bien soulagés de l’apprendre. Tout le monde signe, le grand ponte s’insurge contre les « canallas » qui déshonorent son pays et promet de mener l’enquête avec diligence.

 Guarazzi 5

(Dépôt de plainte au commissariat de Malabo nuitamment et nonobstant le manque d’électricité)

Guarazzi 6

 

 

(Un grand ponte prend l’affaire en main. Pascale, Chedozot et Rubèn attendent son arbitrage. Il tranche : « La señora Legaille de Ruàn fué intervencionada »)

 

 

Scène 2 :

 

Le grand ponte pousse la gentillesse et l’esprit protecteur jusqu’à nous raccompagner à pied à notre hôtel pour qu’il ne nous arrive plus rien de fâcheux. Pascale a retenu de ces 30 minutes de marche trois arrêts intempestifs. Emotion ? Excès de bière ? Prostate fatiguée? Affligée d’un vieux mari, Pascale se montrerait aujourd’hui moins surprise de ces mictions aussi soudaines qu’irrépressibles…

 Guarazzi 7

(Grand ponte, certes, mais on n’en reste pas moins homme)

ACTE III

LE DENOUEMENT :

 

Scène 1 :

El arrastra cueros

 

Nous approchons du dénouement. Le lendemain, un émissaire singulier se présente à notre hôtel et demande à nous parler. Il dit connaître le voleur et  venir de sa part pour négocier le retour du sac à sa propriétaire. Il le fait, affirme-t’il, de manière tout à fait désintéressée, dans l’intérêt des deux parties…Mais voilà : il porte des bottes ! On « ne la fait pas » à Chedozot ! Même sans lunettes, même le nez dans l’humus, il entend bien ! Un voleur botté qui s’enfuit dans la nuit, c’est une musique qui ne s’oublie pas !

Guarazzi 8  

 

(El arrastra cueros = Le traîne-cuir)

 

Mais interrompons-nous un instant pour un petit rappel d’histoire paraguayenne racontée par Rubèn :

 

C’était en 1870. Le Paraguay tirait ses dernières cartouches dans un sanglante guerre de cinq ans contre ses trois puissants voisins : le Brésil, l’Argentine et l’Uruguay. Réunissant dans la nuit les derniers éléments de sa cavalerie décimée, le général paraguayen eut l’idée d’attacher des peaux de vaches aux pieds de ses chevaux, d’où le nom de traîne-cuirs. Le vacarme nocturne fut tel que l’ennemi, croyant avoir affaire à une troupe nombreuse, s’enfuit sans combattre. Le mot « arrastra cueros » mal prononcé par les Français est à l’origine du mot « rastaquouère », personne menant grand bruit et grand train. Pas belle, cette histoire ?

Scène 2 :

La justice est en marche

 

 

Chedozot et Rubèn, décidés à faire oublier leur piètre prestation de l’acte I, s’avancent, vengeurs, vers le prétendu émissaire. Pascale jubile et encourage la justice en marche. Chedozot garde cependant le sens des convenances : il apporte un soda tiède au visiteur. Il faut savoir recevoir dignement.

Guarazzi 9

(La justice en marche)

 

« Nous sommes heureux de recevoir un émissaire, un homme de bonne volonté, un honnête homme. Oui, je tiens à trinquer avec un honnête homme comme vous » affirme Chedozot en offrant son soda tiède au traîne-cuir qui ne s’est jamais fait appeler « honnête », se rapetisse sur son siège et se sent pousser une auréole…

 

Puis, soudain, Chedozot joue sa grande scène du 3, se lève, mime à merveille le gorille mâle dominant dont la suprématie est contestée, émet des grognements, se frappe la poitrine et jure d’étrangler de ses propres mains le voleur s’il lui arrivait de le rencontrer. Il se rassied, se radoucit. « Je ne parle pas pour vous bien entendu, cher monsieur, vous, vous êtes un honnête homme… Buvez donc votre soda ».

 

La scène fait de l’effet, le « traîne-cuir » déglutit à grand’peine son soda chaud, se tasse un peu plus sur sa chaise. Il n’a manifestement pas l’habitude dans son métier de se faire traiter d’ « honnête homme » et de rencontrer des étrangleurs de voleurs aussi résolus…Il ne sait comment réagir face à cette situation nouvelle…Il dit qu’il comprend bien, qu’il va voir, qu’il va en parler à la « canalla » qui l’a envoyé.

 

Le lendemain, on nous fait savoir que le sac a été déposé à l’Ambassade de France. Rien n’y manque, sauf l’argent. Nous avons beaucoup appris.

Guarazzi 10

 

(Chedozot alterne les bonnes paroles au saint honnête homme et les menaces sanguinaires à la « canalla ». Le « traîne-cuir » fond à vue d’œil et se sent pousser des ailes. Rubèn arbitre)

 Guarazzi 11

(Pascale n’en revient pas ! Voici sa vision – très exagérée- de la scène…)

 

Tout est bien qui finit bien. Un dernier point amusant pour vous remettre de vos émotions, chers lecteurs. Mais qui donc est ce Guarazzi ? Que sont les fameux « trous Guarazzi » ? Il nous faut pour répondre faire un flash back jusqu’en 1953. Allons-y :

 

Coup de chapeau au colonel Guarazzi

 

Les Italiens n’aiment pas la guerre. Même les militaires italiens. Tirons-leur un grand coup de chapeau, ça prouve qu’ils sont intelligents.

 

J’ai bien connu en 1953 un militaire italien de haut rang, le colonel Guarazzi. Je l’aimais beaucoup. Bel homme, séduisant, élégant, on aurait dit Vittorio de Sica en officier de carabiniers dans « Pain, Amour et Fantaisie » faisant sa cour à Gina Lollobrigida.

 

A cette époque, je partageais avec un ami une chambre d’étudiant chez une infirmière, une veuve qui se refusait à dételer. Chaque mercredi soir, le colonel la rejoignait et il était inscrit dans notre contrat que nous devions vider les lieux. Avant de prendre congé, nous prenions souvent l’apéritif tous les quatre et le colonel nous couvrait de cadeaux, cravates de soie notamment. Un beau soir, le sémillant Guarazzi arriva en éternuant, mouchant, crachant. Il était abattu et fébrile, il traînait une mauvaise bronchite. En bonne professionnelle, notre logeuse prétendit lui administrer une piqûre de je ne sais quoi :

 

«  Una pîqourre ! Mamma mia, zamais ! »

 

Comme nous manifestions notre étonnement de voir un militaire chevronné effarouché à l’idée d’être piqué, il précisa :

 

« Oune coup dé sabrre, zé n’ai pas paura ! Ma ouna pîqourre, ouna piccola pîquourre, ça, zé horror ! » 

 

D’autres fois, il lui arrivait de nous raconter ses campagnes, en particulier sa guerre contre la Yougoslavie en 1941 :

 

« Alors, quand zé vou la confousion, zé mé souis cassé dans oune trrou…Et zé zeté oune œil. Et qu’est-ce que zé vois ? Les Italiens qui courent, qui courent…La panica generale ! Et poi, oune gran silenzio. Et poi, oune gran roumor ! Et qu’est-ce qué zé vois au-dessus dé moi ? Mamma mia, les bottes yougoslaves qui courent, qui courent après les Italiens. Zé mé souis fait tout pétit dans lé fond dé mon trrou…

 

Et qu’est-ce qué z’entends ? Ouna gran confousionne. Et poi, voilà les bottes yougoslaves qui repartent en sens inverse… Z’enfonce mon nez dans la terre, z’écoute…Gran silenzio… Et poi, grandé roumor ! Zé régarde et qu’est-ce qué zé vois ? Les Italiens qui courent derrière les Yougoslaves !

 

Alors, zé sorti dé mon trrou et zé crié : Avanti ! Avanti ! Fratelli d’Italia ! »

 

Voilà. Vous savez maintenant ce qu’est un « trou Guarazzi ». A suivre…

 

Pascale et Daniel Bas, 24 mai 2009.

 

 

Ma Photo

juin 2009

lun. mar. mer. jeu. ven. sam. dim.
1 2 3 4 5 6 7
8 9 10 11 12 13 14
15 16 17 18 19 20 21
22 23 24 25 26 27 28
29 30          

ALENTEJO

Blog powered by TypePad
Membre depuis 01/2005