
Années 50
Nous avions huit ou neuf ans. En ce temps-là, les enfants savaient comment meubler leurs mercredis. Dans notre petit village, tout était si simple : la campagne entière était notre terrain de jeu.
Dès que nos parents avaient le dos tourné, nous filions comme des voleurs en direction du « petit bois ».
Mais, à l’approche des cités ouvrières, bâtiments construits dans les années 30 par la SNCF, nous marchions au ralenti, les sens en éveil, pour ne rien perdre du spectacle coloré et parfois obscène que ce lieu un peu tabou offrait à nos jeunes consciences.
C’était pour nous, la vie dans toute sa plénitude débridée, une formidable bouffée d’images impudiques.
Ce pouvait être une femme entrevue en soutien-gorge occupée à faire la vaisselle, des amants tendrement enlacés sur un lit, des culottes de taille gigantesque mises à sécher sur une corde à linge.

Certains couples vivaient leurs querelles sans retenue. La délaissée s’armait alors d’un bâton pour frapper le mari volage et le pourchassait à pas lourds en essayant de contourner au mieux les chicanes habituelles des enclos pour familles nombreuses : seaux, serpillières, dînettes, poupées sans yeux, tracteurs en plastique ou chaises renversées.
« Le petit bois » commençait juste après cet espace de cinéma en plein air.
Un chemin caillouteux, vaguement entretenu, conduisait à un étrange carrefour au milieu duquel trônait une baraque aux volets clos, dite « la maison du garde forestier ».Le rite hebdomadaire consistait à en faire le tour, à inspecter les abords, à frapper bêtement à la porte en hurlant : « Y-a-ti quelqu‘un ? », puis à tenter de découvrir des choses horribles en regardant par le trou de la serrure.
A partir de ce point stratégique, la troupe se divisait en deux pour une longue partie de cache-cache. Les règles en étaient strictes : autorisation d’emprunter les quatre sentiers, mais sur une distance maximale de deux cents pas, interdiction de grimper tout en haut des arbres, la limite tolérée par le conseil des sages, allant jusqu’à la première branche.
Ce « petit bois » baptisé ainsi par nos parents, présentait à nos yeux tous les aspects séduisants et inquiétants d’une forêt vierge. Tout prétexte était bon pour tester la solidité des lianes, explorer les trous mystérieux. Il fallait se méfier des ramures qui cachaient peut-être des pythons, suivre le comportement des oiseaux pour détecter une éventuelle présence ennemie.
Nous avions l’habitude de sonder des tranchées, sans doute creusées par les soldats anglais pendant la guerre 14. Il n’était pas rare d’y trouver des médailles en cuivre, des révolvers rouillés, des balles de fusil. La plupart des garçons du quartier dissimulaient dans leur cave ou dans leur grenier, des trésors potentiellement dangereux.
Aucune grenade n’a jamais explosé dans nos rangs, mais nous avions connaissance de certains drames épouvantables survenus dans les hameaux des environs. Dans les années 50, nos rêves prenaient racine dans les récits de bombardements ou d’exécutions sommaires, amplement commentés par les adultes encore traumatisés. Et puis, les bandes dessinées américaines qui envahissaient la France jusque dans ses petites boutiques de campagne, alimentaient aussi nos fantasmes guerriers.

Les jours de pluie, nous allions chercher des escargots de Bourgogne. Il y en avait toujours à profusion en ce temps-là, surtout le long de la ligne de chemin de fer désaffectée. La tenue obligatoire de sortie était composée d’un vilain ciré, d’une paire de bottes souvent trop larges de nos grands frères, d’un panier à salade et d’un bâton.
La cérémonie se réglait le soir entre les pères et les fils. Les mères refusant catégoriquement de toucher à la bave et aux déjections.
Il fallait laisser les mollusques dégorger pendant une nuit. C’est seulement le lendemain que nous pouvions faire bouillir les bêtes. Alors, munis d’une paire de ciseaux, nous apprenions à couper le tortillon au moment du décoquillage.
Quand la récolte était abondante, les plus courageux d’entre nous osaient vendre leur surplus dans les deux restaurants de la gare.
Les rédactions scolaires dont les sujets touchaient nos domaines de prédilection, sentaient la forêt, les herbages, les basses-cours, les granges, décor idéal qui développait l’imagination et la créativité.
La télévision avec ses Disney Channel et quantité de séries sans âme, a expulsé les enfants des étables et des cours de fermes, pour les enfermer dans le salon, afin de contrôler leurs pensées et de les endormir à jamais devant les écrans.
JAC, le 15 avril 2013
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