Un dimanche d'automne en Alentejo
-
-
Nous sommes dans la dernière ligne droite qui mène à Noël. Le dirait-on vraiment? Les températures plafonnent, certes, mais à 18°C, ce qui nous distingue franchement du reste de l'Europe. Le peintre a installé son chevalet dehors. Dès que l'abondante rosée du matin s'est évaporée, il peut peindre quand l'envie lui prend, à moins qu'il se laisse guider par le hasard dont on dit qu'il fait si bien les choses.
Premier geste du jour, comme chaque jour, voir "ma" mer. Ce dimanche 2 décembre 2007 restera dans mes annales. La lumière est exceptionnelle. L'océan a justement choisi ce jour pour s'offrir en spectacle. Nous serons peu à en jouir. La plage est quasi déserte. L'océan roule des ondes amples et longues. Un rêve de surfer dont aucun surfer n'aura profité. Personne.
Personne, sauf une poignée d'égarés.
-
-
Je rencontre d'abord un couple de contemplatifs. Instantanément, nous sommes en harmonie. Nous échangeons quelques mots complices pour arriver à la conclusion que, finalement, il n'y a rien à dire. Il n'y a qu'à s'emplir et à respirer. L'immensité se brise à nos pieds dans un splendide vacarme.
Un pêcheur, même pas déçu, replie sa canne, range ses appâts. Il n'y aura pas de loup aujourd'hui. Trop agité. Demain peut-être.
Un mobilhome rutilant est garé sur le belvédère. Plaque française. Je m'approche, curieux.
-
- Bonjour!
-
On me répond un bonjour enthousiaste, suivi d'un entrez! Un couple franco-suisse prend son petit-déjeuner. La conversation va bon train. On m'invite à partager gâteaux et café. Entre Claude, Nora et moi, il y a des atomes crochus. On parle, on parle, on raconte nos parcours. Il y a tant à dire sur le Portugal et sur le sud.
Je n'ai pas besoin de faire du prosélytisme. J'ai affaire à deux convaincus qui sont en repérage. Objectif: vivre ici. Ils sont comme j'étais il y a cinq ans à la même époque, en recherche d'une terre promise. Bravo! Ce n'est pas autrement qu'on progresse.
-
Je continue mon errance du jour. Vila Nova de Milfontes d'abord, rien que pour passer encore une fois le pont sur le Rio Mira et regarder briller l'estuaire. Rien que pour descendre au port en quête d'une conversation. J'entre en discussion avec le patron du restaurant A Fateixa. J'ai justement le tableau du Miracor dans la voiture. Je l'exhibe comme le ferait un camelot de ses marchandises. Silence énigmatique. Emotion. J'ignorais que ce restaurateur que je connais depuis longtemps, rêvait de peinture à l'huile. Il me montre un croquis et me confie ses angoisses sur la technique du dessin. La perspective, les lignes et le point de fuite, la profondeur de champ.
On se sépare en se promettant mille discussions sur la peinture de ce lieu qu'il habite et qui l'obsède.
Encore un complice.
-
-
Dans un billet précédent, je titrais "Matière à peindre". J'aurais dû dire "Matières" au pluriel. Car tout ici est à peindre. Ce sang qui coule, ces ors en fusion, ces carènes qui se bercent sans savoir qu'elle ont du chien, du charme, au-delà de l'architecture navale.
-
-
Et puis j'ai eu l'envie de redécouvrir la Côte, entrevue par bribes depuis quinze ans. Retrouver ce restaurant jaune sur le chemin d'une crique magique, une sorte de fjord, quelque part, entre Almograve et Zambujeira do Mar. J'ai repassé le pont sur le Rio Mira et j'ai serré la Costa Vicentina au plus près. Cabo Sardão, j'y reviendrai. C'était le lieu saint d'Alquimista.
J'ai retrouvé enfin ma crique. Restaurants fermés pour congés annuels. Dommage. Mais le village de pêcheur était resté tel que je l'avais vu quinze ans plus tôt. Même fouillis, j'allais dire même bordel de filets, de casiers, de perches. Un capharnaüm qui en d'autres lieux serait une décharge, mais qui ici, prend des allures de caverne d'Ali Baba.
-
-
Un pêcheur, peut-être une pêcheresse, ont figé leur temps. Deux casseroles sont encore sur la table. Je n'ai pas eu l'impudence d'aller y fourrer mon nez. L'à-pic n'est pas loin. Il est vertigineux. Pas un citadin y risquerait un pied. Mais quel belvédère ! En face, à la même hauteur, une villa jaune. Celle d'un citadin, sans doute, mais audacieux. Un qui n'a pas peur de se frotter aux gueules noires, d'avoir en vis-à-vis un bidonville de gens de mer. Il y a quand même un fossé.
-
-
En guise de carrosse, une Sachs de la dernière génération semble attendre un improbable cavalier moustachu à gueule noire, tannée par le soleil et la mer, mais aussi basanée de nature. J'ai cru voir il y a longtemps des visages de Gitans ou d'Indo-Européens. Ce dimanche, je n'ai vu personne. Et pourtant, ce village ne semblait pas abandonné.
-
-
Ce qui était à l'abandon, pour un dimanche seulement, c'était le minuscule port et sa criée. J'ai dû consommer des poissons d'ici, c'est sûr. J'y reviendrai, à un moment de retour de pêche.
-
-
-
Ah, la maison de pierre, la seule qui ne soit pas construite de bric et de broc sur le promontoire. L'adret est photographiable. L'ubac a toujours été noyé dans le noir. C'est dommage. L'oeil y perçoit des coquillages, des amulettes, des gris-gris, des ustensiles que l'appareil photo ne sait pas saisir.
Ah la villa jaune! Faut-il être fou pour construire sur ce perchoir. Faut-il être surtout amoureux de la mer et de son vacarme lénifiant. D'ici, on pourrait presque voir la côte américaine si la terre n'était pas aussi ronde.
Voilà des gens qu'il serait bon d'approcher et de connaître. On imagine bien voir vivre ici des capitaines au long cours rangés des vélos.
-
-
Il se prépare ici un oratoire, j'en mettrais ma main au feu. Le décor est nickel. Il n'attend plus que les acteurs, toujours les mêmes depuis plus de deux mille ans: Marie, Jésus. A moins que l'oratoire ait été prévu oecuménique, ouvert à toutes religions.
-
-
-
-
Dès que je regagne mon village, je suis saisi par une immense culture. Je ne sais si c'est du gazon. Le soleil bas est trop fort. J'en conclus provisoirement que c'est une culture de vert. On y poserait bien un lambada, hélice calée. Mais ne me dites surtout pas qu'il se prépare ici un golf géant. J'en serais meurtri. Un golfeur ne s'intéresse qu'à son put, qu'à son cut, qu'à sa baballe et qu'à son trou. Il porte des shorts à carreaux, des polos à crocodile, ignore ce qui l'entoure et ceux qui l'entourent. Il vient en avion, joue, boit quelques scotches au Club House, commente ses tirs et reprend l'avion.
-
-
Une machine à vert fabrique du vert à la tonne ou plutôt à la centaine d'hectares.
-
-
-
Revenons au bleu, c'est plus sûr et ça ne mange pas de pain.
-
-
Il est des jours ordinaires qu'une certaine lumière transforme en jour de fête.
-
Finalement, les temps ne sont pas si durs qu'on le prétend, pour les rêveurs. Du moins tant que le vert n'aura pas pris le pas sur le bleu.
-
















Félicitations !!! belles photos !
Faites vous connaitre :
http://mesbonsplansduweb.blogspot.com
Rédigé par:courti | le 19/12/2007 à 21:32
Belles images, j'espère que tu nous montreras la suite de l'oratoire, quant aux golfeurs, au moins tu ne t'entraveras pas dans leurs pattes ! Juste le bruit de l'avion pour te faire lever les yeux au ciel!!!
Rédigé par:Josy | le 08/12/2007 à 04:39
Un beau dimanche, c'est vrai. Je reconnais bien à cette chronique parfaitement illustrée, ta générosité à offrir en partage, le meilleur de tes découvertes. Pour sûr, la voilà ta terre promise : pas de doute, c'est bien là.
Je l'ai reconnu, l'éclat tranquille de cette lumière de fin d'arrière-saison. Tout est paisible. L'air, l'océan immense, le ciel d'une pureté d'aigue-marine. Les falaises sont belles, là-bas, elles ne font que souligner légèrement la césure entre l'océan de plaines et l'Atlantique. Et ces criques minuscules, abritant des ports si petits qu'on dirait des jouets. Mais où est passé Gulliver ?
Et cet oratoire, pimpant, éclatant de blanc, coiffé et entouré comme une mariée portugaise ! On aimerait voir plus souvent des oratoires aussi discrets. Celui-là n'a pourtant pas l'air vide. Et s'il rendait hommage à ce mystère qui imprègne les lieux et rend amoureux ceux qui sont disponibles pour sentir toute la beauté qu'ils recèlent ?
Vila Nova de Milfontes, Cabo Sardão, Zambujeira do Mar... des lieux qui nous feront toujours penser à Dominique, notre éternel Alquimista.
Et les senhors golfeurs ? Pile ! Touchés et coulés, tu les as eus. Ils sont comme les pelouses qu'ils foulent : artificiels, vains, incongrus dans cet écosystème qu'ils nient. C'est ennuyeux.
Belle conclusion, sur fond azur-clair d'un crépuscule qui fait la révérence.
Merci.
Rédigé par:Phil' | le 06/12/2007 à 04:03