Un dimanche bleu lagon en Alentejo
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Ou Caldeirada au cabanon du pêcheur
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Les scènes alentejanes qui suivent auraient pu se passer à Madagascar ou à Bali, car le pêcheur est un être universel. Qu'il soit de Sète ou d'Almograve en Alentejo, il n'est pas bien riche, mais il a le coeur sur la main, il est poète, contemplatif, il est libre, il chérit donc la mer tout comme il la redoute. Souvent il ne sait pas nager. Il ne s'ennuie jamais, il a toujours quelque chose à faire. Et il aime le poisson.
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Ce dimanche 2 mars 2008, j'étais l'invité des pêcheurs de Lapa de Pombas, par un jour bleu lagon, avec cependant une plus forte proportion d'outremer que de cyan. C'était déjà le printemps et presque l'été.
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Lagon et tranche de flysch
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La brise était douce. Et la mer était bleue, je le redis, car plus ça va plus elle bleuit. Avec un tel ciel, sans autre trace vaporeuse que celle des avions, c'est bien naturel. Les goélands n'en sont que plus visibles. On n'a pas de planeurs ici, mais on a des gaivotas dodues comme des chapons de Bresse, nourries aux parures et aux restes de cuisine des pêcheurs. Les gaivotas sont familières et surveillent en permanence leurs faits et gestes. Seraient-elles devenues un peu fainéantes? Car à quoi bon pêcher quand c'est le pêcheur qui régale...
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Dodues, oui, mais quels splendides voiliers, spiralant dans la même ascendance, virant court, ou "brossant" les falaises avec la juste dérive, reprenant le vent arrière à vitesse grand V, virant encore à contrevent pour aller se poser sur une altisurface grande comme six timbres poste ! Pas une faute de pilotage! Ah les garces ! A la fois avion, planeur et hélico. Que dis-je, amphibie aussi. Tels Grumman Goose, Albatros, PBY Catalina...
Et nous, face à cette criante injustice, qu'est-ce qui nous reste?
Une caldeirada, pardi !
Autrement dit une chaudrée, un truc de l'ouest (Oléron, Perthuis, Royan...) un truc de pêcheur avec le génie culinaire portugais.
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Attention, poisson frais !
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La fraîcheur est une chose relative, très relative même. Un poisson frais de trois jours n'a rien à voir avec un ultra frais de deux heures. Ses rutilences ne s'inventent pas. Elles se constatent et participent à la mise en appétit. Ces poissons ne sentent pas le poisson. Ils sentent l'eau et n'ont jamais touché la glace. On vous laisse imaginer tout ce qu'ils auraient perdu en fond de teint, en fard à paupières, en rouge à lèvres sur l'étal du supermarché, trois jours après, le rayon fût-il très bien tenu.
Mais ces poissons-là n'iront ni à la glace ni au supermercado. Ils iront dans notre ventre après avoir enivré notre palais, notre langue, notre gorge de profondes saveurs marines. Et en dépit de nos agapes, nos digestions seront courtes et sereines, nous aurons faim dès quatre heures comme lorsque nous étions enfants.
Les pêcheurs sont tous maigres et n'ont guère de bedaine. C'est un axiome et une loi.
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Grâce à cette fraîcheur, je viens même de découvrir l'intérêt pictural du maquereau dit "maquereau espagnol" à irisations vertes. Dans le bleu de son oeil que les photographes nomment fish eye, j'incrusterais l'océan sans avoir rien à inventer. Le travail d'imagination est tout mâché. Le fond aussi. Des planches tannées, lessivées, teintées. Seul l'hameçon que vous apercevez peut-être serait truqué. Je le placerais plus à gauche et je le réhausserais de blanc pour en faire un symbole, non pas gros comme une maison, mais modeste comme une cabane de pêcheur.
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J'aurais plus de difficultés (morales s'entend), à peindre les béances des abroteas, saisies dans une expression violente et totalement vaine d'espérance de survie. Ce qu'on appelle l'instinct de conservation.
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"Espérer, c'est démentir l'avenir"
Cioran.
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Mais tout ceci nous éloigne de la table. Foin du sentiment.
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A table, c'est l'heure !
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Nous étions dix convives dans l'ombre du cabanon. Le chaudron est apparu comme par enchantement. Le chef avait choisi une table un peu à l'écart, respectant en cela cette tradition qui veut que la "cuisinière" offre sa table et reste, soit debout, soit à côté. Cela dit, c'était un repas d'homme. La Cène en somme. Car à la vérité, ce repas avait quelque chose de biblique dans sa simplicité.
On a un peu boudé mon petit vin blanc qu'on boit pourtant sous les tonnelles. J'ai dû commettre une erreur. Dans la bible, c'est vin rouge à volonté. Mes petites bières Tagus (pur malt) n'ont pas eu l'heur de plaire non plus. Mais cette caldeirada ! Quel festin byzantin !
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Un repas d'hommes. Les calendriers faisant foi.
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Les images de Suédoises pulpeuses et abondamment siliconées ne m'ont pas étonné. J'avais vu pire dans le minuscule bureau d'un vieil artisan scieur auquel on aurait donné le Bon dieu sans confession. Mais son calendrier !
Est-ce par hasard ou par lassitude des châssis de compétition que mon regard s'est porté sur une affiche insolite en ce lieu perdu?
Un souvenir sans doute rapporté par un émigré.
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La curée
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Le chaudron était apparu comme par enchantement et comme par enchantement, la table a été débarrassée. Le chef a décliné mon offre de participation. Les restes sont allés aux gaivotas qui se sont empressées de les liquider. Ce fut la curée, une curée hitchcockienne. Heureux oiseaux!
L'ecosystème fonctionne bien. Vous ne trouverez pas un détritus en ce lieu. Nos grosses poules d'eau se chargent du ménage.
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Il ne nous restait plus qu'à prendre l'air dans cette crique magique qui semble avoir été créée pour le cinéma. La mer attaque sans relâche ses couches géologiques torturées. L'érosion, les hasards des faiblesses et des duretés nous laissent un paysage fantasmagorique taillé dans ce que les géologues appellent le flysch. J'appellerais plutôt cela du millefeuille.
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Monument Valley on the rocks, tout en arêtes
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Patelles et bigorneau sur un socle tout en rondeurs
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"Le Poulpe" ou "Vingt Mille Lieues sous les mers". Du très mou sur fond très dur.
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Ils n'étaient pas tous pêcheurs, mais aussi agriculteurs, éleveurs de bovins de race limousine. Dans ce coin perdu, on connaissait, on appréciait Limoges, non pour ses porcelaines, mais pour ses boeufs. On a parlé de Rouen aussi, car l'un d'entre eux, Orlando, avait été sous-officier dans la Marinha. Il avait remonté la Seine jusqu'à Rouen, lors d'une fameuse Grande Armada internationale. Il connaissait tous les ports de l'Atlantique et de la Manche.
Quel vivier!
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Agradecimento
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Je ne connais pas encore leurs noms, mais je sens que nous nous reverrons et que ça viendra. Merci à tous pour ce dimanche hors du temps et hors du commun.
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pas normal de peindre aussi bien
c'est décourageant pour nous les amateurs. Combien d'années encore et le talent, va t'il venir une fois, une seule fois ! alors qu'il est criant chez vous !
merci pour le régal des yeux qu'offrent vos toiles
robert
Rédigé par: labourel | 29/04/2008 at 12:55
J'ai aimé les textes autant que les photos
Adèle
Rédigé par: Adèle | 26/04/2008 at 08:53
Merci pour ce beau reportage, de textes et de photos splendides. Moi aussi, je me serais senti privilégié d'être reçu à cette table. J'ai quitté Almograve avec ce rêve. Un jour peut-être.
Le coup des boissons ne m'étonne pas. Ca boit du râpeux, ça. Franchement, j'ai du mal à comprendre comment on peut boire su rouge avec autre chose que du steak de thon.
Rédigé par: Phil' | 19/04/2008 at 20:19
Tes deux photos de goélands sont superbes
c'est vrai qu'on a un temps merveilleux
mais alors ce bleu...
bon reportage
qui donne faim
Rédigé par: jp | 03/03/2008 at 13:49