L’hébreu
Inutile
d’insister sur l’expression courante « Pour moi, tout ça, c’est de
l’hébreu… » qui semble placer cette langue parmi les plus
impénétrables. Alors, que suis-je allé faire sur cette galère ?
Réponse : comme pour l’arabe, c’est encore à cause de la religion et du
Livre, mais pas de la même religion et du même Livre…Et précisément aussi, à
cause des galères… Je m’explique :
Du côté
paternel, je porte 4 siècles de protestantisme sur les épaules, sans
discontinuité. Une vingtaine de générations, une douzaine de pasteurs, le
dernier en date, pasteur à Besançon, est mort dans les année trente. Le
premier, à ma connaissance, Jean Bas, figure sur le mémorial du musée du
Désert, dans les Cévennes : il est mort aux galères du roi pour avoir fait
passer en Suisse des coreligionnaires. J’ai toujours été friand de généalogie
et ce passé de résistance et de clandestinité m’obsède et me modèle depuis
l’adolescence. J’ai opté pour le baptême protestant à 20 ans (mes parents
m’avaient laissé le choix). Bien plus, l’idée d’être pasteur m’a effleuré,
superficiellement mais longuement, à l’âge des choix professionnels.
Plus rien
pendant plus de 40 ans, puis, à la veille de prendre ma retraite, en 1997,
l’idée me chatouille à nouveau dans ma lointaine Afrique. Qu’est-ce que je vais
faire de ma retraite ? N’est-il pas temps de prendre de la hauteur et
du recul ? La théologie sied bien à un jeune étudiant de 65 ans. « Qu’est-ce
que tu dirais, Pascale, d’être femme de pasteur? ». Bon, c’est pas
l’enthousiasme, mais enfin, en dehors du dimanche, il y aurait des bons moments
creux et puis des œuvres sociales à gérer…Ma vocation n’est pas vraiment très
vigoureuse mais, par rapport à la première velléité, il y a quand même cette
fois-ci un commencement d’exécution : je me procure les programmes et
conditions d’entrée à la faculté de théologie protestante de Strasbourg et à
celle de Paris.
Je tombe sur
un os : il y a un prérequis. Il faut avoir fait du latin, du grec et de
l’hébreu ! Qu’à cela ne tienne ! Mon adjoint part en voyage en
Europe, je lui demande de me trouver un livre d’hébreu, n’importe lequel,
histoire de voir à quoi ça ressemble.
(alphabet hébreu: lettres carrées)
Il s’exécute
gentiment et me rapporte la méthode Assimil « L’hébreu sans peine »,
en hébreu moderne ressuscité et rénové, bien entendu. Je pâlis : encore un
alphabet à assimiler après l’arabe et le cyrillique ! Je fais quelques
leçons, puis j’abandonne aussi bien l’hébreu que ma fugitive vocation de
pasteur… Exit la vocation pour toujours. Exit l’hébreu pour longtemps, mais pas
sans espoir de retour…
2004 :
en vacances en Suisse dans une résidence d’artistes, nous faisons connaissance
d’une jeune Israélienne qui sculpte avec talent. Son visa touche à sa fin, elle
doit changer de pays, elle ne veut pas rentrer chez elle car elle refuse de
servir dans l’armée. C’est une « Colombe » qui s’insurge contre les
« Faucons » et aussi contre les vrais, d’ailleurs. Elle nous est très
sympathique, elle viendra passer plus de trois mois chez nous, avec à la clé un
stage de cire perdue dans l’atelier de Pascale. Elle est créative, elle décore
les murs ou la table avec fantaisie. Elle est végétarienne et arrive à
nous convaincre par moments grâce à ses recettes innovantes. Elle s’appelle
Avivit, ce qui signifie en hébreu « le printemps », c’est tout dire.
Elle est une motivation à l’apprentissage de l’hébreu certainement plus
stimulante que la faculté de théologie de Strasbourg.
(Avivit, « le printemps » en Hébreu)
Avivit parle
longuement de son pays. Elle nous apprend qu’Israël a deux langues
officielles : l’hébreu et l’arabe et que 500 000 Arabes, soit 10% de
la population, ont la nationalité israélienne. Elle compte de nombreux amis
dans cette communauté. Elle est persuadée qu’il n’y a pas d’autre solution que
de se mettre à table, de causer et de se comprendre. Ce ne devrait pas être si
difficile car les deux peuples sortent du même tonneau : ce sont des
Sémites. Parler d’un Arabe antisémite, c’est à peu près aussi idiot que de
parler d’un Italien antilatin…Elle insiste sur ce qui rapproche les deux
peuples plus que sur ce qui les oppose.
C’est le cas
pour les langues : deux écritures alphabétiques qui s’écrivent de droite à
gauche et ne comprennent que des consonnes, la voyellation n’étant généralement
pas marquée. A l’exception du V et du P, toutes les lettres de l’hébreu ont
leur correspondant en arabe. Particularités de l’hébreu : les lettres ne
sont jamais liées, à la différence de l’arabe. Il existe, comme pour notre
écriture, deux alphabets : l’un, appelé hébreu carré, correspond à nos
lettres d’imprimerie, l’autre est utilisé pour l’écriture manuscrite. Il n’est
pas difficile de reconnaître que salam (qui signifie « la
paix » en arabe) est le même mot que son équivalent hébreu shalom.
On le retrouve dans Jérusalem, « la ville de la paix ». On
trouve un grand nombre de similitudes de ce type.
L’hébreu est
une langue à maints égards exceptionnelle. On retiendra surtout sa longévité
(les premiers textes de la Bible sont vieux de 3500 ans), son rayonnement
spirituel (elle a profondément influencé les trois grandes religions
monothéistes), son entrée en hibernation au Ier siècle de notre ère (avec la
diaspora), sa résurrection comme langue parlée sous une forme enrichie dans le
sens de la modernité avec la création de l’Etat d’Israël en 1948. L’hébreu a
transmis au français quelques mots du domaine religieux : satan
(diable), sabbat (samedi), amen (je crois), tohu-bohu
(désert et vide, état de la terre au moment de la création, Genèse, chapitre 1er).
Avivit est
rieuse, joueuse et pétillante, du moins en surface. Elle a 21 ans, c’est pour
nos fils une grande sœur qui les aide à prendre leur envol et à gagner en
autonomie. Une grande affection les lie tous les trois.
(Jérôme, 16 ans, Avivit, 21 printemps, Samuel, 12 ans.
Photo Pascale Bas)
(Avivit, 21 printemps et Samuel, 12 , en 2004. Photo
Pascale Bas)
Nous nous faisons un plaisir d’apprendre du vocabulaire courant avec elle: ken,
oui ; lo, non ; léhitraot, au revoir ;boker tov,
bonjour ;erev tov, bonsoir ;chalom, salut ; ma
chlomkha ? comment vas-tu ? (As-tu la paix ?) ;Béssèder,
toda : bien, merci ; toda raba, merci beaucoup ; heï,
bahoura : hé, jeune fille !
Avivit nous
quitte pour retourner en Suisse fin 2004. Les nouvelles se font rares en
2005 : des amis nous disent qu’elle serait en proie à une profonde
dépression. Elle aurait en projet des voyages en Tunisie et au Niger. En
janvier 2006, un dernier e-mail souhaite la bonne année « à la plus
belle famille française sur cette planète »…Nous répondons avec une
insistance affectueuse : où es-tu, que deviens-tu, où et comment
pouvons-nous nous rencontrer ? Pas de réponse. Puis le rideau tombe :
Avivit est rentrée in extremis en Israël pour y connaître une fin tragique.
Nous sommes tous très perturbés, surtout les enfants dont c’est le premier
contact avec la mort d’un être cher.
Et puis,
comment « faire notre deuil » ? Nous n’avons aucune adresse, ne
connaissons personne de la famille, nous ne pouvons parler d’elle avec
personne. Alors, nous organisons des cérémonies rituelles autour d’une Avivit
que nous voulons maintenir vivante. Nous plantons des arbres : lilas
blanc, rosier blanc, framboisier. Le lilas blanc est très beau aujourd’hui. Et
nous ouvrons un beau carnet, un livre d’or où chacun de nous fera son
apport : dessins, poèmes, etc. Je suis le seul à ne pas savoir dessiner.
Alors, en hommage à un printemps si intense et si court, je me replonge dans
mon livre pour apprendre à écrire quelques mots en hébreu…
Voici le
maigre résultat d’un long apprentissage qui devait au départ me faire monter en
chaire pour le culte dominical. Amen.
(texte manuscrit en hébreu et français)
Et pour la
« Colombe » Avivit, un salut fraternel, un message de paix dans un
grand nombre de langues. En bas, à droite, la paix en arabe (salam) et la paix
en hébreu (shalom) semblent faire bon ménage…Ce n’est qu’un début, espérons-le.
(Contributions de Daniel au carnet de deuil. Une
précision probablement utile : après le polonais, c’est du finnois, puis
de l’hausa et du Djerma, langues du Niger)
Daniel Bas dit Chedozot, le 6 mars 2009
Moi qui suis tombé parfaitement par hasard sur votre site, votre histoire m'a touché.
Rédigé par : Faris | 14/01/2012 à 17:52
pour plus photos voir:
http://bnat.venez.fr
Rédigé par : fati | 23/09/2011 à 17:03
Moi aussi je suis très touché, Joumana. Votre commentaire, c'est du miel très doux. Merci. Comment aller concrètement plus loin?Daniel
Rédigé par : Daniel Bas dit Chedozot | 04/04/2011 à 20:25
Trois religions unies sous un même toit...trois personnes unies sous un même toit...et trois langues. C'est beau mais c'est un peu comme Candide, "trop beau pour être vrai"...
Pourtant, vous l'avez vécu avec cette jeune fille. La chance était là. Mais la vie était trop courte pour elle.
A la plus belle famille française sur cette planète.
Ca m'a beaucoup touchée.
Joum
Rédigé par : jac | 04/04/2011 à 03:40
Bonjour, Sarah, votre commentaire m'a fait un grand plaisir. Je vous souhaite toutes sortes de bénédictions pour vos études et pour qu'elles vous servent à mener une vie heureuse et bienfaisante au service du rapprochement entre les peuples. Restons en contact. Daniel Bas
Rédigé par : Daniel Bas dit Chedozot | 31/03/2011 à 11:47
Bonjour,
Un peu tard sur le fil... Votre blog est une merveille. L'histoire d'Avivit m'émeut. Et je redouble d'émotions, puisque j'ai 21 ans, que je suis en fac de lettres et que j'apprends... l'arabe ET l'hébreu. Voilà deux ans pour l'arabe et seulement un an pour l'hébreu que je remercie le Ciel de m'avoir donné la chance de les étudier. Deux langues qui se ressemblent bien plus qu'elles ne s'opposent. בעזרת השם/ إن شاء الله Il en ira de même pour les peuples.
Prenez-soin de vous, et au plaisir de vous lire...
Ilâ-l-liqâ'/ léhitraot
Sarah !
Rédigé par : Sarah | 29/03/2011 à 17:19
Bonjour, Daniel Goldman, j'ai été très sensible à votre commentaire et je vais vous adresser un mail très prochainement. Merci et Bonne Année. Daniel Bas
Rédigé par : Daniel Bas | 31/12/2010 à 13:12
BS"D
Bonjour je m'appelle Daniel Goldman, je suis juif, et je vécu très long temps a Paris, je suis ne au Brésil, je viens de une famille, ou mon père est ne a Kiev - Ukraine et ma mère on Halab - Syrie, votre histoire ma toucher beaucoup, je voudrais vous aider votre lien avec la famille de Avivit Z"L, je vous laisse mon adresse mail: dh.goldman@hotmail.com le peuple juive e arabes sont ensemble pour la paix, on viens du mémo père Abraham.
Leitraot,
Daniel
Rédigé par : Daniel Goldman | 28/12/2010 à 13:05
Sawsan, j'ai trouvé votre mail, je vous écris aujourd'hui
Rédigé par : Chedozot | 18/03/2010 à 08:46
Je suis très sensible à votre message, Sawsan. Comment faire? Comment se contacter? Comment contribuer plus concrètement à un rapprochement de deux peuples qui devront bien finir un jour par s'asseoir autour d'une table de négociation ? Connaissez-vous des associations qui se sont données cette mission?
Rédigé par : Chedozot | 16/03/2010 à 08:59
Super histoire!
je suis une libanaise qui s'interesse au raprochement des 2 peuples arabe et juif.
Cette histoire m'a beaucoup inspire et je souhaite avoir des contacts des gens qui partagent avec moi les memes intensions, dans l'espoir qu'un jour la paix remplace la guerre entre les deux.
sincerement, Sawsan.
Rédigé par : Sawsan A.Sattar | 15/03/2010 à 10:03
Salam, Shalom, ami lointain Namaoui, votre désir est très louable. Que puis-je faire pour vous aider? Voulez-vous que je vous poste de France mon livre "L'hébreu sans peine"? Je ne m'en servirai plus, je suis trop vieux et fatigué, je vous le donne. J'attends votre réponse. Daniel.
Rédigé par : Chedozot | 16/11/2009 à 07:21
je veux aprendre la langue hebreu
merci
de la part de
NAMAOUI AHCENE
CEDEX 20 BP:20
06000 BEJAIA
ALGERIE.
Rédigé par : NAMAOUI AHCENE | 15/11/2009 à 23:22