« Very good point ! »
Je ne verse
jamais dans l’antiaméricanisme primaire. Je suis d’une génération qui a vu avec
soulagement l’arrivée des troupes libératrices. A cette époque, on ne disait
pas : « US go home ! ». J’essaie toujours de m’en
souvenir, au nom des gars de 20 ans de l’Arkansas ou du Minnesota venus mourir
sur une terre qui ne leur était rien et que nos pères n’avaient pas su
défendre. C’est pourquoi, en dépit de l’amertume engendrée par un licenciement
sec, j’ai voulu, deux ans plus tard, aller voir les Américains chez eux.
C’était l’époque où l’un des grands succès de la chanson était : « L’Amérique,
l’Amérique, je veux l’avoir et je l’aurai » par Joe Dassin.
Eh bien, j’ai fait ce qu’il fallait, j’ai obtenu une bourse et, à 39 ans, je suis parti avec femme et enfants à Chicago étudier le management à la Northwestern University. Chicago, le choc, la démesure…Tout est grand, neuf, fascinant et effrayant.
(Chicago, « la plus grande ville de province du monde », sur le lac Michigan. A droite, le John Hancock, le plus haut gratte-ciel du monde à l’époque (1970). Presque 100 étages.)
(Un seul bâtiment a plus de 100 ans : Water Tower
qui a échappé à un incendie en 1870.)
De ce séjour
de douze mois, j’ai retiré plusieurs enseignements : d’abord, au lieu de
toujours copier les Américains dans ce qu’ils ont de plus mauvais (la violence
et l’insécurité, le fric-roi, la malbouffe, la consommation outrancière, le
capitalisme sauvage, etc.), nous ferions bien d’imiter ce qu’ils ont de
meilleur. Et ils ne manquent pas de qualités à adopter. Par exemple, le sens de
l’autocritique, le désir d’apprendre et de se corriger, le goût pour le
changement, le penchant pour l’amélioration (improvement) et l’optimisme
qui va avec (« Aujourd’hui est meilleur qu’hier et moins bon que demain »).
Et surtout, la croyance dans le fait que tout le monde, du PDG à la femme de
ménage, peut avoir de bonnes idées, valeur qui sous-tend chez eux la créativité
et l’innovation et une pédagogie active. Je voudrais aujourd’hui partager avec
vous mon expérience sur ce dernier point puisque c’est pour étudier que je suis
allé aux USA.
Dans une
salle de cours américaine, ce qui saute aux yeux et aux oreilles, c’est
l’encouragement constant que le formateur apporte à la participation par le
geste et la parole : « Very good point ! »,
répète-t’il après chaque intervention ou presque. C’est très rassurant, cela
incite à participer encore plus. Dans notre culture, en tout cas dans celle de
ma génération, les réactions des enseignants étaient plus souvent du
type : « Vous avez encore perdu une belle occasion de vous
taire ! » ou bien : « Tournez donc 7 fois votre
langue dans votre bouche avant de parler ! » ou encore
pire : « A question idiote, pas de réponse ! ». D’où
mon choc culturel lorsque, à 39 ans, j’ai reposé mes fonds de culotte sur les
bancs d’un amphithéâtre aux Etats-Unis : pour moi, l’étudiant
n’interrompait pas le maître, il écoutait et prenait des notes.
L’année
scolaire était déjà bien avancée et je n’avais pas encore dit un mot à haute et
intelligible voix. Cela posait certainement des problèmes aux professeurs
autant qu’à moi. La pression du groupe devenait suffocante, ça ne pouvait plus
durer.
Un beau
jour, donc, je décidai de me jeter à l’eau et je me risquai à bredouiller
quelque chose de tout à fait banal et d’ailleurs de quasiment inaudible. A
peine mes lèvres avaient-elles commencé à remuer et à marmotter que le
formateur – qui devait attendre ce dénouement depuis des semaines – plongea et,
pointant vers moi un index approbateur, s’écria avec enthousiasme :
« Very good point ! ».
Mes propos
ayant été d’une navrante pauvreté, je ne pus croire un seul instant que
l’enseignant s’adressait à moi. Je me retournai pour voir si ce n’était pas
plutôt mon voisin de derrière qui était l’heureux bénéficiaire de cette
bruyante approbation… Or, je n’avais personne derrière moi. Je revins donc face
au professeur et, encore dubitatif, posant mes deux mains sur la poitrine et
avançant le menton, je l’interrogeai :
- « Me ?
- Yes, you…Very good point ! Please, reformulate your point!”
A partir de
ce point-là, plus rien ne fut comme avant!
Les choses
ont bien changé en France, me direz-vous, il y a eu 1968, « l’imagination
au pouvoir », les méthodes participatives sont prônées partout... Je ne
vous crois qu’à moitié. Je vais vous dire pourquoi.
En 1976,
après 20 ans de séparation, je suis revenu dans ma vieille faculté de droit du
Panthéon pour y commencer un doctorat. Je n’y ai pas vraiment trouvé beaucoup
de changement, sauf dans le vocabulaire : le « professeur »
était devenu « animateur » et les « élèves » étaient
devenus des « participants » ou des « apprenants »…
Bien plus,
l’animateur avait dès le premier jour sorti de sa poche un papier à en-tête du
ministère de l’Education nationale et en avait solennellement donné lecture. Il
disait à peu près ceci (je schématise et j’exagère, mais à peine…):
« En vertu de la circulaire numéro 1276 bis, paragraphe 12, alinéa 3,
désormais, à partir de dorénavant, la pédagogie sera active et participative ».
L’animateur avait replié la feuille en concluant : « Vous avez
bien entendu. Il faut participer ». Cette affirmation avait eu pour
effet immédiat de nous inciter à nous enfoncer dans nos sièges, résolument
muets et butés, absorbés dans la contemplation de la pointe de nos
souliers ! De toute évidence, le ministère ignorait que la participation,
ça s’apprend, c’est une éducation de longue haleine, c’est une culture, ça ne
se décrète pas !
Les choses
sont mal faites. Les être humains sont prisonniers de leurs modèles culturels.
Quand ils veulent imprimer un changement à leurs attitudes et comportements,
ils n’ont pas d’autre moyen, pour ce faire, que le recours à la panoplie
d’armes et d’outils propres à leur culture. Et ces instruments sont parfois en
contradiction avec le but recherché. C’est ainsi que les Français – et plus
généralement tous les héritiers du Droit romain – placent une grande confiance dans
le droit écrit pour promouvoir le changement. Pour amener les gens à
participer, par exemple, rien de tel qu’une bonne loi, une bonne circulaire, un
bon décret, un bon code, un bon règlement…c’est-à-dire des ordres tombés d’en
haut et parfaitement antinomiques d’un processus participatif !
Alfred Jarry
fait dire au père Ubu : « A mon commandement, désobéissez tous
ensemble ! ». La circulaire du ministère est tout aussi
ubuesque : « A mon commandement, soyez tous imaginatifs, créatifs et
participatifs ! Mais dans l’ordre et la discipline ! Et ne posez
pas de questions idiotes !». Eh bien, ça ne marche pas.
A suivre…
Daniel Bas, 2 avril 2009.
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