La veillée des conteurs :
lamantins et sirènes
Oui, le
vieux Siddo viendra, Siddo Tiemogo, l’ancien combattant, le sage, le
traducteur, le transmetteur de cultures. Siddo, le conteur, le conservateur de
légendes. Il a promis. Il se fait attendre, mais il viendra. Patience… Le
voici, c’est lui, un déplacement d’air vivifiant signale son arrivée car
il est massif et fait des effets de manches avec son grand boubou de chef:
Siddo fait une entrée remarquée dans la case d’honneur qui lui est
affectée en traçant sa voie de sa prestance assurée et de son rire explosif et
généreux.
(Siddo : une arrivée remarquée. Prestance,
assurance, expérience. Photo Pascale Bas)
Il a salué
chaleureusement, il s’est installé pour quelques heures de repos car la nuit
sera longue et épuisante, surtout pour lui. Il a regardé quelques photos pour
trouver l’inspiration. Il « révise » toujours ainsi avant d’exercer
ses talents de conteur :
(Siddo « révise » : il trouve
l’inspiration dans des photos de lamantins. Il va nous en faire profiter à la
nuit tombante. Photo Pascale Bas)
Non loin de
là, un campement sommaire a été installé pour les visiteurs lointains. Chedozot
et sa smala sont là. Il faut patienter, les enfants, reprendre quelques forces
au calme avant que ne surgisse la foule…. Et il faut allumer un bon feu car les
bêtes sauvages peuvent se risquer à visiter le campement et la nuit promet
d’être longue et fraîche…A deux heures d’ici, au parc du W, il y a peu, un lion
est venu rôder dans un campement…
(Debout, l’aîné des Chedozot, 1ère vague,
Jean-François. Assis : sa femme et ses deux aînés, Julie et Ludovic. A
droite, Jérôme, aîné de la 2ème vague. Photo Pascale Bas, 1995)
(Chedozot, ses deux petits, Samuel et Jérôme et la
maman de Pascale « digonnent » les braises. Des bêtes sauvages
rôdent de manière inquiétante… Photo Pascale Bas 1995)
(Ils sont venus, ils sont tous là, artisans de
Wadata et de Gamkalle, pêcheurs de Ouna)
La case à
palabres s’est remplie de gens attentifs, concentrés, avides d’entendre la
bonne parole. Siddo a fendu la foule, a salué l’auditoire avec chaleur, a
interpellé les pêcheurs venus de Ouna : « Alors, les lamantins
sont-ils venus cette année ? ». Les pêcheurs ont bourdonné et opiné
du chef. Alors, Siddo a longuement parlé des lamantins avec amour. Il en vient,
près d’ici, à Ouna, sur le Niger, là où le fleuve dessine la frontière avec le
Bénin. Les lamantins sont des mammifères aquatiques qui aiment les eaux chaudes :
ils remontent le fleuve à partir du Delta et reviennent toujours à Ouna en
vertu d’un mystérieux « pacte » ancestral avec la population locale.
On les y voit sans peine en août et septembre. Ils viennent s’y marier au cours
d’une grande fête euphorique : au moins vingt mâles font le beau, les
femelles font leur choix, c’est le Geeréwol des lamantins…La fête bat son
plein, les lamantins sautent de joie hors de l’eau si bien que certains
s’échouent à terre et ne sont pas capables de regagner le fleuve. Les couples
se forment et disparaissent pour mieux se connaître. La femelle se couche sur
le dos pour l’accouplement, affirment les mieux informés. Il y a une semaine de
calme, puis la troupe revient pour une autre semaine d’agitation
frénétique : on s’ébroue, on va jusqu’à heurter les pirogues. Ainsi parle
Siddo.
(Gros câlin du lamantin à sa lamantine)
On pense
qu’ensuite, les lamantins vont jusqu’au Mali. Certains vieux couples se
sédentarisent et on les trouve toujours dans les mêmes grottes près d’Ouna. En
cherchant bien là où il y a des trous d’eau et beaucoup d’herbe, on peut en
voir toute l’année. Si le fleuve ne se retirait pas à la saison sèche, ils
resteraient, on pourrait même les domestiquer car ce sont des êtres adorables
et inoffensifs. Ils sont herbivores et on songe même à les utiliser pour
résorber le pullulement des jacinthes d’eau dans les rivières africaines.
Les
lamantins, nous dit Siddo, mesurent environ 4 mètres 50. Ils peuvent peser de
500 kilos à une tonne. Ils sont recouverts de « poils de porc ». Ils
ont de petites nageoires atrophiées en guise de bras et une queue en éventail.
Les femelles ont des seins tout à fait comparables à ceux des femmes. Elles
allaitent debout, tête et buste hors de l’eau, en s’appuyant le dos sur un rocher.
La période de gestation est longue, elles peuvent avoir un petit tous les deux
ans. Elles ont exceptionnellement des jumeaux.
(Papa, maman et bébé lamantins)
Les
lamantins sont extrêmement gras et leur chair est succulente. Leur chasse (ou
leur pêche ?) est interdite mais le braconnage existe. On les chasse au
harpon. Attention ! prévient le vieux Siddo : les lamantins ont
« des diables » ! Au pêcheur d’utiliser ses
« pouvoirs » transmis de père en fils, sinon il pourrait devenir fou.
On dit que
le lamantin une fois mort continue à manger. Le pêcheur doit donc faire des
incantations et passer des poudres sur le corps de l’animal avant de le
découper. Il doit couper la tête et les seins et les cacher car il aurait
l’impression d’être un cannibale : le pêcheur parle toujours des lamantins
comme d’hommes et de femmes. Cependant, il récupérera plus tard la tête
et les seins car ils sont d’une grande utilité : avec le cérumen du
lamantin additionné de beurre et grillé, on ferait entendre les sourds (pas les
sourds de naissance, cependant) et d’autre part, boire du lait ou manger du
sein de lamantine ferait monter le lait chez les femmes qui viennent
d’accoucher. Chez les femelles, on peut recueillir jusqu’à trois litres d’un
lait délicieux.
Les pêcheurs
de Ouna interviennent : ils se défendent bien de braconner. D’ailleurs,
l’odeur d’un lamantin cuisiné est caractéristique et dénonce le
braconnier : une amende de 50 000 francs CFA (plus de deux fois le
SMIG nigérien) et la prison en cas de récidive attendent le contrevenant !
Cependant,
les pêcheurs font montre d’une connaissance suspecte de la préparation et de la
conservation du lamantin : la viande ne pourrit pas, elle peut se
conserver un an, disent-ils. Ni eau ni huile dans la marmite pour la cuisson,
la graisse de l’animal suffit, ajoutent-ils.
Selon les
pêcheurs, si les lamantins viennent se marier à Ouna, c’est dû au fait que,
après un long voyage de dangers et de menaces, ils trouvent ici la tranquillité
en vertu d’un « pacte » conclu il y a de nombreuses générations et
respecté par les deux parties. On ne peut tuer les lamantins n’importe comment
et les écologistes s’en réjouiront en espérant que la légende poursuivra son
chemin dans la foi. De quoi s’agit-il ? Siddo traduit l’intervention
d’un vieux pêcheur:
« Il
était une fois une lamantine qui, il y a bien longtemps de cela, avait décidé
de se transformer en une belle femme Peuhl. Elle s’était parée de beaux bijoux
peuhls et s’était rendue au village chez un pêcheur. Cela arrive encore souvent
aujourd’hui, affirment les pêcheurs de Ouna : c’est une épreuve à laquelle
succombent les non-initiés, mais les initiés sont prévenus par une sorte de
télépathie et s’en sortent victorieusement. Donc, voilà notre lamantine
tentatrice qui se rend chez le pêcheur et lui dit : « Beau pêcheur,
donne-moi à manger ». Il lui sert un plat ordinaire de poisson.
« Beau pêcheur, je suis Peuhle, je me nourris surtout de lait. Trouve-moi
du lait ». Il lui apporte du lait. « Beau pêcheur, va me chercher du
sel, va me chercher du tabac à chiquer ». Il lui apporte du sel, il lui
apporte du tabac à chiquer…
« Beau pêcheur, trouve-moi où passer la nuit !
- Je vais te conduire dans une case de passage de l’autre côté du
fleuve »
Et il l’emmène en pirogue. Alors, elle dévoile sa véritable
identité : « Me reconnais-tu ? Je suis la reine des lamantins.
Si tu avais cédé à la tentation, je t’aurais entraîné au fond des flots !
Mais ta conduite m’incite à faire un pacte avec ton village : je prends
l’engagement de vous sacrifier chaque année l’un des nôtres si vous respectez
toujours les autres ! Ne dépassez pas ce quota ! » (NDLR : peut-être n’a –t’elle pas employé le
terme « quota de pêche » mis à la mode par Bruxelles).
Et alors, elle reprit sa forme et, d’un grand coup de son élégante nageoire
caudale en éventail, elle s’éloigna dans le fleuve… Le lendemain, le pêcheur
trouva un beau lamantin dans ses filets et, de génération en génération, le
pacte fut respecté et étendu à tous les pêcheurs initiés. Voilà pourquoi les
lamantins rassurés viennent traditionnellement en voyage de noces dans ce pays
protecteur ».
(Une sirène tentatrice)
Voilà, chers
lecteurs, de quoi rêver cette nuit. Le mythe des monstres marins est toujours
vivant. Il y a 3000 ans, des êtres aquatiques mi-femmes, mi-poissons
envoûtaient les navigateurs de leurs chants : c’était un piège mortel
conduisant au naufrage. Ulysse sut résister à la tentation comme notre pêcheur
de Ouna, signataire du « pacte ». Puis, tout au long des siècles, ces
sirènes représentèrent la luxure : le peigne et le miroir, attributs des
prostituées, les accompagnaient dans toutes les reproductions. La morale
chrétienne fit son miel de toutes les légendes de résistance à la tentation.
Christophe Colomb affirme dans son carnet de bord le 9 janvier 1493 qu’il a vu
trois sirènes mais que contrairement aux légendes, elles étaient plutôt laides.
Sirènes ou lamantins ?
Nous en
reparlerons incessamment, peut-être même avant…A bientôt.
Daniel Bas 18/04/09
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Rédigé par : Arul | 04/04/2012 à 05:28
Magnifique cette histoire des lamantins !
Si j'avais eu un professeur aussi doué que
l'est Chedozot,je crois que mes notes en
Sciences Nat auraient été modifiées !
On ne sait pas grand chose ,nous sur les
lamantins,en Europe ce n'est pas courant!
Merci de me faire découvrir ces légendes ,
quant à la viande qui se garderait saine
pendant un an ,je ne voudrais pas tester !!!
5 MARS 2.010 ,je ne peux pas rattraper le
temps perdu ,je ne décolle pas de l'ordi
aurai je le temps de tout regarder ?
Quiquine .
Rédigé par : Jacqueline Paulus Petit | 05/03/2010 à 20:31
Le texte est très beau, très émouvant. Notre société a bien tort de mettre les conteurs à zéro...Siddo a une bonne tête.
Rédigé par : Jac | 19/04/2009 à 17:27