Frissons rétrospectifs d’un
« aventurier »
Pascale dit
souvent qu’elle a été séduite par mon côté intrépide d’aventurier…
Aventurier ? Moi ? C’est une plaisanterie ! Personne n’est plus organisé,
minuté, prévisionniste, prospectiviste, planificateur, calculateur,
futurologue, chronologue et chronopathe que moi ! J’ai avalé un
chronomètre et un agenda tout petit, j’ai inventé et breveté le principe de
précaution et les assurances tous risques! Si j’ai dérogé à mes habitudes
prudentes pendant ces trois jours d’expédition sur le fleuve Ogooué, c’est sans
doute que les premiers vertiges de l’amour m’aveuglaient !...
Quand j’y
repense aujourd’hui, un quart de siècle plus tard, ça me fait froid dans le
dos : à 50 ans, responsable d’une jeune fille de 25 ans et d’une gamine de
7 ans, j’ai confié nos vies à des inconnus dans des endroits perdus où personne
n’aurait pu nous retrouver s’il nous était arrivé quelque chose, j’ai emprunté
des moyens de transport ne connaissant ni assurances, ni règles de sécurité, je
nous ai fait affronter serpents et hippopotames, manger des nourritures
bizarres... Oui, j’en ai des frissons rétrospectifs ! Mais les Africains
nous ont protégés, ils aiment bien les « paumés ».
Reprenons dans l’ordre la série des aventures: nous voici donc sans gîte avec le jour qui décline, le froid qui gagne, la petite Sandie qui commence à s’inquiéter et une grève sans préavis sur les bras. Je ne négocie pas, je gueule : j’ai la chance d’être doté d’une voix forte assez impressionnante, appuyée par une gestuelle menaçante comparable à celle du gorille mâle dominant dont l’autorité est contestée. Beaucoup de gens s’y trompent et jugent prudent d’éviter un combat avec moi qui s’annonce redoutable et perdu d’avance alors qu’une simple pichenette m’enverrait à terre ! Mes deux jeunots rentrent vite dans le rang et nous conduisent là où je leur dis d’aller, c’est-à-dire au premier village de forestiers où l’on peut déjà distinguer les premiers feux qui s’allument pour cuire le dîner et se protéger du froid et des prédateurs nocturnes. L’accueil s’organise vite : de braves gens, Joseph et Joséphine, nous ouvrent leurs bras et leur foyer.
(Au centre, Joseph. A gauche, un voisin forestier.
Sandie a trouvé du sable pour jouer)
Joséphine
prend les choses en main, pile, touille, fait bouillir la marmite, fait
chauffer de l’eau, en remplit une grande cuvette qu’elle place dans un petit
enclos au fond du jardin, donne ses instructions à Pascale: « Il faut
laver l’Homme » dit-elle. J’ai mis un H majuscule à Homme et je
l’ai souligné pour mieux rendre l’emphase avec laquelle Joséphine a parlé de ma
précieuse personne destinée à être quotidiennement ointe et honorée. J’ai
trouvé bien agréables les moeurs locales mais n’en ai pas abusé.
(On lave l’Homme. Dessin de Pascale, flatteuse
sur la maigritude de Chedozot)
C’était la
première fois mais non la dernière qu’une Africaine m’appelait : l’Homme.
J’ouvre ici une parenthèse: en 1984, nous avions trouvé le gîte et le
couvert chez des bonnes sœurs, au « Lac aux Oiseaux » du Burundi, à
la frontière du Rwanda. Petit déjeuner enchanteur sur une terrasse qui domine
le lac. Une petite sœur toute jeunette, toute ravissante, toute timide, nous
sert avec des gestes mesurés, les yeux baissés. Elle se refuse à me regarder et
à m’adresser directement la parole. Elle s’enquiert de mes besoins et de mes
désirs par Pascale interposée et parle de moi à la troisième personne :
« L’Homme veut-il encore du café ? L’Homme a-t’il
assez de lait ? L’Homme a-t’il suffisamment mangé ? L’Homme
a-t’il encore faim ?» demande-t’elle à Pascale qui transmet :
« As-tu encore faim, Daniel ? ». Je ne sais pourquoi,
l’image du lion de la XXth Century Fox me vient à l’esprit et je rugis :
« Rroar… J’ai faim ! ». Terrorisée, la petite sœur
s’enfuit et revient dix minutes plus tard les bras chargés de victuailles que
je me ferai un devoir d’engloutir pour entretenir ma légende…
Je ferme la
parenthèse et reviens à nos Gabons…Notre présence dans ce hameau de forestiers
n’est pas sans attirer l’attention et parfois la convoitise. Un voisin insiste
pour emmener Pascale en camion dans la forêt voir de grands singes en liberté.
Il n’y a qu’une place dans la cabine, dit-il, et c’est trop inconfortable pour
un citadin de mon âge…C’est Pascale et Pascale seule qu’il veut emmener. Joseph
est d’avis de refuser : « Il ne vous arrivera rien, dit-il, aussi
longtemps que vous resterez chez moi ». Effectivement, Joseph et Joséphine
nous offriront leur chambre et dormiront à même le sol en travers de la porte
d’entrée pour prévenir toute intrusion nocturne indésirable…
Remerciements,
cadeaux, effusions, nous nous séparons au petit matin de nos hôtes, retrouvons
nos piroguiers apaisés et partons pour une merveilleuse journée sur
l’eau :
(Chedozot et sa fille Sandie sur le fleuve Ogooué
en 1982. Photo Pascale Bas)
Plus aucun
repère de temps et de lieu. Des méandres, des îles désertes où nous accostons,
des lacs immenses, de la végétation luxuriante, des oiseaux multicolores et
multisonores, des insectes grouillants et grignotants, des trains de grumes à
la dérive, des pélicans, des toucans, des singes filiformes et aériens…
Mais surtout
une rencontre marquante : un troupeau d’hippopotames pressés, vingt,
trente, un véritable banc d’hippopotames tenant la largeur du fleuve nage
furieusement face à notre fragile embarcation. Rien ne les arrête, rien ne les
ralentit, ils semblent se rendre à un rendez-vous important, un congrès sans
doute…Nous les évitons de justesse mais, près de nous, une autre pirogue lancée
à pleine vitesse percute violemment un hippo, tangue, zigzague et reprend
difficilement sa trajectoire. L’hippopotame, lui, semble n’avoir rien
senti : il a rendez-vous, rien ne peut l’en détourner, il poursuit sa
route sans une seconde d’hésitation, sans un regard pour les microbes qui l’ont
arraisonné… Demain au congrès, il s’étonnera tout au plus d’une petite
ecchymose…
(D’accord, ça ne mange que de l’herbe… A ne
fréquenter cependant qu’avec modération et en gardant ses distances…)
Nous, après
être sortis des remous provoqués par ce passage d’un véritable paquebot sur le
fleuve, nous nous en tirons avec plus de peur que de mal. Et ma légende
d’ « aventurier » s’enrichit d’un haut fait d’intrépidité !
Aventurier ?
Déconnecté des réalités ? Pas tout à fait : l’Education nationale m’a
poursuivi jusqu’au fond de la forêt dense ! Ce jour-là, ma fille avait
emporté son cahier de devoirs de vacances et nous avons bien fait une heure
d’arithmétique sur la pirogue. Elle a aimé, ça changeait des robinets et des
baignoires: « Un banc d’hippopotames remonte le fleuve Ogooué à la
vitesse de 30 Kilomètres à l’heure. A douze kilomètres de là, une pirogue
descend le fleuve à 15 kilomètres à l’heure. Le banc et la pirogue vont se
rencontrer où et quand ? ». Que du plaisir ! Mais nos jeunes
piroguiers ont écarquillé les yeux d’ahurissement. Bizarres, ces indigènes de
France qui viennent faire du calcul au cœur de la forêt équatoriale…
Le soir
tombe. « Il y a bien un chef de village qui règne sur toutes ces îles
et campements ? Je veux voir le chef ». Les jeunes piroguiers qui
ont abandonné toute humeur revendicative, nous conduisent chez le vieux chef
Okélé.
A demain,
pour de nouvelles aventures… Gabon (3) : « Chez le chef Okélé :
neige et Champagne chaud sous l’équateur »
Daniel Bas, 8 mai 2009.
Les jeunes piroguiers (la valeur n'attend point le nombre des années )ne m'auraient pas
inspiré confiance !!!
Pascale a t'elle eu peur ou bien te faisait elle entiérement confiance dans tes décisions
Quiquine.
Rédigé par : Jacqueline Paulus Petit | 05/03/2010 à 21:25