La scène
s’est passée dans les années 70, au temps où il y avait encore des voitures
(rouges) de 1ère classe dans le métro parisien, avec des sièges en
sky au lieu de bois.
Nous sommes
sur la ligne 1, celle qui va de Vincennes à Neuilly. On roule dans le XVIème
arrondissement : que du beau monde, du beau linge ! Toutes les places
assises sont occupées, je suis le seul voyageur debout avec mon Directeur que
j’accompagne. A la station Sablons, fait son entrée une dame de grande
allure : chapeautée, corsetée, sanglée, talons hauts, parapluie de grand
couturier…La classe ! Elle fait peser sur le wagon un regard circulaire
interrogateur, inquisiteur et dominateur : qui va se lever pour faire
place à une dame de sa condition ? Les hommes sont particulièrement
visés : où est la bonne vieille galanterie française ? Allons !
Qu’on se dépêche de rendre hommage à la représentante du beau sexe !
Son œil
d’oiseau de proie tombe en arrêt sur un voyageur paisible qui est absorbé dans
la lecture du « Figaro ». Il porte lunettes à monture fine dorée et
costume trois pièces à gilet avec une montre-gousset attachée par une chaîne en
or. Tout est chez lui de bon aloi, un profil typique de la ligne 1, côté ouest.
Mais voilà, ce monsieur est noir. D’un beau noir splendide, brillant comme les
marrons fraîchement sortis de leur bogue. Il respire la distinction, la finesse
et l’intelligence, mais, décidément, il est quand même très noir…
La femme se
plante résolument près de lui, fermement appuyée sur son parapluie. Sans le
regarder, elle marmonne et ronchonne à la cantonade (mais tout le monde sent
bien que c’est plus particulièrement à l’homme noir qu’elle s’adresse) :
« Mmmm…Mon
Dieu, quelle époque ! Dans quel monde vivons-nous ? Nos traditions se
perdent ! Plus le moindre geste chevaleresque ! Où est le temps béni
où les hommes cédaient spontanément leur place assise à une dame de
qualité ? » dit-elle sur un ton aigrelet et persiflant.
Suspense…Les
voyageurs retiennent leur souffle… Que va-t-il se passer ? Certes, le
comportement de la dame est insupportable et l’homme visé est très fréquentable
pour Neuilly. Mais quand même, il est vraiment très noir ! Qu’est-ce qui
va l’emporter dans le public : un sursaut contre l’injustice ou l’ornière
d’un fond de racisme ?
L’homme noir
abaisse lentement son journal. Il lève les yeux vers la femme par-dessus ses
lunettes cerclées d’or. Il parle posément :
« Oh ! Madame ! Qu’entends-je ? Quelles belles coutumes
que celles de votre pays ! Je compte bien m’y conformer. A une seule
condition, toutefois : vous me promettez que si, de votre côté, vous venez
un jour dans mon pays, vous vous adapterez de bonne grâce à nos usages…
-
Certes,
certes, il va de soi, Monsieur, je sais vivre…
-
Vous me le
promettez vraiment ?
-
Cela va sans
dire, je sais voyager… »
La tension
est pesante dans le wagon. Les consciences sont écartelées entre deux états
d’âme. L’homme va-t-il céder ? C’est injuste mais quand même il est
vraiment trop noir, le dernier mot doit revenir à la Parisienne de qualité…Mais
cependant, il a l’air bien comme il faut, cet homme-là et elle, c’est une
chipie… Le public en proie à un débat intérieur peut encore basculer dans un
sens ou dans l’autre. Il peut hurler avec les loups contre l’étranger,
l’intrus, ou bien il peut avoir une réaction conforme à l’équité. Tout ça tient
à peu de chose…
L’homme noir
se lève lentement. Il répète sa question :
« Donc,
vous me promettez d’accepter sans rechigner les traditions de mon pays ?
- Certes, certes, finissons-en, je vous le promets
- Dans ce cas, Madame, prenez place, je vous en prie » dit l’homme avec un geste d’invite
avenant.
La dame
s’assied. Bienveillant, l’homme noir la regarde et l’aide à s’installer. Puis,
il se penche vers elle et, à voix bien haute et ferme, il lui dit, d’abord
lentement et calmement :
« Parce
que, Madame, voyez-vous, dans mon pays…
Puis,
vivement, brutalement, il assène :
… dans
mon pays, eh bien, les bonnes femmes comme vous… ON LES BOUFFE ! »
Explosion
générale d’hilarité ! Le public bascule en sa faveur car il a su mettre
les rieurs de son côté. Honteuse et confuse, l’orgueilleuse descend à la
première station… Le beau Noir reprend sa place, entouré de la considération
générale. Il a gagné ! Bravo, le cannibale distingué !
(Goya : Saturne dévorant l’un de ses enfants.
On peut rencontrer de tels personnages sur la ligne 1 du métro parisien)
Daniel Bas, 21/9/09.
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