くつちいさい あし いたい
Kutsu chiisai, ashi ga itai
Chedozot dans ses petits souliers,
bobo petons
(traduction libre)
J’avais
marché, marché, marché interminablement, marché jusqu’à l’épuisement, marché et
observé avec une passion dévorante, mitraillé avec mon appareil photo
nouvellement dompté. Je m’étais rendu à Yokohama où la saga Eymard avait
commencé en 1879.
J’étais allé me recueillir au cimetière international sur les tombes de la famille. Les inscriptions y témoignaient de l’acculturation progressive au Japon : première génération en Français, deuxième génération en Anglais, troisième en Japonais…
J’avais
arpenté sans repos les rues de Yamate-cho[1], j’avais visité dans le « jardin
italien » l’ancienne résidence de l’ambassadeur Uchida datant de 1910 et
transformée en musée. J’y avais rêvé des réceptions de la grande époque des
pionniers. J’y avais appris à mes dépens que non seulement il convient de se
déchausser et d’enfiler des mules (rouges en l’occurrence) en entrant dans une
maison japonaise mais encore il importe de les laisser à l’entrée des toilettes
pour en adopter d’autres (vertes, dans ce cas) spécialement destinées à ces
lieux suspects (quoique toujours impeccables au Japon)…Le comble du ridicule
m’était arrivé : j’étais revenu au salon avec les pantoufles
vertes !… J’avais déclenché une forte hilarité qui dissimulait la gêne…
J’étais « dans mes petits souliers ».
La politesse en matière de chaussures est source de bien des malentendus pour un étranger au Japon. Se déchausser à l’entrée des maisons ne suffit pas. Il faut encore placer sa chaussure droite à droite et sa chaussure gauche à gauche. Ce n’est pas tout : les deux pointes doivent être tournées vers l’extérieur ! Peut-être pour bien montrer que l’on compte repartir ! Soyez les bienvenus, mais n’en abusez pas, ne vous incrustez pas !
Oui, j’avais
marché et observé jusqu’à avoir les yeux en feu et les pieds en sang. Faute de
pratique, mon Japonais m’avait été jusqu’ici de peu d’utilité.
Cependant,
l’opportunité de frapper un grand coup linguistique m’avait été offerte
en me présentant dans une pharmacie chic pour chercher à secourir mes pieds
meurtris par de longues marches et des chaussures trop étroites.
Il me
fallait des pansements adhésifs. Même en Anglais, je n’aurais pas su dire
« pansements adhésifs ». En Japonais encore moins. Nécessité fait
loi, je me suis lancé courageusement : « Kutsu chiisai… Ashi ga itai…[2] » ai je affirmé avec assurance. Tout
pharmacien français qui verrait débarquer chez lui un étranger lui
déclarant : « Bobo petons » s’esclafferait. Mon pharmacien japonais,
lui, s’est incliné à 90 degrés et m’a conduit devant une grande armoire-vitrine
qui contenait à peu près toutes les formes imaginables de pansements adhésifs
adaptés à toutes les parties du corps : pansements spécialement étudiés
pour le nez, le menton, l’oreille, l’épaule, le petit doigt, le talon, le gros
orteil… J’en ai pris un stock pour une dizaine d’années et j’ai repris ma
marche, non sans penser au confort des chaussures du Grand Bouddah de Kamakura,
une ancienne capitale merveilleuse du Japon, à une heure de Tokyo, que j’avais
visitée la veille. Voyageurs qui vous rendez au Japon, choisissez avec soin vos
chaussures, vous aurez souvent à les retirer et les remettre et n’ayez pas de
trous à vos chaussettes !
(Statue géante de Bouddah à Kamakoura)
Minato-no-Mieru Oka Koen : j’avais admiré la vue sur le port de Yokohama
depuis la terrasse du parc sur la colline, j’avais dégringolé les escaliers de
pierre pour rejoindre le canal et le parc Yamashita en bordure de mer et traîné
mes pas jusqu’à la maison des Douanes et jusqu’aux Docks en briques rouges.
J’avais essayé d’imaginer l’arrière-grand-oncle Claude Nicolas Eymard, pionnier
de la branche japonaise de la famille, vaquant à ses affaires dans ces parages.
(Yokohama moderne vu du Parc Yamashita. Photo Daniel Bas, 2004)
(Les vieux entrepôts de briques rouges de Yokohama
transformés en musée et agrémentés de massifs de pensées. Photo Daniel Bas,
2004)
J’avais visité le Musée de la Soie pour bien m’imprégner des problèmes de son métier. J’avais mobilisé le personnel délicieusement serviable des Archives Historiques de Yokohama pour retrouver des articles, des photos retraçant la vie des Eymard et l’essor de leur entreprise de déchets de soie au début du XXème siècle.
(Eymard et Cie, un Quartier Général prestigieux au Bluff. Tiré de documents des Archives historiques de Yokohama)
(Eymard et Cie : 1000 tonnes de balles de déchets de soie qui attendent dans la cour. Tiré de documents des Archives historiques de Yokohama)
(Eymard et Cie : 500 femmes employées au tri.
Tiré de documents des Archives historiques)
J’avais erré dans l’immense
quartier chinois avant de retourner vers le Bluff et de parcourir de long en large la grande rue commerçante de Motomachi.
J’y avais négocié des cartes postales anciennes du vieux Yokohama. J’avais humé
l’odeur des croissants chauds que la boulangerie française
« Pompadour » exhalait généreusement. Enfin, je m’étais attablé ou
plutôt effondré, fourbu, devant un bentô[3] dans un petit restaurant en
face du centre commercial Motomachi Plaza.
Calme
retrouvé. Pieds apaisés. Mastication réfléchie. Bilan satisfait de mes
trouvailles de la journée. Soif d’en savoir plus. Bonheur d’être là, dans une
ambiance de civilité exquise. Joie mêlée de frustration au souvenir du dîner
d’hier avec les cousins Eymard. Je vous en parlerai demain.
Daniel Bas, 7 novembre 2009
[1] Le quartier Yamate sur la colline
qui domine le port (dite : le Bluff) où les premiers occupants occidentaux
construisaient leurs bungalows à la fin du XIXème siècle. Reste aujourd’hui un
quartier peuplé de beaucoup d’étrangers.
[2] « Chaussures petites, pieds
font mal »
[3] Bentô : « Snack »
japonais présenté agréablement dans une petite boîte décorée
Ces cartes postales anciennes sont magnifiques. Je n'aurais jamais pensé qu'elles aient pu traverser tant d'années et de tragédies pour parvenir jusqu'à nous dans cet état !
On suit avec une joie partagée, ces pérégrinations pleines de fraîcheur, qui ont un petit côté (très agréable) Tintin au Japon...
Rédigé par : Phil' | 11/11/2009 à 04:30