La maison de Bois-Guillaume entre
chagrin, pitié
et lendemains qui chantent
4 – 1940/1942: La vie de tous les
jours
Un malheur ne vient jamais
seul. L’hiver 40 et l’hiver 41 ont figuré parmi les hivers les plus rudes du
siècle ! A Rouen, la Seine était totalement gelée. On faisait de la luge
rue Paul Noël. De l’autre côté du vallon, sur la prairie du château du
Mont-Fortin (voir la photo en tête des chapitres 1 et 2) on a fait du ski
pendant plusieurs jours.
Maman a laissé geler les
tuyaux et les radiateurs du chauffage central. C’était traditionnellement dans
les responsabilités de papa qui avait omis de déléguer : ma mère ne savait
donc pas ce qui devait se faire dans ce domaine. Nous nous sommes repliés tous
les trois dans une seule chambre autour d’un poêle Godin. La cuisine avec sa
cuisinière à charbon de marque Pied Selle était la pièce à vivre et à
tout faire sauf dormir. On y préparait les repas, on y mangeait, on y faisait
les devoirs, on y écoutait la radio, on y suivait sur une carte murale
l’évolution des hostilités, on y recevait, on s’y lavait.
(Derrière Michel qui
étudie sur la table de cuisine, la carte qui nous a permis de suivre les
opérations pendant toute la guerre)
La brave cuisinière à
charbon était le centre de la vie de tous les jours. Le chant de la cuvette
émaillée indiquait que l’eau était chaude pour la toilette du soir derrière un
paravent rose. Le four avait chauffé les briques pour le lit après avoir
chauffé les chaussons au retour de l’école. Parfois, il accueillait même
directement les pieds glacés, au mépris des engelures. Le bruit du tisonnier
avec lequel maman « digonnait » à l’aube les dernières braises
qui avaient tenu toute la nuit était le signal du réveil.
Nous avons tous été
sérieusement malades, surtout maman. Pas d’antibiotiques, bien sûr, à l’époque.
J’ai expérimenté les enveloppements sinapisés à la farine de moutarde, la ouate
« Thermogène » qui piquait la poitrine et le dos dès qu’on commençait
à suer et plus tard les « Rigollots » qui n’étaient pas drôles du
tout mais marquaient un progrès pratique sur les cataplasmes et enfin j’ai subi
l’apposition des ventouses.
(Affiche publicitaire
d’époque pour la ouate Thermogène qu’on se mettait sur la poitrine, à même la
peau)
Les terribles hivers n’ont
pas arrangé les problèmes de ravitaillement. Le rutabaga et le topinambour, à
la valeur nutritive faible et à la fermentation explosive remplacent souvent
les pommes de terre qui deviennent un luxe car réquisitionnées par les troupes
d’occupation. Avoir son propre potager était donc essentiel.
Bouboune commence à faire
les courses : en jouant à la balle avec le porte-monnaie de sa mère, il
lui arrivera un jour de perdre les trois cartes d’alimentation, que ce soit la
J2, la J3 ou la A. C’est une vraie catastrophe à l’époque !
Les petits commerces étaient
alors nombreux dans le quartier : quatre à moins de 200 mètres, sans
compter la laitière et l’épicerie itinérante qui faisaient leur tournée en
voiture à cheval. Nous allions le plus souvent au milieu de la rue de Lille
chez la mère Lesur, qui portait bien son nom. La dame Jolicoeur, au bout de la
rue Paul Noël était plus aimable mais on disait qu’elle l’était aussi avec
l’occupant…
(Carnet contenant les cartes de rationnement. Ne pas jouer à la balle avec, Bouboune !)
(Tout est rationné :
aliments, vêtements, tabac, vin, charbon, etc.)
Le gouvernement de Vichy
préconise le « retour à la terre » aussi bien pour des raisons
prosaïques de ravitaillement que pour des raisons philosophiques et politiques
(« La terre ne ment pas »). Bouboune n’échappe pas aux
activités agro-sylvo-pastorales de survie : il y a deux lapins gris dans
la cave et il faut aller cueillir de l’herbe (la corvée de « mâquer à
lapins » pour parler normand). La hêtraie d’en face fournit des
feuilles mortes à brouetter pour le compost et des faines pour le goûter. On
conserve dans la saumure des œufs et des haricots verts. Les haricots verts
sont mis en bouteilles. Les en déloger avec une aiguille à tricoter est
typiquement un travail de gosse de l’époque. On suit sans honte les chevaux à
la trace avec une petite pelle et une balayette et on ramasse le précieux
crottin. Le petit potager est surexploité mais ma mère ne renoncera jamais à
ses fleurs. Le dernier sapin de Noël 1939 pousse (trop) vigoureusement et prend
de l’espace cultivable. On le respecte cependant car il témoigne des temps
heureux et il annonce le renouveau.
Mais surtout, chut, pas un
mot dans les lettres à papa de ces bronchites, pleurésies et restrictions
alimentaires: pour le moral du prisonnier, tout devait être au beau fixe. J’ai
des souvenirs atroces de longues séances de pose photographique où nous grimacions
jusqu’à atteindre un sourire de bon aloi quoique légèrement crispé de nature à
rassurer sur notre sort le papa lointain
(Hiver 41/42 : Maman
sort d’une double pleurésie, Bouboune de bronchites à répétition… On essaie de
faire bonne figure pour le papa prisonnier, mais le cœur n’y est pas…)
Quelques photos (on ne peut
écrire aux prisonniers qu’au compte-goutte) vont maintenir le lien
familial pendant trois ans. J’ai les originaux. Quand on les retourne, le
tampon du Stalag XIII A et l’écriture de papa « Reçu le 2 juin 1942 »
marquent douloureusement l’histoire de leur cheminement. On peut imaginer la
solitude triste du captif regardant à ses rares moments perdus ses enfants
grandir loin de lui.
(« Geprüft » = Vérifié par la censure)
(Bonnet et écharpe
tricotés par maman et chaussettes par mémé la Zo, sabots de bois, textiles de
guerre. Pour papa qui a bien plus froid en Bavière, on fait semblant de ne pas
cailler mais on va vite rentrer près de la cuisinière une fois la pose
terminée…)
(Printemps 42, premières
tulipes, ça va un peu mieux. Les sourires pour papa sont quand même un peu
forcés…Les mollets ne sont pas bien gras)
Le gouvernement de Vichy met
la famille sur un piédestal. La Fête des Mères prend une grande ampleur. A
cette occasion, en 41, Bouboune monte pour la première fois sur les planches de
la salle des fêtes de la mairie de Bois-Guillaume. Il y joue le premier des
trois jeunes tambours « qui s’en revenaient de guerre et ran, ran, petit
Pataplan… ». Il va aussi s’illustrer en cueillant passionnément pour
sa chère mère toutes les pivoines du jardin… Il va apprendre à ses dépens que
Madeleine ne supporte pas qu’on coupe les fleurs, être vivants qui souffrent et
dont la sève constitue le sang et les larmes.
La vie s’écoule avec une
régularité de métronome : maman lave le lundi, fait le pavé le mardi, les
chambres le mercredi… Elle reçoit le jeudi. Fréquentent régulièrement son salon
ou plutôt sa cuisine : notre grand’mère La Zo qui vient d’Isneauville en
autocar, la cousine Yvonne, l’oncle Alfred. Ils ont la particularité de former
avec ma mère un quatuor de malentendants dont les quiproquos nous divertissent
beaucoup, mon frère et moi.
A suivre…. (5) Octobre
42 : la récréation est terminée
Daniel Bas, 21/04/2010.
Mon PERE n'était pas fumeur,et c'était un bel
avantage.Nous troquions les cartes de tabac
contre des cartes de sucre !!!
Quiquine.
Rédigé par : Jacqueline Paulus Petit | 23/04/2010 à 12:10
J'm souviens,ma Mère disait)MOULOUDJI
Les fils electriques et téléphoniques pendaient,rompus par le poids des glaçons!Et
les compagnies d'électricité privées n'étaient
pas armées pour réparer très vite comme de nos
jours!!!Je n'ai pas connu le supplice des
ventouses,mais un amer souvenir des cataplasmes faits à la farine de moutarde,que
mes parents se procuraient chez le VETERINAIRE
Cette fameuse farine,était UN REMEDE DE CHEVAL et je porte encore les traces de
brûlures des ENVELOPPEMENTS SINAPISES .
Quiquine.
Rédigé par : Jacqueline Paulus Petit | 23/04/2010 à 06:57