A pied, en voiture, en camion, en tracteur
de la Normandie à la Scandinavie (1954) :
16 – No man’s land Finlande/Russie : Imatra et l’ours soviétique
(D’Imatra à St Petersbourg –alors Léningrad- pas plus que de Paris au Havre)
14 août 1954 : nous quittons Helsinki dès potron-minet, délaissant la capitale que nous verrons au retour. Ce qui nous motive, nous attire, nous envoûte, toutes affaires cessantes, c’est la frontière soviétique ! Nous croyons en l’Homme, nous faisons confiance au sens de l’humour, à la bienveillance envers des jeunes. Oui, sans aucun doute, la sentinelle russe la plus rébarbative ne pourra que s’attendrir face à deux jeunes sympathiques désireux d’établir un contact fraternel ! Et nous rapporterons certainement un paquet de cigarettes et une bouteille de vodka authentiques aux amis. Et pourquoi pas du caviar ?
(Staline est mort l’an dernier, en 1953. Une raison d’escompter un dégel…)
Nous sommes soumis à de gros efforts de dissuasion le soir chez les amis dont j’ai déjà parlé qui nous reçoivent sur leur île et dans leur sauna à Porvoo. Ils nous mettent en garde : certes, Staline est mort l’an dernier mais le régime reste paranoïaque, policier, carcéral, concentrationnaire et mortifère. Kruchtchev n’a pas encore viré sa cuti.
(Kruchtchev et Brejnev, deux ours soviétiques encore bien griffus…)
Chacun y va de son histoire tragique : un voilier de vacanciers britanniques poussé par le vent s’est retrouvé dans les eaux territoriales russes l’an passé. On les a accusés d’espionnage, on ne les a jamais revus, la Finlande a été menacée des pires représailles pour avoir abrité ces suppôts de l’impérialisme ! Cette année, c’est un étudiant danois fanfaron qui a voulu se faire photographier un pied en URSS, l’autre en Finlande : il a été abattu comme un chien ! Par pitié, jeunes gens insouciants, ne faites pas de bêtises : nous en supporterions les conséquences autant que vous !
(On ne rigole pas avec l’Armée Rouge…)
L’Armée Rouge est toujours sur pied de guerre, menaçante, terrifiante, sans le moindre sens de l’humour... Pas des enfants de chœur ! A ne pas chatouiller ! Nous écoutons poliment. Rien n’y fait. Ces récits renforcent plutôt notre détermination. Nous quittons Porvoo à l’aube du 15 août, nous sommes en fin d’après-midi à Imatra, dix kilomètres de la frontière de Svetogorsk, anciennement Enso puisque cette région, la Carélie, capitale Vyborg (anciennement Viipuri) a été annexée en 1940.
(Les Soviétiques embrassent la Finlande pour mieux l’étouffer. L’enclave de Porkkala est une menace militaire permanente sur la capitale toute proche. L’occupation des îles du golfe réduit considérablement les eaux territoriales finlandaises. En rouge : les annexions de 1940. La Finlande est écrasée de dettes de guerre envers l’Urss et tenue à la neutralité. )
Un coup d’œil rapide sur les magnifiques lacs qui entourent la petite ville d’Imatra et sur son barrage impressionnant, un brin de toilette hâtive dans une sympathique petite auberge et nous partons vers l’est dans un état d’excitation peu commun. On va bouffer les kilomètres, rien ne nous arrêtera, en route pour Vladivostok !
On nous a pourtant encore avertis une dernière fois à l’auberge: nous ne pourrons pas nous approcher de la frontière, la distance d’Imatra à Léningrad n’est pas supérieure à la distance Paris-Le Havre mais il serait plus facile de se rendre d’ici en Nouvelle-Zélande ! Dans le no man’s land, on peut redouter de voir surgir à tout moment les Russes qui dégringolent des arbres ! On nous dit qu’ils sont nombreux (même en territoire finlandais) alors que les soldats finlandais y sont en très petit nombre pour éviter les provocations du faible au fort.
Malgré tout, nous garderons nos illusions jusqu’au dernier moment : n’y a-t’il pas un vol quotidien entre Helsinki et Léningrad, nous l’avons vu passer hier, il y a donc bien des liens permanents entre les deux mondes ! Illusions certes ébranlées par nos hôtes finlandais. Mais après avoir franchi tant de frontières qui étaient des lieux de vie, d’échange, il nous paraît impossible qu’une frontière soit totalement morte. Ou alors, c’est vraiment la condamnation sans appel d’un régime. Ni le sang russe qui coule dans les veines de Roger ni les sympathies pro-russes de nombreux membres de mon entourage ne nous ont préparés à cette évidence. Il faudra le voir pour le croire ! Insouciante et inconsciente jeunesse !
En route ! Sac et petit fanion français au dos ! 5 Km de marche forcée à la nuit tombante plein est ! On est à la mi-août, les longues journées boréales ont raccourci. Nous n’avons pas intégré le décalage horaire, les montres retardées d’une heure. La pluie menace, un orage se prépare, le ciel se plombe d’ardoise. La route qui sort d’Imatra devient vite piste. C’est une artère morte, la mousse et les nids de poules en ont pris possession. La piste devient sentier, le sentier s’engage dans la forêt de bouleaux puis de sapins, la forêt verte s’épaissit, devient bleu sombre, vire au noir…On ralentit, les voix baissent d’un ton, le souffle devient court…
(Les bouleaux laissent encore passer la lumière du jour)
(Le sentier se perd. Rien qui ressemble plus à un sapin qu’un autre sapin…)
(La piste s’efface, l’ombre s’étend…)
(Comment savoir si nous marchons vers l’ouest ou vers l’est ?)
Tiens, une isba isolée, une cabane en bois délabrée qui semble habitée : la cheminée fume. Nous y allons, nous frappons résolument: un homme ouvre précautionneusement un guichet qui ne laisse voir que sa face apeurée. Nous nous faisons rassurants, nous essayons plusieurs langues pour demander notre chemin. Sans succès. Quand Roger essaie enfin le russe, le visage de notre interlocuteur se décompose, il nous ferme son guichet au nez, verrouille l’entrée. Visiblement terrorisé, il se claquemure, court précipitamment fermer ses volets et peut-être chercher son fusil ! C’est la peur lue sur son visage qui nous fait prendre conscience de la gravité de la situation : nous prenons la poudre d’escampette sans demander notre reste, redoutant de prendre du plomb dans les fesses.
Désarroi, débandade, débâcle… Roger Nicolaïevitch réalise que son nom de fils de Russe blanc ne lui vaudra aucune indulgence des Rouges. Je fais mentalement la liste de mes proches cégétistes ou communistes qui pourraient militer en ma faveur devant le commissaire politique: « Salut, tovaritch. Moi neveu du camarade Luculoff Juliénovitch ! ». Non, ça n’a aucune chance de marcher, mieux vaut déguerpir ! Dans notre fuite désordonnée, nous avons couru droit devant nous et perdu tout sens de l’orientation ! Rien qui ressemble plus à un sapin qu’un autre sapin, à un bouleau qu’un autre bouleau : nous ne savons pas si nous courons vers l’ouest ou vers l’est ! Un temps d’arrêt pour reprendre haleine et aviser : pas de soleil, pas de boussole ! Les arbres frissonnent : des Russes ? Non, l’orage et les premières grosses gouttes de pluie. Des hurlements lancinants nous interpellent. Des loups ?
(On entend des hurlements…Notre imagination travaille aussitôt…)
Non, des sirènes d’usines ! On entrevoit au loin les fumées des papeteries russes qui travaillent le 15 août et on entend la sinistre plainte de leurs sirènes. Que font, que pensent les hommes à environ deux kilomètres d’ici ? Ils nous sont aussi étrangers que des Martiens ! Quelle extraordinaire coupure ! En tout cas, ces fabriques nous indiquent l’Est, il est temps de rebrousser chemin. Nous en avons vite confirmation par une grande pancarte en finnois, suédois, anglais, allemand, français et russe dans une clairière triste, désolée :
« STOP ! Zone Frontière ! Défense de passer sans permis spécial ! ».
En haut de la colline, au-dessus des sapins, un mirador achève le travail de dissuasion…
(Tout là-haut, l’œil de Moscou…)
Et si cela ne suffisait pas à décourager les aventuriers, une vieille pancarte de l’armée allemande nous informe qu’il y a eu et qu’il y a peut-être encore un champ de mines sous nos pieds…Nous marchons sur des œufs sans bruit, sans parler, sans éternuer, puis nous accélérons, puis nous détalons…
(Pour ceux qui ont connu la guerre, cette pancarte est familière…)
Retour rapide, nous faisons 7 Km en une heure, fesses serrées. Nous retrouvons enfin des signes de civilisation, des pancartes pacifiques, des aspects connus du paysage, des lacs, la route goudronnée…Nous y croisons une traction avant : merci Citroën, on se sent au pays ! Nous entrons dans Imatra : le cinéma local affiche un film français, le portrait familier de Fernandel nous émeut. Nous croisons un groupe de passants et leur demandons où est le cinéma dans toutes les langues dont nous disposons, sauf le français que nous ne prenons même pas la peine d’essayer. Fiasco linguistique complet ! Nous abandonnons et prenons congé. A peine avons-nous tourné les talons, montrant ainsi le fanion tricolore qui orne notre dos qu’une voix nous hèle:
« Vous pouviez pas dire que vous étiez français ? »
Ces joyeux drilles bien de chez nous nous emmènent dans un bistro sympathique quoique enfumé et puant. Un vieux phonographe joue « Sous le ciel de Paris » et nous mouille les yeux. Nous n’avons jamais autant aimé notre pays et le monde libre !
Daniel Bas
13 avril 2011.
Dans ces contrées ,même actuellement,passer une frontière ne doit pas être si simple !!!Il n' y pas de PASSOIRE ,il doit falloir
montrer PATTE BLANCHE .
AH ! Chedozot,si tes parents avaient su que
tu n'étais pas tout à fait en sûreté ,quelle
frousse ils auraient eue !!!
C'était cependant une belle expédition pour
l'époque.
Quiquine.
Rédigé par : Paulus Petit Jacqueline | 16/04/2011 à 05:51
Nous partageons, cousin, la même peur des no man's land, et en même temps la même attirance pour ces zones de non-droits, moteurs de l'imaginaire.
Rédigé par : jac | 15/04/2011 à 08:24