La guerre vue par un enfant (9) :
1945/1948 : Les surlendemains qui déchantent.
Non, le temps des ploum, ploum, tralala ne pouvait durer ! Pour de multiples raisons :
D’abord, en 1945, la guerre continue. On a vendu la peau de l’ours un peu vite. Débarquement et Libération, c’est bien, les Alliés ont gagné une bataille mais pas encore la guerre. Les Allemands n’ont pas dit leur dernier mot et l’état d’avancement de leurs recherches en matière d’armes secrètes terrifiantes n’incite pas à rire : V1, V2, que seront les V3 ? Bousculés à partir de la Seine, les Allemands se sont ressaisis sur le Rhin qu’ils gardent bien. Les combats de l’hiver 44/45 sont encore indécis, un revirement du destin est toujours possible. En décembre, le fameuse offensive von Rundstedt dans l’Ardenne belge a un objectif clairement annoncé : Noël à Paris ! Et si c’était vrai ? Beaucoup y ont cru. Un début de panique a secoué la population. Le 30 décembre, les sirènes ont sonné l’alerte aérienne à Rouen, la seule alerte depuis la Libération. Elle a fait très peur mais finalement les avions allemands n’ont même pas daigné apparaître.
La 1ère Armée Française reconstituée se bat vaillamment en Alsace et empêche les Allemands de reprendre Strasbourg. Elle combat dans un grand dénuement : la radio lance l’opération « petits carrés de laine ». Il s’agit de récupérer tout ce qu’on peut trouver comme vieux bouts de tricot pour envoyer des couvertures à nos soldats qui grelottent dans les neiges vosgiennes. Ce froid est particulièrement cruel pour les troupes coloniales. Que n’aura-t’on récupéré pendant cette maudite guerre, souvent avec la coopération des enfants : après les métaux non-ferreux sous Vichy, les jerricans à la Libération, et voici maintenant le tour des petits carrés de laine !
(Les Américains avancent si vite entre Seine et Rhin qu’ils jettent sur le bord de la route les jerricans après avoir fait le plein. Ils viennent rapidement à en manquer et on demande aux gosses de les ramasser. C’est leur contribution à la victoire !)
Finalement, la sale bête nazie, prise à la gorge à l’ouest et écrabouillée par le rouleau compresseur russe finira par crever le 8 mai 1945. Les Français se glisseront habilement sur un strapontin au rang des vainqueurs. Chapeau bas devant tous ceux qui ont permis ce miracle ! Mais il faut bien avouer qu’ils n’étaient pas très nombreux !
Restent les Japonais dont, à dire le vrai, la distance aidant, les Français se préoccupent fort peu. Il faudra encore plus de trois mois pour amener à raison les Nippons. Tout le monde se réjouira à la quasi-unanimité (Albert Camus est une exception notable) de la reddition japonaise après Hiroshima et Nagasaki. Il faut réaliser en effet que le haut-le-cœur et la mauvaise conscience face au massacre atomique ne sont venus que bien plus tard. Pratiquement personne ne se posait de questions à l’époque et l’horreur d’Hiroshima était perçue comme une juste punition des mauvais et une économie de vie des bons.
La paix est enfin revenue. On peut chanter. Pas pour longtemps : le rationnement va de mal en pis. C’est pire que sous l’Occupation. L’année la plus terrible sera 1948 : 180 grammes de pain et quel pain ! Du pain jaune avec de gros grains entiers de maïs va assurer la « soudure ». Si on le mange frais au petit matin, il gonfle et provoque de fortes douleurs abdominales. Si on attend midi, il est déjà rassis et dur comme du béton ! Le service du Ravitaillement ne sera supprimé qu’en février 49 avec le dernier produit rationné, le café.
A part la morue salée des Norvégiens, j’ai seulement deux bon souvenirs gustatifs de l’époque : les sablés maison à la « peau » de lait et les bananes séchées que les Américains nous envoient par bateaux entiers. Aujourd’hui, on n’en trouve plus guère que dans des magasins spécialisés en diététique.
La paix est revenue mais le pays est tout cassé, les infrastructures sont détruites. Un « pont Bailey » relie les deux rives de Rouen. La passerelle pour piétons tremble à chaque passage de convoi, ce qui n’arrange pas mon vertige tenace. Il y aussi toute une armada de barques et de bacs pour traverser le fleuve à ses risques et périls.
(Septembre 1944 : première travée du pont Bailey, vaste Meccano de fer, lancé par le génie américain à côté des vestiges du pont allemand. Elle sera doublée d’une seconde travée dans les semaines suivantes. Le pont sera utilisé jusqu’en 1955.)
Le viaduc de Barentin a été anéanti : pour aller en train de Rouen à Yvetot (35 kilomètres), il faut bien deux heures avec transbordement à pied sur deux kilomètres à Barentin. Là, c’est un spectacle incroyable. Les petits métiers grouillent : on transporte gens et bagages à bicyclette, en voiture à cheval, en poussette, en voiture d’enfant et même à dos d’homme ! On négocie, on marchande ! La longue cohorte s’étire à travers Barentin jusqu’à l’autre rame qui attend de l’autre côté du viaduc effondré. Les places y sont rares et prises d’assaut par les plus vigoureux qui ont pu courir vite.
(Le viaduc de Barentin au temps des locomotives à vapeur)
Chemins de fer, ponts, ports, mines de charbon ont la priorité. Des affiches invitent à une meilleure productivité en vue du redressement national : « Retroussons nos manches et ça ira encore mieux » dit un slogan mobilisateur. Les mineurs (le charbon est encore la source d’énergie principale), les cheminots et quelques autres corporations dont tout dépend à l’époque y gagnent des régimes de faveur en matière de sécurité sociale et de retraites, acquis sur lesquels il sera difficile de revenir cinquante ans plus tard.
(Cette affiche est significative d’un certain enthousiasme patriotique pour remettre le pays sur les rails)
La reconstruction de logements semble moins favorisée. Rouen est défiguré par de hideux baraquements « provisoires » qui dureront une dizaine d’années. Les contre-allées des boulevards en sont couvertes. Rouen est la lanterne rouge de la reconstruction : les plans succèdent aux plans, on envisage même de ne rien reconstruire entre la cathédrale et la Seine et de faire de cet espace un immense parc-musée. Puis, le temps ayant passé et les besoins se faisant pressants, on essaie de rattraper le retard en bâclant cette affreuse reconstruction que l’on peut voir et déplorer aujourd’hui. On pouvait difficilement faire plus laid et ça coupe toute envie de chanter !
(Sous la cathédrale en 1944, rue Grand Pont : en faire un vaste parc-musée ?)
La paix est revenue, mais les esprits sont tordus. On ne peut pas avoir traversé un pareil séisme sans en garder un grain de folie. Ceux qui ont pu garder des repères et des bittes d’amarrage ont de la chance. Les autres ont surtout retenu la puissance de la brutalité, de la torture, du mensonge et de la mauvaise foi. Certains jeunes désaxés ne savent plus que faire du revolver que la guerre leur a laissé entre les mains : ils fondent des gangs, règlent des comptes. D’autres s’engagent dans des guerres coloniales où ils appliqueront les méthodes contre lesquelles ils ont combattu naguère.
Moins spectaculairement dramatique mais subtilement porteur de révolution dans les mœurs est le désajustement des couples pour cause de guerre. Les cellules familiales ont été mises à rude épreuve, particulièrement lorsque les couples ont été séparés, parfois pendant cinq ans et plus, ce qui, ne l’oublions pas, fut le cas pour presque deux millions de prisonniers. Cinq années de captivité en milieu exclusivement masculin ont trempé deux millions de Français dans un bain de grossièreté et de démission tandis que les femmes prenaient sur elles toutes les responsabilités. Il n’a pas toujours été facile de rendre les rênes du pouvoir aux combattus de retour, lesquels, d’ailleurs, ne se précipitaient pas pour renouer avec les charges de la prise de décision…Je n’ai pas été parmi les plus perturbés par ce phénomène mais je l’ai quand même côtoyé avec mes parents. Je m’explique :
1945, c’était le retour des prisonniers. Mon père, vu son âge, était déjà rentré en 1943 mais ses jeunes camarades de 10 ou 20 ans plus jeunes rentraient à leur tour et venaient voir le « Vieux », le quadragénaire. Ils étaient le plus souvent célibataires et paillards. A les entendre, on aurait pu croire que la captivité avait été une vraie partie de rigolade ! On ne disait pas : « Ah ! C’était le bon temps ! », mais presque… Ma mère roulait des yeux de plus en plus furieux : elle avait mené une vie de sainte pendant quatre ans, elle se privait pour envoyer des colis à son homme, elle croyait qu’il manquait de tout, qu’il était déprimé et voilà que tous ces gaillards en bordée évoquaient joyeusement le bon vieux temps de la captivité ! Elle commença à faire le vide autour de papa…
Mais c’est avec Bonnavre, du Havre, que la crise atteignit son paroxysme. Bonnavre avait ramené des camps une jeune femme russe, plutôt belle, Luba. Il vint nous la présenter. Elle était, la pauvre, complètement paumée, prostrée, déracinée. Elle ne parlait pas un mot de français. Elle a passé sa journée chez nous à s’enfermer et à pleurer. Là-bas, en URSS, son village avait été rasé, sa famille massacrée. Elle avait durement souffert dans les camps allemands. Le camp des femmes russes était contigu à celui de mon père et de ses compagnons d’infortune, mais le régime y était beaucoup plus rude.
Bonnavre est un brave type, il va épouser Luba et nous serons invités au mariage. Le petit Daniel va se préparer pour la noce. Il achète un petit livret de russe à couverture rouge vif, apprend l’alphabet cyrillique, absorbe un vocabulaire non négligeable et conjugue à tous les temps le verbe aimer…Sympathique noce au Havre, copieusement arrosée. Luba est heureuse, elle a déjà assimilé beaucoup de français. Je lui chante « Les yeux noirs » : Otchi tchornia, otchi jgoutchia, otchi strassnia i prekrassnia…Tout est au beau fixe. Catastrophe ! En fin de repas, les alcools aidant, les langues se délient : « Tu te souviens, Louis, quand tu as jeté aux femmes russes une plaquette de chocolat par-dessus les barbelés le jour de Noël ? ».
(Premiers essais de charme slave pour Chedozot)
Oh oui, elle s’en souvient, Luba, de ce geste chevaleresque ! Son visage s’illumine, elle se fait comprendre, elle se fait traduire. De tels beaux gestes étaient rares dans cette sale guerre ! Cette élégance a illuminé les pensées de ces femmes pendant longtemps, les a aidées à survivre. Le geste, beaucoup plus que le chocolat ! Luba sort de sa mélancolie slave, son visage s’ouvre en même temps que celui de ma mère se ferme…
Ainsi donc, pendant qu’elle se privait (et que ses pauvres enfants étaient couchés sur la paille…), Monsieur faisait le joli cœur et, tel Roméo chantant sa sérénade sous le balcon de Juliette, il faisait le paon sous les barbelés et achetait les charmes slaves avec du chocolat, son chocolat, le chocolat des ses pauv’z’enfants !
(Le chocolat d’ses pauv’ z’enfants pour acheter les charmes slaves !)
On s’empresse pour la rassurer, on multiplie les informations et les arguments de la défense : le camp russe n’avait rien du balcon de Juliette, la clôture était électrifiée, il y avait des miradors, des chiens de berger allemands, des mitrailleuses, le geste n’était pas galant mais héroïque, certains ont été fusillés pour moins que ça. Peine perdue, les explications aggravent le cas de papa : ainsi donc, ce père de famille indigne dilapidait le chocolat de ses enfants et prenait le risque de laisser deux orphelins pour les beaux yeux d’embobelineuses slaves ! La défense avance d’autres arguments : les femmes russes étaient abominablement mal traitées, pouilleuses, faméliques, tondues, galeuses, repoussantes. Le geste n’était pas seulement héroïque, il était humanitaire ! Rien n’y fait. Ma mère a « s’n’idée » dans la tête.
Daniel regrette un peu son chocolat mais il pense que le geste, plutôt élégant et courageux, ne manquait pas d’allure. En tout cas, il range pour longtemps son livre de russe : le sujet est devenu tabou à la maison…
Voilà des petits faits divers de la guerre. Accumulés, ils laissent des traces profondes.
Un dernier détail de surlendemains qui déchantent : les petits « ravisés » des lendemains de guerre sont monnaie courante et les couples se refont plus facilement en se penchant avec jubilation ou anxiété au-dessus d’un berceau. J’aurais bien voulu un petit frère, maman était d’accord, papa n’a pas voulu : « Si j’étais sûr que ce soit une fille, oui. Mais un garçon, si c’est pour le renvoyer servir de chair à canon dans 20 ans, non ! ». Quand je vous dis que la guerre tord les esprits ! Elle ne se contente pas de tuer, elle empêche de naître !
Enfin, on comptera dans les désenchantements de l’après-guerre le retour en force des « vices et délices » de la République. On peut se demander si l’expérience sert vraiment à quelque chose. A peine sorti du calvaire que lui ont valu ses divisions, son indiscipline, son imprévision, ce pays va remettre ça aussi sec ! 1945 et 1946 marquent le retour de la démocratie et de la liberté d’expression. Les journaux d’opinion pullulent : l’Avenir Normand pour le Parti Communiste, Cité Nouvelle pour le Parti Socialiste SFIO, Libération pour le groupe de Résistance Libé-Nord, et surtout Paris-Normandie qui prend la suite du Journal de Rouen condamné comme beaucoup d’autres pour avoir continué à paraître sous l’Occupation. On retrouve l’envie de s’informer et de confronter les informations. On réapprend à voter et les réunions électorales remplissent les centaines de places du Cirque de Rouen, au Boulingrin, la seule grande salle de spectacles laissée debout par les bombardements.
Mes parents m’y emmènent pour me donner le goût de la démocratie. On va à toutes les réunions pour se faire une idée à partir d’arguments opposés. A 14 ans, j’avais déjà vu tous les ténors du PC, de la SFIO, du MRP (Mouvement Républicain Populaire, démocrate-chrétien), sans compter les vieux chevaux de retour que ni Munich, ni Juin 40 n’ont pu abattre : Edouard Daladier pour les Radicaux et Paul Reynaud pour le PRL (Parti Républicain de la Liberté)…
A l’école du Mont-Fortin, j’ai accompagné mes parents avec une émotion quasi-religieuse jusqu’à l’isoloir, impressionnant confessionnal laïque. Ma mère votait pour la première fois et paraissait aussi troublée qu’une poule qui a trouvé un couteau. Les bonnes sœurs du Carmel étaient encore plus gauches quoique votant probablement à droite comme le recommandaient en chaire la plupart des curés de cette époque. Ouvertement ou de manière déguisée comme ce prêtre de la région d’Yvetot qui disait : « Je ne veux pas vous influencer mais lisez simplement en partant le panneau à la sortie de l’église… ». On y trouvait un écriteau tout simple et apparemment neutre :
Pour les élections
:
Méditez
Réfléchissez
Priez
MRP, le grand parti de droite de la IVème République que certains baptisaient « Machine à Ramasser les Pétainistes »…
Les Carmélites, ordre cloîtré, sortaient pour la première fois depuis juin 40 et semblaient abasourdies. Elles venaient en rangs serrés, bien encadrées par leur hiérarchie et l’enveloppe déjà toute préparée à la main. Mon père était régulièrement scrutateur. Il exerçait une surveillance toute particulière sur ces électrices que les supérieures prétendaient ne pas faire passer par l’isoloir…
(Isoloir de vote)
(Un autre isoloir moderne de grande démocratie, la Suède. Photo Daniel Bas prise à Stockholm en 2006)
Pour comprendre l’engouement des Français et même des gosses pour la restauration de ces rites électoraux, il faut bien se rappeler que voter avait été de mauvais ton pendant quatre ans, en tous cas dans le cadre de scrutins pluralistes. Parfois, les adultes nous apprenaient à voter quasiment en cachette : c’était le cas pour Dugrober, notre grand-père, et pour certains professeurs.
Quand il devenait difficile de départager deux idées, deux projets ou davantage, l’adulte baissait la voix et chuchotait comme si les Allemands ou la Milice écoutaient à la porte : « Mes enfants, nous allons voter. Je vais vous apprendre : que chacun commence par résumer en quelques mots son idée, puis nous procéderons au scrutin… ». Et nous recevions une leçon d’instruction civique. Quand je vois aujourd’hui les taux d’abstention déments qui faussent tous nos scrutins, je me dis qu’il faut bien n’avoir jamais connu ce qu’est une interdiction de voter pour ne pas profiter avidement de ce droit difficilement recouvré !
Cette communion dans la démocratie, cette acceptation des arguments de l’autre, cette recherche de l’information objective, cette joie des rites retrouvés, tout ceci n’a pas duré. Dès 1947, la France est en proie à de violents déchirements avec des grèves dures, quasi-insurrectionnelles. Les communistes quittent le gouvernement Ramadier. Jules Moch, le ministre SFIO de l’Intérieur, le social-traître, fait donner les CRS puis l’Armée pour rétablir l’ordre. Le charme est rompu…
Sur le plan international, ça ne va pas mieux. En 1949, les anciens Alliés sont déjà à couteaux tirés, le « rideau de fer » s’est abattu sur l’Europe, un pont aérien sauve in extremis Berlin-Ouest de l’asphyxie voulue par les Russes. L’Allemagne est coupée en deux pour une quarantaine d’années. De part et d’autre, on parle de la réarmer. Difficile à avaler pour une majorité de Français… Certes, l’Allemagne de l’Ouest représente un potentiel appréciable contre le « péril rouge » mais elle fait encore trop peur. François Mauriac dit alors à peu près ceci : « J’aime tant l’Allemagne que je préfère qu’il y en ait deux… »
(Cette affiche de 1954 promeut le réarmement des bons Allemands revenus dans le cercle des nations civilisées contre les tyrannies nazie et soviétique mises dans le même sac)
Il faut bien se rendre compte de ce que représentait l’Allemagne pour ma génération et celles qui l’ont précédée immédiatement. Mon enfance a baigné dans des récits et dans des expériences vécues où l’Allemagne était omniprésente. Dugrober m’a beaucoup parlé de manière vivante du siège de Paris en 1870 quand on y mangeait des rats et des chats parce qu’il le tenait directement de ses parents. Ma famille paternelle a eu le malheur de commencer la première guerre mondiale à Saint Quentin, ville du front, prise, perdue et reprise sept fois par les Allemands. Imaginez ce qu’ont eu à me raconter ma grand’mère, mon père, mes tantes. Et puis, on lisait beaucoup Maupassant, ses contes sur l’occupation prussienne en 1870, en particulier « Boule de suif ».
Je suis allé en Allemagne pour la première fois en 1954, moins de dix ans après la fin des hostilités. Je ne garde de ce voyage que de bons souvenirs. Mais je dois préciser qu’en mettant pour la première fois le pied sur le sol allemand vers Aix-la-Chapelle, j’ai été victime d’une des plus grandes frayeurs de ma vie, avec des manifestations somatiques sévères : dents qui claquent, jambes qui flageolent, langue qui bredouille, diarrhée irrépressible… Pour moi, l’Allemagne était un pays d’où on ne ressortait pas vivant! « Il est parti travailler en Allemagne, il est retenu en Allemagne, il n’est pas revenu d’Allemagne, il se cache pour ne pas aller en Allemagne, il est prisonnier en Allemagne… » sont des expressions qui ont trop résonné à mes oreilles de gosse.
On a beau raisonner, intellectualiser, rien n’y fait : le poids de l’histoire personnelle est là, elle vous prend aux tripes, la trouille est au rendez-vous ! Intellectuellement, je me réjouis aujourd’hui à chaque fois que je vois jouer l’harmonie du « couple franco-allemand ». Je suis navré quand il y a des brouilles. La réconciliation des deux peuples et la construction de l’Europe sont certainement les événements historiques les plus importants de ma vie. Voilà pour ce qui concerne le conscient, le raisonné et l’exprimé. Au niveau des tripes et du non-dit, ce sont les sentiments de peur et de revanche qui s’emparent de moi ! Ceci explique pourquoi j’aime beaucoup les Allemands qui perdent mais je supporte difficilement les Allemands qui gagnent, ce qui, hélas pour moi et tant mieux pour eux, leur arrive souvent et à juste titre vu leurs grands mérites !
Daniel Bas dit Chedozot
4 juillet 2011.
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