La guerre vue par un enfant (12) :
Les séquelles 65 ans plus tard (suite) :
RAPPEL PRELIMINAIRE :
Les textes de cette série ne peuvent être compris qu’en rétablissant le contexte de l’immédiat après-guerre. Les juger sans sortir du contexte de 2011 serait totalement inapproprié. Ils ont pour but d’essayer de faire comprendre certaines réactions irrationnelles de peur panique ou de rancune revancharde liés aux chocs subis par un enfant dans le cadre des hostilités. Ils sont traités comme des « séquelles » d’une maladie…Ils ne se veulent absolument pas des manifestations d’hostilité à nos voisins les plus proches. Bien au contraire, l’auteur cherche à prendre conscience et faire prendre conscience du caractère stupide de ces pulsions non maîtrisées. La prise de conscience étant le début de la guérison, il souhaite contribuer ainsi à l’affermissement de la grande et heureuse mutation historique de ces dernières décennies : la réconciliation franco-allemande.
CAS N°2 : « ON NE PASSE PAS » sur le front du P.Q.
Je faisais mes premières armes dans le papier hygiénique comme directeur des ventes dans une usine de la « ligne bleue » des Vosges. Je luttais énergiquement contre les « vendeurs à la baisse » qui n’avaient pas d’autres arguments que le prix. J’acceptais rarement d’entériner les rabais qu’ils proposaient un peu trop généreusement à mon goût.
Cependant, quelques représentants plus malins que les autres avaient fini par découvrir mon point faible : ils insinuaient que les Allemands « faisaient des prix ». J’aurais dû me méfier car les Allemands sont bien trop sérieux en affaires pour vendre n’importe comment. Mais j’étais victime de mon syndrome : « On ne passe pas ! ». Je tombais régulièrement dans le panneau qui m’était tendu :
« Vous dites que les Allemands font moins dix pour cent ? Faites moins quinze, ne les laissez pas passer ! »
De vrais amis m’ont décillé à temps avant que ne survienne la faillite…
A noter pour la petite histoire que deux de mes concurrents de l’époque avaient des marques plaisantes : « KaKadu » avec en illustration un perroquet et « Endlich allein ! Enfin seuls ! »…
CAS N°3 : ECHEC ET MAT, MON CHER GEHRARDT
Pendant la tentative sanglante de coup d’Etat au Cameroun en 1983, je m’étais trouvé bloqué plusieurs jours avec mon fils Frédéric au centre du pays, dans une agréable pension à Ngaoundaba. Le coin était beau et tranquille mais l’ennui et l’anxiété gagnaient de jour en jour. Un tournoi d’échecs auquel je n’avais pas participé avait donné vainqueur haut la main un grand et bel Allemand, le dénommé Gerhardt. Sympathique mais un peu trop sûr de lui à mon goût. Un peu trop grand, un peu trop beau, un peu trop blond, à l’œil un peu trop bleu. Bref, il était un peu trop. Et ça commençait à m’agacer ! Le fait que nous étions confinée en ce lieu, stressés par les événements, sans possibilités de communiquer avec l’extérieur, condamnés à ce supporter dans ce huis-clos, devenait chaque jour un peu plus pesant. Et puis, il y avait là des « expats » qui minaudaient comme des « collabos » : « Oh, non, cher Gerhardt, vous êtes trop fort pour nous. Nous n’oserions nous mesurer à vous…etc., etc. ». Ces carpettes me faisaient bouillir !
Je suis un médiocre joueur d’échecs. Mais la rage peut décupler mes facultés. J’en étais venu à détester Gerhardt. Je ne pouvais le regarder fixement sans lui voir pousser des bottes et une grande casquette d’officier à haute visière marquée de l’aigle et de la tête de mort… Toujours vainqueur, Gerhardt s’amusait de la désertion de ses partenaires défaits : « Vraiment, personne ne veut jouer avec moi ? ». Alors, j’ai pris place pour l’honneur. Concentré, constipé, résolu, têtu, inspiré : j‘avais juin 40 à venger !
(A son corps défendant, Gerhardt réveillait en moi de vieux souvenirs…)
Drus, mes coups haineux tombaient comme des hallebardes ! Ma cavalerie voltigeait et nettoyait, ma dame caracolait et ravageait, mes fous prenaient la tangente et exterminaient sournoisement, mes pions s’accrochaient au terrain comme des morpions… Mes tours, raides comme la justice, ratissaient et ratatinaient. Le roi, superbe, régnait à l’abri d’un roque rondement mené.
(Mon partenaire tel que je le voyais en début de partie)
Gerhardt rétrécissait son front, se repliait « sur des positions préparées à l’avance » comme disaient les communiqués de guerre. Il en était aussitôt délogé par ma furia francese. C’était la blitzkriek à l’envers… Je ne laissais pas une minute à l’adversaire pour se reprendre. Les « collabos » tournaient casaque et me flattaient servilement. Mat !... Mat !... Mat !... Par trois fois en moins de deux heures l’ennemi héréditaire défait, pâle, abandonné par les « collabos », dut capituler piteusement ! Dunkerque était vengé, c’était le retour d’Austerlitz !
(Mon échiquier tel que je l’ai vu en fin de partie)
A partir de ce moment, j’ai pu gratifier Gerhardt de mes attentions amicales. Après être passé à l’attendrisseur, il était devenu un Allemand comme je les aime. Et j’ai pu traiter avec condescendance les « collabos » repentis qui étaient restés des Français comme je ne les aime pas.
CAS N°4 : LE « NIET » A FRANZ-JOSEF
C’était en 1992. Gorbatchev avait bien détendu les rapports avec l’URSS. Je souhaitais m’y rendre et satisfaire l’un de mes vieux rêves : rallier Vladivostock par le Transsibérien. Cinq jours de dialogues à la Tchékhov devant un samovar dans la steppe interminable… Le pied ! Ce rêve avait été alimenté par Michel Strogoff et surtout par nos oncles et cousins du Japon qui avaient presque inauguré la ligne vers 1905 et enrichi les archives familiales d’impressionnantes cartes postales que je tiens à partager ici avec vous :
(Moscou, 1905. En route pour Vladivostock !)
D’autre part, j’étais alors au BIT et mon directeur voulait m’envoyer en mission en Ouzbékistan. Je m’y préparais fiévreusement, avec passion. J’avais lu ce qu’on peut lire sur Tamerlan, j’avais collectionné les vues de Samarkand et Boukhara. Surtout, je m’étais inscrit à un excellent cours de Russe que je suivais avec assiduité et zèle.
Malgré mes efforts, je n’étais pas le meilleur du groupe. Etre le second n’est pas une situation dont je m’accommode facilement, je dois le dire sans fausse modestie. Mais j’arrive à m’en satisfaire le plus souvent, sauf dans un cas rédhibitoire : lorsqu’il se trouve que le premier est Allemand ! Or, Franz-Josef était indiscutablement et de loin le meilleur d’entre nous ! Inacceptable !
(1905 : Vladivostock)
Et cette imbécile de prof de Russe qui remuait le couteau dans la plaie et n’arrêtait pas de minauder : « Qui va me dire comment on peut traduire ce mot ? Personne ?... Allons, Franz-Josef, ne me laissez pas tomber, je suis sûre que vous, vous allez trouver… Ah !... Merci, Franz-Josef, vous êtes bien le meilleur ! Bravo, Franz-Josef ! Mes amis, prenez exemple sur Franz-Josef ! «
Gngngngngngn… M’énerve, ce Franz-Josef ! Gngngngngngn !... M’énerve, cette Russe ! A oublié Stalingrad et le siège de Léningrad ! Quand je pense que mon père envoyait mes tablettes de chocolat à tes compatriotes par-dessus les barbelés ! Tu vas voir qui est le meilleur !
Je devais partir pour Tachkent le 28 décembre 92. Or, la veille de Noël, le Président Gorbatchev a démissionné et l’URSS a été dissoute. Une longue période de désordre a fait suite à ce double événement. Plus de mission en vue, par conséquent. De toutes façons, les républiques d’Asie Centrale prenaient leur indépendance, se libéraient de la langue russe qui leur avait été imposée pour revenir à leurs langues propres de la même famille que le Turc. Fallait-il, dans ces conditions, continuer les cours de Russe ? Ils me consumaient beaucoup de temps et d’énergie et mes motivations essentielles (le Transsibérien et Samarkand) s’étaient évanouies. C’était sans compter avec une troisième motivation qui avait émergé entre-temps : battre Franz-Josef à plate couture !...
J’ai donc continué à suivre le cours. J’ai travaillé le jour et la nuit : je m’endormais souvent avec le casque sur les oreilles, bercé par la musique de la belle langue russe. En juin, nous avons passé l’examen : Daniel 96 points sur 100, Franz-Josef, 78 points. J’ai refermé livres et cahiers. Je ne les ai plus jamais rouverts depuis. Je ne sais plus dire dix mots de Russe. Je n’ai pas pris le Transsibérien et ne le prendrai sans doute jamais. Je ne connais pas Samarkand. Il est probable que je n’irai jamais en Russie. Pas davantage en Ouzbekistan. Peu importe, l’essentiel est là : j’ai su dire « Niet » à la domination de Franz-Josef !
Voilà, jeunes générations, comme la guerre rend cons !
J’arrête là. Cette histoire est la dernière sur la guerre, la der des der comme on disait après 14-18. Je vais essayer d’être plus drôle la prochaine fois…
Daniel Bas dit Chedozot, le 6 août 2011
FIN
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