Je me souviens, c’était hier …Tandis que des grappes de filles blondes parcouraient la place dans le sens des aiguilles d’une montre, nous, les jeunes mâles, prenions un malin plaisir à passer dans le sens contraire, pour faire face à nos responsabilités et mieux évaluer nos chances. L’un bombait le torse, l’autre arborait une cigarette P4, tandis qu’un troisième lançait un compliment à la sauvette. D’un mouvement vif, la plus délurée se retournait. Et puis, les copines pouffaient de rire en se poussant du coude.
Au tour suivant, un garçon courageux bafouillait un semblant d’approche, malheureusement inaudible dans la cacophonie des volailles. Il fallait donc accélérer le pas, trouver la cadence idéale pour espérer au prochain passage, croiser les demoiselles dans un endroit plus calme, devant le marchand de chaussures, par exemple, ou près de l’étalage des vêtements.
Délicieux retour en arrière. Chaque détail me revient …
Sur les marches de sa boucherie, D., dit «l’étrangleur» à cause de ses mains énormes et de blessures anciennes aux doigts, (accident de hachoir, dit-on), pérore devant les dames. D’un bout à l’autre du marché, il encourage la crémière, complimente une voisine sur son chapeau ou interpelle un camarade. De sa voix de stentor il l’invite à le rejoindre au café du coin pour une partie de dominos ou une tournée d’alcools forts.
B. au gros nez rouge, large casquette et ventre de femme enceinte, se roule une cigarette devant son restaurant. Chez lui, la grande salle est déjà pleine de paysans attablés devant des ragoûts fumants ou des côtes de veau à la crème. On y parle de récoltes, de vaches, de maris trompés en se versant, pour conjurer le mauvais sort, d’immenses rasades de cidre bouché.
Ce jour-là, le facteur, connu dans la région pour ses multiples conquêtes féminines, rentre discrètement à la poste, après sa tournée à bicyclette. Il baisse la tête pour éviter de croiser le regard méfiant des hommes mariés.
La vieille épicerie ne désemplit pas. Madame L., de sa voix aigrelette, rabroue son fils qui tarde à remonter les bouteilles de la cave.
Le coiffeur R. ne sait plus où donner de la tête, tant les clients affluent. Alors, il interrompt régulièrement son ouvrage, pour aller en claudiquant étancher sa soif au bistrot contigu. Au fil de la matinée, sa chaussure orthopédique qui protège son pied-bot couine de plus en plus fort et ses joues deviennent cramoisies.
Sous les halles en bois, des femmes ont déposé à leurs pieds leurs grands paniers pleins de canards, liés par les pattes, l’œil effaré. Les plus riches disposent d’une table d’étalage couverte de volatiles. Des connaisseurs prennent leur temps pour y tâter les poules et les dindes, soulever une aile de pintade, marchander, plaisanter, ruser. De temps à autre, une oie s’échappe, effarouchée par le bruit, avec des claquements de bec qui font rire les enfants. La marchande la ramène sans un mot dans le droit chemin en la tenant par le cou.
Mais bientôt, une forte odeur de fromages flotte dans l‘air. On les voit au dernier moment tant la foule est dense. Il y a là, posées amoureusement en rangs serrés sur des clayons de paille, toutes les richesses du pays : les gournays, les pont-l’évêque carrés et surtout, la famille si unie des neufchâtels, du simple cœur au grand-cœur de 600 gr, en passant par le bondon, la briquette ou même la double-bonde. Ce fromage est un amour. Un amour de jeunesse peut-être. La simple évocation de cette pâte molle me transporte dans l’enfance, où, dans quelque ferme de la région, il m’arrivait de manger à pleines dents une part généreuse de neufchâtel posée sur une tranche de pain de quatre livres. Le cidre mousse légèrement dans les bols et, de temps en temps, j’imite mes camarades qui trempent leur tartine dans la boisson fraîche.
Un morceau de fromage mouillé dans un bol de cidre, agit sur moi comme le ferait une madeleine dans une tasse de thé pour d’autres…
(...Et voici mon coeur qui ne bat que pour vous ...Merci à www.saint-wulmer.com/fromagerie/gamme.html)
Un peu plus loin, la charcutière bien dodue, chasse les mouches au-dessus de ses jambons, du même rose que ses joues. Les clients font la queue devant l’exposition de galantines, de pâtés, de rillettes et de saucisses.
Elle n’aperçoit pas « l’étrangleur » caché depuis cinq minutes derrière un chapeau pour mieux la surprendre dans une énième pantalonnade de séducteur entêté.
B. se frotte les mains : la recette est bonne aujourd’hui.
Le facteur enfourche son vélo et repart chez lui plus tôt que d’habitude.
Sur le pas de la porte, mains dans le dos et petit sourire en coin, le fils de l‘épicière arbore fièrement une large paire d’oreilles toujours prêtes pour le baptême de l’air. Tout en dodelinant de la tête, il siffle les filles qui passent et les invite à visiter sa cave.
Un attroupement chez le coiffeur. Il vient d’avoir un malaise. Il fait si chaud depuis quelques jours.
Les marchandes de volailles se lèvent, une à une, et s’apprêtent à prendre le chemin du retour.
Plus loin, on commence à remballer les fromages.
La charcutière est en grande conversation avec le boucher.
En quelques minutes, la place du marché se vide…
Et mes souvenirs débordent de nostalgie.
PS : Henri IV établit son camp dans le bourg de Buchy entre le 12 et le 18 février 1592.
Libération du village par des chars canadiens le 31 août 1944.
Marché renommé du lundi matin, attesté depuis au moins l’année 1227.
En 1950, j'ai le souvenir d'y être allé en voiture à cheval. Il y avait un "parking" à chevaux à l'entrée du village.
JAC, le 30 octobre 2011
UNE VIEILLE MARCHANDE CRIAIT: MESDAMES? NE PERDEZ PLUS VOS CULOTTES 5METRES D ELASTIQUE A 1 FRANC .
DU CHOIX D'LA QUALITE , DES PRIX !!!
quiquine .
Rédigé par : PAULUS PETIT JACQUELINE | 20/03/2013 à 05:06
Il y eut aussi,cette grosse dame, coupant les cheveux des gars du coin, et faisant Les barbes !
Armée d'un rasoir pliant, bien connu de nos aieux, (qu'on appelait aussi coupe chou)elle devait passer ses jambes entre celles du client,pour mieux raser ces poils récalcitrants, mettant certains Messieurs ,mal à l'aise .
Elle ne tremblait pas, et était fort appréciée .
je relis avec plaisir cette visite du marché Bucheois ... en été ,il y a foule de tous les coins de la Région, les Rouennais viennent se retremper dans la Vraie Campagne, sans chichis si riche d'anecdotes .Rien à voir avec les grands magasins ,dits de Grande Surface, sans âme, sans chaleur ,ou les gens pressés courent, les yeux dans le vague,pour repérerle lot de savonnettes ou de pâté,dit fait maison ...Juste pour faire plus vite, toujours plus vite .
Quiquine .
Rédigé par : PAULUS PETIT JACQUELINE | 10/04/2012 à 16:16
Jacques, je suis certain d'avoir écrit l'épisode de la poste et de la descente de gendarmerie. Mais où? Je cherche en vain. Peux-tu m'aider? Peut-être simplement dans des commentaires à tes textes sur la maison de Buchy. Ou à des souvenirs de Jacqueline.
Rédigé par : Daniel Bas dit Chedozot | 01/11/2011 à 08:11
J'ai relu plusieurs fois. C'est du Maupassant.Avoue, tu l'as recopié.
Rédigé par : Daniel Bas dit Chedozot | 31/10/2011 à 14:50
Il est vrai,mon cousin,que la jeune fille blonde en question était très jolie et une vraie Viking.
Un beau brin de fille , comme on dit " cheu nous ".
Quiquine .
Rédigé par : PAULUS PETIT JACQUELINE | 31/10/2011 à 12:08
Je pensais que tu venais chez nous pour nos beaux yeux, Daniel...
N'oublie pas que je te sollicite depuis deux ans concernant l'épisode (sonore) de la poste.
Rédigé par : jac | 31/10/2011 à 09:19
J'ai moins de raisons que vous, Jacqueline et Jacques, de me souvenir du marché de Buchy. Et pourtant, j'en garde la nostalgie! J'avais 17 ans, j'étais fou amoureux transi de la fille de l'épicerie et je passais des heures à lécher sa vitrine dans le seul espoir de l'entrevoir!
Rédigé par : Daniel Bas dit Chedozot | 31/10/2011 à 08:11
J'ai aussi souvenance d'un voyage dans cette carriole , à peine bâchée,par temps de bruine bien drue du pays Normand.Il y faisait froid, mais nous étions si heureux .
Quiquine .
Rédigé par : PAULUS PETIT JACQUELINE | 30/10/2011 à 20:08
Sous cette halle, classée par les monuments historiques , j'y ai assisté à des activités les plus drôles;
Un garçon,vendeur de bottes,s'amusait à lancer des élastiques dans les jambes des fermières , baissées pour présenter leur beurre et leurs oeufs.Armé d'un petit baton,il s'en servait d'arbalète contre les cuisses des dames.Les jupes étaient courtes ,et il était facile de viser en douce.On aurait pu croire que les fermières avaient des tics,tant elles se remuaient en se tatant les mollets,regardant à droite et à gauche, d'ou venaient ces projectiles .
Personne n'a jamais suspecté ce garçon ,hilare .
Quiquine.
Rédigé par : PAULUS PETIT JACQUELINE | 30/10/2011 à 04:02