Plage de Livourne. En compagnie de Pierrot, mon ami de toujours. Promenade digestive, juste après un déjeuner bien arrosé. (Mon péché mignon, dès que je pose un pied en Italie, c’est le Valpolicella.)
La tête me tourne un peu. Nous nous asseyons sur le sable. Là où, apparemment, il est interdit de séjourner plus de dix secondes.
Aussitôt, un plagiste vient nous expulser. Son regard hautain nous déplaît.
Ses dents jaunes, ses longues oreilles aussi. Dans ces cas-là, l’alcool, la chaleur, la politique, montent vite à la tête.
Nous refusons.
Question d’honneur.
Derrière nous, un attroupement : des « pauvres » soutiennent notre mouvement.
Alors, commence sur le sable, un spectacle improvisé, mené de main de maître par deux Français querelleurs, aux prises avec un valet de l‘autorité financière. Ce triste matamore prétend nous faire taire en nous rappelant la plage « privée » de Brigitte Bardot et son attitude méprisante vis-à-vis de la population de Saint-Tropez. Croyant marquer un point sur ses adversaires, il ajoute en bombant le torse :
-Elle est seule à vouloir profiter de sa plage, alors que nous, nous offrons des parasols et des chaises longues pour les clients qui veulent se reposer en buvant une consommation.
Il vient de prononcer la phrase qui tue. Il s’en rend compte au moment où il se trouve encerclé par les spectateurs. Quelques insultes fusent à son encontre. Axées, bien sûr, (nous sommes en Italie), au-dessous de la ceinture des traîtres.
Survient un policier. Nez proéminant, démesurément long. A première vue, le portrait idéal de Cyrano.
La situation devient tendue. En quelques secondes, les relations diplomatiques entre l’Italie et la France se détraquent. A l‘évidence, l‘échange porte en lui tous les atouts pour dégénérer en empoignade virile, peut-être en conflit généralisé.
Certes, le brigadier comprend très bien notre point de vue. Il l’approuve même …(Sa petite fille, pas plus tard qu’hier, a été obligée de déguerpir et…)
Mais, le règlement, c’est le règlement…
Et, pour nous asséner cette vérité toute militaire, Cyrano pointe le menton et son nez magistral en direction du drapeau italien qui flotte sur un bâtiment officiel.
A cet instant, un détail accablant l’éloigne définitivement du personnage de Rostand : son regard veule.
Là-dessus, un émissaire de la mairie intervient. Exceptionnellement, Monsieur le Maire nous accorde le droit de rester. Mais pas plus d’une heure…
Parce que nous sommes Français.
Sympathiques.
Voisins.
Et cousins.
Oui, mais nous ne resterons que si nos compagnons ont le droit, eux aussi, de s’allonger sur la plage. Qui, comme chacun le sait, appartient à tout le monde, aux enfants, à la nature et aux oiseaux de passage de notre espèce.
Alors, soutenu par un public acquis à notre cause, il me vient l’idée saugrenue de parodier les airs de faux brave du gendarme pour défendre les intérêts de la société. Une gestuelle emphatique en appelle une autre, tandis que Pierrot se charge d’un exercice de pantomime pour ridiculiser « Scaramouche », le plagiste, odieux laquais des petits seigneurs.
Le conseiller s’arrache les cheveux, enfin, les derniers qui lui restent.
Finalement, nous nous « arrachons » de là, nous aussi, après avoir digéré un peu nos spaghettis aux noix de Saint-Jacques et ce petit vin perlé (une merveille), sous les applaudissements nourris de nos camarades de lutte, prêts à revivre, pour un bout de fesse sur le sable, les belles heures de mai 68.
Cette séance impromptue de commedia dell’arte jouée par deux Français au cœur de l’Italie, méritait un article dans un journal local.
Il existe peut-être. Sait-on jamais. Tant la foule était agitée ce jour-là.

JAC, le 9 novembre 2011
(Voyages en Italie)
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