REBONDISSEMENTS ROMANTIQUES (suite)
2 – MONIQUE, l’épouse putative#
Un soir de décembre 2007 à Cahors. Le téléphone sonne. Je décroche. Une voix douce mais décidée, une voix jeune, une voix féminine inconnue est au bout du fil. Elle se présente, elle se prénomme Louise, elle est Rouennaise comme moi, elle vient me solliciter de la part d’un ami commun. Elle poursuit des études supérieures, elle veut réaliser un court-métrage sur sa défunte grand’mère à laquelle elle voue un véritable culte. Je me fais paternel et encourageant :
« Très bien, Mademoiselle, je vous en félicite. J’aime, comme vous, cultiver la mémoire du cœur. J’avais, moi aussi, un grand-père que j’adorais. Aujourd’hui encore, il inspire souvent mes pensées et mes écrits. Mais en quoi puis-je vous aider dans votre projet ?
- C’est que je recherche des personnes qui ont connu ma grand’mère du temps de sa jeunesse et qui pourraient m’en parler, me fournir des documents. On me dit que vous l’avez bien connue…
- C’est bien possible. Comment s’appelait donc votre grand’mère ?
- Son nom de jeune fille était Monique Daragon… »
(Armes d’Aragón ! Quel beau nom ! Quelle richesse ! Quelle noblesse ! Quelle classe !)
Monique Daragon !... J’en lâche presque le combiné ! Quel rebondissement inattendu ! Je dois prendre un siège. Mon Dieu !... Ce joli nom éclatant de franche sonorité, de chaleur enivrante, de couleurs ardentes, sang et or, ce noble nom d’Aragón s’enfle, gonfle, claque, fouette, tonne, résonne, percute, envahit mon oreille en une grisante trombe et m’étourdit jusqu’à l’ivresse. Bien sûr que je l’ai connue, Monique Daragon ! C’est si vieux et pourtant si frais dans ma mémoire ! Je revois immédiatement son visage, son sourire à nul autre pareil. Monique Daragon, oui, c’est bien sûr, le grand amour de mes vingt ans !
Si belle, si vive, si intelligente ! Jamais revue depuis 1955, il y a 52 ans déjà, jamais oubliée. Je me souviens même encore de sa date d’anniversaire : 10 avril !
J’ai su, hélas, qu’elle avait quitté ce monde en l’an 2000 après avoir été longtemps harcelée par les papillons noirs de la dépression. Elle, que j’ai connue si heureuse, si rieuse, si joyeuse, si gentiment moqueuse ! Bien sûr que je l’ai connue, que je m’en souviens ! Comment oublier tant de charme magique, envoûtant !
(Si heureuse, si rieuse, si joyeuse… Bien sûr, que je l’ai connue !)
Après un long silence, je reprends la conversation d’une voix fragilisée par l’émotion :
« Oui, mademoiselle, j’ai bien connu Monique Daragon. Excusez-moi, je vous ai laissée en plan, j’ai dû reprendre mon souffle… Je l’ai bien connue, mais si vous cherchez un témoignage objectif, vous êtes mal tombée : j’ai été amoureux fou de votre grand’mère !
- Je le sais. C’est bien pour cela que je voudrais vous voir… Je suis prête à venir à Cahors. »
Je tergiverse. Je ne suis pas décidé, ça me remue trop. Je propose, dans une première étape, de réunir des documents, de les photocopier, de les lui poster. Plus tard, quand je passerai par Rouen, on envisagera de se rencontrer… Elle insiste. Je demande un délai de réflexion, je prends congé, je raccroche. En fait, je suis très troublé, j’ai besoin de reprendre mes esprits. J’ai tant aimé Monique que j’ai l’impression que Louise est ma petite-fille, notre petite-fille qui surgit dans ma vie un demi-siècle plus tard! Tout à fait impossible, ce serait l’opération du Saint Esprit, mais disons que c’est ma petite-fille putative : du latin putare, croire, supposer.
Et puis, je me demande ce que ma tendre épouse va penser de tout ça : le réveil et l’étalage de mes souvenirs amoureux pourraient l’indisposer. J’aborde le sujet avec elle en marchant sur des œufs. Mais elle se montre beaucoup moins bête que moi :
« Comment serais-je jalouse de tes amours de 1954 alors que je suis née en 1958 ! Fais donc venir ta « petite-fille », comme tu dis ! ».
Elle pèse sur ma décision. Je rappelle Louise immédiatement. Nous l’invitons. Elle sera chez nous le 4 janvier 2008, première visite de l’année. J’aurai entre-temps ravivé ma mémoire grâce à mon Journal de l’époque miraculeusement conservé en dépit d’une vingtaine de déménagements. Louise filmera notre entretien. Voici la belle histoire d’un amour aussi vif que bref, un crépitement de feu de paille, un déjeuner de soleil, un feu d’artifice étincelant, un bouquet éphémère de fleurs des champs…
2.1 – Monique, les fleurs des champs et moi
Une seule personne a su réaliser un miracle : elle m’a fait composer par amour des assemblages de fleurs des champs. En quelques jours, j’en ai spontanément cueilli, bouqueté et dédié plus que pendant tout le restant de ma vie ! J’étais en état de lévitation, le grand amour de mes 20 ans me transportait. Avec Monique, l’idylle n’a duré que six mois, de mai à novembre 1954 : courte, intense, ne me laissant que de beaux souvenirs. Je ne sais même pas dire pourquoi et comment ça s’est terminé. J’ai sans doute voulu l’oublier. Voyons cela :
Le 30 avril 1954, de retour de la Forêt Verte à Bois-Guillaume, hameau de La Bretèque, après avoir bu du cidre sous une tonnelle couverte de glycine (message : « Tendresse ; j’aspire à votre amour »), nous passons à travers champs et, grisés par le cidre et l’escarpolette, nous faisons une longue randonnée avec passage de clôtures, excitation de vaches, fuite devant un taureau et, ô miracle, ce bouquet de Daniel en forme de bonheur, de rire, de fraîcheur et d’innocence: primevères (« Premières amours »), boutons d’or (« Rire, moquerie, joie de vivre »), liserons (« Humble persévérance ») et pâquerettes (« Profitons de la jeunesse. Innocence »). Nous nous connaissons depuis la veille au soir et c’est un coup de foudre!
Le lendemain, 1er mai, je lui offre, dans la joie d’aimer, le traditionnel brin de muguet puis nous allons sur les hauts de Rouen, au Vallon Suisse et à la Grand’Mare encore champêtres, dans une clairière jonchée de fleurs où je fais une razzia en forme d’interrogation, d’incertitude et de jalousie : marguerites (« M’aimez-vous ? »), trèfle (Incertitude, volonté de savoir), pissenlits (Sombre jalousie) appelés aussi dents-de-lion probablement parce que les jaloux ont la dent dure. C’est que Monique a prétendu avoir un fiancé. Elle s’est ravisée, c’était une blague, mais je n’en suis pas sûr, je m’inquiète.
(Traditionnelles clochettes du 1er mai)
Le 7 mai, c’est la grande journée romantique au Parc animalier de Clères, le premier tutoiement, le premier baiser et un bouquet cueilli près du gué, un bouquet en forme de déclaration d’amour encore timide : violettes et bleuets.
Le 12 mai, ce sont les prairies de la « Lombardie », sur la route de Darnétal, au bout du monde, qui nous accueillent et nous invitent aux effervescences fugaces, affriolantes effusions, effeuillages froufroutants et effleurements furtifs sur fond de floraison fugitive rouge vif des coquelicots rutilants de la passion. Je me rappelle bien, presque 60 ans plus tard, leur message d’ardeur pressée et fragile (« Aimons-nous au plus tôt ! ») et l’enivrante montée de sève printanière. Des doigts fébriles fourmillent, fouillent, fourragent, fourgonnent et s’affairent sans que s’affaissent, flanchent et se franchissent les fermes défenses ferventes et farouches que d’autres mains félines fourbissent autour du dernier carré de résistance.
(Ardeur pressée et fragile…)
Il avait bien raison, Mouloudji : « Mais pour n’aimer qu’les coquelicots et n’aimer qu’ça, faut être idiot… ». Je vais en offrir une pleine brassée à Monique pour que s’étouffent les flammes et s’essoufflent les soupirs, effort physique qui apaisera en partie mes ardeurs. Et voilà, c’est mon dernier bouquet de fleurs sauvages. Cinq bouquets en douze jours, du jamais vu !
(Et j’ai tant appuyé mes lèvres sur son cœur…
Qu’à la place du baiser, y’avait comme une fleur…)
Finie, la phase champêtre de nos amours. En juin, nos rencontres deviendront plus intellectuelles et citadines. Mais jamais ne sera perdue la maîtrise de soi dans une idylle passionnée mais qui restera pourtant jusqu’au bout marquée au sceau du lis blanc, de la fleur d’oranger et du message éternel du chrysanthème rouge. Alors, l’important, c’est la rose ? L’important, surtout, c’est ce qui reste à tout jamais quand la passion est dépassée, quand la fleur est fanée.
(L’important, c’est la rose…)
2.2 – Monique, les débats cornéliens et moi
Nous avons vécu ensemble les « Grandes heures de Rouen » en juin 1954. Parmi d’autres manifestations, il y avait le TNP qui donnait un festival Corneille en cinq soirées exceptionnelles en plein air dans la cour du Palais de Justice a peine remise des terribles bombardements de 1944 mais déjà, encore et toujours aussi belle. Le Cid avec l’inoubliable Gérard Philipe ouvrait les festivités le 10. Le 12, Cinna était créé au TNP avec un Jean Vilar impérial, impressionnant de majesté. La tension avait monté tout au long de la semaine précédente car on signalait dans la presse locale des répétitions au château de Beaumesnil dans l’Eure puis dans le salon Louis XVI de l’Hôtel de Ville de Rouen. Un crescendo dans le suspense avait ainsi fait monter la fièvre avant la « première »…
J’y étais, à cette première. Je m’en souviens avec ravissement. J’étais en aimable compagnie, ce qui ajoutait du piment et du miel à l’événement. Je donnais le bras à une jeune fille aimable au sens fort du XVIIème siècle: « digne d’être aimée ».
Des étoiles émaillaient le ciel noir, quelques souffles de vent caressaient les visages des spectateurs attentifs et extasiés et en particulier celui de ma compagne, la rayonnante Monique, qui avait pour moi, sous sa frange sombre et ses sourcils bien dessinés, les beaux yeux de Chimène. Je brûlais d’envie d’en faire ma femme, j’en rêvais. J’étais fier de l’accompagner au vu du tout Rouen. Je la couvais du regard et j’ai dû manquer plusieurs tirades de la tragédie, absorbé que j’étais par la quête d’un de ses merveilleux sourires ou d’un baiser furtif. Le parfum qu’exhalait sa chevelure me grisait, je sentais sur ma joue la tiédeur de son visage enchanteur. C’était le grand amour de mes 20 ans. La soirée me sembla donc à tous points de vue une réussite inoubliable.
Que reste-t’il en 1954 des thèmes chers à Corneille en matière d’amour ? Les amours contrariées et les conditions draconiennes pour mériter l’être aimé sous-tendent les débats cornéliens. Que sont devenus le conflit amour/honneur, la maîtrise et le dépassement de soi, les déchirements de la conscience, l’amour comme ressort héroïque ? Qu’en as-tu pensé, toi, inoubliable Monique, quels ont été tes sentiments après cette merveilleuse soirée du 12 juin 1954 ? Je pense que tu as aimé le personnage d’Auguste car tu m’as toujours affirmé que tu aimais les hommes forts. Je pense aussi que tu as aimé le personnage d’Emilie et la dureté de ses exigences. Que ce soit Chimène ou Emilie, pour « faire marcher les garçons », elles n’avaient pas leurs pareilles ! Tu as dû apprécier.
En ce qui me concerne cependant, Monique/Emilie n’a rien exigé mais c’est moi qui me suis imposé des devoirs pour la « mériter » (j’utilise ce terme dans mon Journal de l’époque) et d’abord celui de réussir mon examen final de Sciences Pô en ce mois de juin exceptionnel. Je lui dédierai donc un effort courageux pour sauver une année scolaire médiocre. Je fais mes révisions fiévreuses en présence des photos de ma Dame de coeur : c’est un tournoi des temps modernes, c’est pour Elle que je prépare et mène cette joute avec le jury. Et quel combat ! C’est un petit héroïsme quotidien et c’est l’Amour qui tend le ressort héroïque. Il faut vaincre pour les beaux yeux de Monique ! Il faut lui rapporter le trophée d’un bon diplôme.
(La joute avec les jurys, un grand tournoi des temps modernes dédié à ma Dame de cœur, présente en photo et dans mon esprit à chaque instant du combat)
Ce 12 juin 1954 reste à jamais marqué d’une pierre blanche au point que, 56 ans plus tard, par delà notre séparation et, hélas, la disparition tragique de l’héroïne, je conserve encore pieusement comme une relique le ticket d’entrée à ce spectacle exceptionnel vécu en compagnie exceptionnelle, en compagnie « charmante » au sens fort du XVIIème siècle : magique, ensorcelante.
à suivre…
Merci, je suis très touché. Chedozot
Rédigé par : Daniel Bas dit Chedozot | 21/12/2011 à 11:23
Je n'ai qu'un mot : DELICIEUX !!!
Qui a dit que les VIKINGS n'étaient pas des romantiques ?
Quiquine .
Rédigé par : PAULUS PETIT JACQUELINE | 19/12/2011 à 13:33