REBONDISSEMENTS ROMANTIQUES (suite et fin)
2 – MONIQUE, l’épouse putative (suite et fin)#
2.3 – Monique, l’immaculée conception et moi
(Zurbaran : l’Immaculée Conception)
Huit jours plus tard, j’accueillerai Monique à Paris pour l’aider à y préparer son installation car elle a décidé d’y venir étudier l’année suivante, à ma grande joie. Nous y ferons la tournée des grands-ducs y compris la « totale » des noctambules : Montmartre et son « Lapin Agile », la gratinée au « Pied de Cochon » sous les Halles vers trois heures du matin. La nuit étant bien avancée, l’insomnie et les libations commencent à peser : je propose le modeste havre de ma chambrette d’étudiant, rue de Babylone. Monique/Emilie y consent mais me fait jurer d’être sage. Je jure. Comme je n’ai qu’un petit lit, je le lui offre et je m’allonge sur une descente de lit hors d’âge: dur et froid, le parquet, mes articulations en craquent encore 56 ans après!
Cette belle aube de juin est enivrante. Je veille sur l’être aimé. Il faudrait me passer sur le corps pour toucher à un cheveu de sa tête. Je la sens paisible, confiante, rassurée, son souffle devient régulier, elle s’endort, elle est belle. Je la protège et la respecte. Elle se
retourne, elle s’agite, découvre ses jambes jusqu’au genou. Ses mouvements jettent à mon visage l’air caressant et capiteux de ses draps…
Il me porte à la tête : c’est d’abord une brise légère et fraîche puis un foehn doux et tiède, enfin un sirocco brûlant. Je suis en extase et en effervescence: de mon parquet, du fond de ma vallée d’inconfort et de souffrance, j’admire et j’adore la fleur de lys qui s’éveille, se déploie et s’épanouit au-dessus de moi dans le jour naissant, mon petit jardin suspendu de la rue de Babylone…
J’avais juré, j’ai tenu promesse. Je suis content d’avoir été maître de moi, à défaut d’être maître de l’Univers. Monique/Emilie m’en a manifesté une tendre reconnaissance. Je pense que ce qui resterait aujourd’hui dans mon souvenir serait dérisoire si nous avions laissé libre cours à la passion et aux pulsions. Le lit le plus doux de l’amour, c’est la mémoire et l’imagination. C’est une impression d’inachevé, de boucle non bouclée qui a fortifié chez moi la mémoire du coeur et engendré un sens de l’éternité.
Nous nous sommes quittés ce matin-là sur un très long, très long, très profond baiser. Si long, si profond que j’ai bien senti que je faisais passer un souffle de vie chez ma partenaire. Quelques années plus tard en naquit une fille nommée Pascale, prénom choisi en mon absence mais dont la suite de ma vie a prouvé qu’il me plaisait…
(Une jolie bouche un instant entr’ouverte: j’y ai glissé en un long soupir un souffle de vie et une conception immaculée dont sont issues Pascale et Louise)
Oui, je sais, cela paraît impossible, la période de gestation est de neuf mois et Monique a enfanté nettement plus tard, diront des comptables pointilleux et terre-à-terre. Les biologistes et généticiens étriqués, les gynécologues prétentieux n’y connaissent rien en Conception Immaculée: la période de gestation peut très bien être de plusieurs années par l’action de l’Esprit Saint. Bien sûr, entre-temps, la Vierge Monique s’était mariée et un père biologique est inscrit sur les registres de l’Etat-Civil. C’est une simple péripétie, un détail de notre histoire. Dans la conception immaculée, il y a toujours un charpentier de service.
Voilà pourquoi Pascale est ma fille et Louise est ma petite-fille, ma fille et ma petite-fille putatives. La paternité se dématérialise. De biologique à putative en passant par
adoptive, elle n’est plus seulement fondée sur les gènes ou les chromosomes mais prend aussi ses racines dans l’esprit, la mémoire et le cœur.
SANS FIN
(Robert Campin : Saint Joseph dans son atelier de charpentier. Metropolitan Museum of Art New York)
Daniel Bas
16 décembre 2011.
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