Saint-Saëns.
J’ai tout juste trois ou quatre ans en ce temps-là. Le ciel est toujours très bleu. Je jette un caillou à travers la grille du caniveau. Un tout petit gravier qui tombe, tombe. Pas de choc. J’imagine sa chute. Eternelle. Dans le vide.
Depuis lors, tous les deux ou trois ans, j’évalue sa position dans l’espace.
Je me demande parfois si la pierre que j’ai jetée il y a 62 ans a déjà atteint la planète Mars.
La retraite aux flambeaux. Toutes ces lumières dans la nuit. C’est beau. Les costumes. Les visages graves, conscients de la responsabilité de participer à une telle exhibition. Mon père me tient à bout de bras. Je domine la foule. Les applaudissements crépitent. Je salue tout ce qui bouge. J’ai l’impression d’être célèbre.
Le cinéma. Au fond d’une cour profonde où le bus de Rouen vient régulièrement déverser des paquets, des vélos, des commandes. Ici et là sont garées de vieilles voitures noires.
Le film m‘ennuie un peu. Mais « les actualités » me passionnent. Une voix nasillarde parle de « Pathé Marconi », un petit bonhomme lance une pioche dans une cible. Puis, des soldats descendent gaiement une avenue, débordent sur l’écran et continuent leur marche cadencée sur le mur. Sans que l’on sache pourquoi, ils plongent vers les premiers rangs pour finir leur défilé sous nos sièges. Quelque part derrière nous, on entend un fracas de casseroles. Le projecteur a sans doute été déséquilibré par la chute d’un des quatre pieds.
Par un après-midi très chaud, des avions s’enfuient vers l’horizon, à grands coups de traînées blanches puis se perdent à mes yeux d’enfant dans une mare ou une fondrière.
Chez nous, mon frère et ma sœur se chamaillaient. Ils montent et descendent un talus. Elle, un peu essoufflée, court vainement après lui, car il est agile comme un écureuil.
De l’autre côté de la rue, il y a une maison abandonnée, en ruine, dont le premier étage a été rasé. Des planches disjointes forment un semblant de balustrade. Le jeune voyou Levistre y a établi ses quartiers d’hiver. Il en garde jalousement les derniers pans de murs. Du haut de son perchoir, Il insulte les passants, les riches, les curés et crache au hasard sur les crânes qu‘il déteste. Son sourire de hyène me fait peur. Mes parents m’ont interdit de le regarder. Mais, quand il se déboutonne et baisse son pantalon, c’est plus fort que moi, je veux savoir quel genre de spectacle provoquant il veut nous imposer aujourd‘hui. Je ne tarde pas à le savoir…Il place ses fesses entre deux lattes de bois et se libère d’une envie pressante qui s’écrase sur le trottoir en une série impressionnante de galettes, dignes d’adultes en bonne santé.
Outré par ce geste répugnant, je quitte ma pelle et mon seau pour me réfugier dans la cuisine auprès de ma mère qui prépare le repas.
JAC, le 30 avril 2012
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