Charles-Edouard n’en peut plus. Il n’a plus le goût de vivre. Sa femme le trompe avec ses meilleurs amis, il a encore perdu au Quinté +, il subit un redressement fiscal, une montée de diabète, une baisse de revenus, et, pour corser le tout, il a du mercure dans son Capricorne
Alors, à bout de forces, il passe en revue toutes les techniques en vogue pour se soustraire aux calamités qui le rongent.

Le gaz ? Pas toujours efficace. Et puis, comme on vient de le lui couper, parce qu’il n’a pas réglé ses factures, il devra se servir chez son voisin. Malheureusement, celui-ci est absent. Parti enterrer son oncle à Deux-Verges dans le Cantal..
Le fusil à pompe ? Ouais. Mais, bonjour les éclaboussures au plafond, sur le carrelage de la cuisine intégrée ou sur l’écran plat LCD à rétro éclairage, payé par sa femme avec son tempérament.
Le pont ? Pourquoi pas. Mais un détail le dérange : le corps diminuera de moitié en atterrissant 200 m plus bas sur le parking de la boutique du loto. On risque de ne pas le reconnaître. Or, la qualité d’un suicide se mesure à la précision du geste, à l’évidence des motivations, à l’identification rigoureuse de l’auteur.
Alors, aujourd’hui, allons-y pour les médicaments. Un mélange complexe mais coloré : Lexomil, une boîte, ça suffira, Tranxène un peu dépassé par la limite d’âge, trois comprimés de Myolastan de la mémé, une pincée de bicarbonate de soude, ajoutez trois cuillères de yaourt à la fraise pour rehausser le goût et dissimulez la pâte ainsi obtenue à tous les étages d’un millefeuille.

On se concentre sur la garce qui s’envoie en l’air avec le salaud du septième. Et hop ! On s’enferme à double tour dans l’appartement. Puis, on écrit une lettre à l’attention des premiers visiteurs, une autre à destination de la mante et de son amant, afin de les perturber dans leurs ébats.
C’est bientôt l’heure.
Alors, c’est parti.
On y va.
Pas une seconde à …
Mais…les poutres tremblent…Le miroir du salon tombe et se brise…
Les murs se lézardent…Un grondement de tonnerre dans le plaf…Des cris…Un tremblem…
Dans une chambre toute blanche, Charles-Edouard se réveille d’un long sommeil. Il voit, il croit reconnaître à travers un épais brouillard des blouses blanches et des bavoirs blancs qui vont et viennent. Et puis, plus rien.
Maintenant, peu à peu, il se réveille d’un long, très long cauchemar. Une femme lui sourit. Elle se déplace lentement. Une infirmière ? Ses paroles sont apaisantes. Mais il n’a pas encore la force de lui demander ce qui vient de lui arriver.
Des médecins, des journalistes lui rendent visite. A présent il sait qu’il a vécu un tremblement de terre et qu’il est le seul rescapé de l’immeuble qui s’est effondré.
Babette, l’infirmière, est aux petits soins auprès de lui.
Quelques mois plus tard, sa femme quitte le foyer conjugal et s’établit sous d’autres cieux.
Aujourd’hui, dans une grande librairie, il signe « Miraculé », le livre qu’il vient d’écrire.
Demain, à 16heures, devant monsieur le maire, il dira oui à la belle Babette.
Et puis, il espère un jour oublier les dix secondes les plus dramatiques de sa vie où, par deux fois, il a failli mourir.

JAC, le 8 septembre 2012
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