JACQUELINE AU LYCEE (1)
1947. En ce temps-là j’étais pensionnaire chez mes
grands-parents à Isneauville. Mon père m'acheta le plus beau vélo Peugeot qui
trônait dans la vitrine de Monsieur Benet, à Saint-Saëns.
Pour parcourir les 10 kilomètres séparant mon nouveau lieu d'habitation du lycée,
un pantalon était indispensable pour braver la pluie normande. Or, nous étions
en pleine crise du tissu…
Maman eut une idée magique : me couper un pantalon dans le smoking de marié de mon père ! Mes parents ayant convolé en justes noces en 1932, la
couleur noire depuis lors avait passé, le tissu montrait des reflets brillants,
mon jogging des taches verdâtres…
Plus tard, j'eus droit à un manteau taillé dans une couverture américaine kaki,
mais que l'on avait teint difficilement en bordeaux. Ma mère, qui attendait la
naissance de mon frère Jacques, avait porté cette pelisse pour cacher les
rondeurs de sa grossesse.
On m’offrit aussi un chemisier blanc fabriqué dans une toile de parachute américain.
Si le tissu paraissait solide, il s'effilochait
dangereusement, me laissant penser qu’il avait peut-être subi une rafale de
mitraillette.
La directrice du lycée me voyant affublée d’un
pantalon verdâtre, me convoqua illico dans son bureau :
« Mademoiselle, le port d’un
pantalon, pourquoi pas ? Mais à condition que vous mettiez une jupe
par-dessus. »
Que répondre à cela ? Je partis en baissant la
tête, condamnée désormais à enfiler un véritable « sac à patates » si
je voulais continuer à faire de la bicyclette.
Quand je vois maintenant combien de tenues
vestimentaires achètent nos jeunes et moins jeunes, j’ai l’impression de vivre
sur une autre planète.
Maintenant, mes petites filles ne me croient pas trop quand je leur parle de
ces fringues à deux sous : les mamies auraient une petite tendance à radoter.
Et pourtant je ne leur dis que la vérité.
(Combien pouvait-on tailler de chemisiers dans 14 parachutes de l'armée américaine?)
Jacqueline Paulus-Petit, le 8 Avril 2010
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