Septembre 1963
Le professeur de français lit, joue et mime la grenouille qui veut se faire aussi grosse qu’un bœuf.
Nous sommes en classe de seconde et surtout au deuxième étage. Cette précision prendra toute son importance dans peu de lignes.
Médusés par ce spectacle comique, les élèves suivent avec intérêt les efforts absurdes de « la grenouille » qui souffle, gonfle ses joues et bombe le torse en brassant de l’air.
Comme le premier trimestre vient de commencer, l’enseignant veut marquer son territoire, il a besoin de conquérir son public, afin d’obtenir le meilleur rendement possible dans le groupe jusqu’à la fin de l’année scolaire.
Alors il donne le meilleur de lui-même : il écarquille les yeux, tend le cou, se tord désespérément la bouche comme s’il manquait d’air.
L’acteur entre si bien dans la peau de cette rainette envieuse, il en incarne tellement la déraison, que la salle est subjuguée.
Mais le prof veut une victoire totale et force peut-être son jeu. Il recule d’un pas à chaque fois que le batracien s’enfle et se travaille, ce qui laisse toute la place à son ventre pour se dilater en conséquence.
Maintenant le comédien n’est plus qu’à deux mètres de la fenêtre, grande ouverte au soleil et sur les toits de la ville.
Au moment où l‘on apprend que la chétive pécore crève, les spectateurs hurlent : « Attention ! La fen…Monsieur ! Stop…! Stop ! »
La grenouille se cogne le dos au garde-fou, beaucoup trop bas, s’accroche comme elle peut au montant, à la crémone, à la chambranle et parvient in extremis à se redresser pour ne pas s’écraser dix mètres plus bas sur le trottoir, jonché d‘épluchures de légumes et de bouteilles vides.
Depuis ce jour, quand j’entends l’expression « joindre le geste à la parole », il m’arrive d’avoir une pensée pour ce prof tellement doué pour le théâtre qu’il aurait pu mourir sur scène, en se gonflant d’importance comme la médiocre jalouse de La Fontaine.
JAC, le 18 mai 2013
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