Edward T. Hall : événements
micro-culturels
Qu’on ne rie pas des mêmes choses d’une culture à l’autre, nous nous en doutions bien. Mais notre petite étude fut quand même révélatrice à ce propos. Les observations sur un échantillon d’afro-américains commencées dans le jardin public qui jouxtait notre amphi furent poursuivies pendant plusieurs semaines. La mise en commun des résultats fut édifiante. Un motif de rigolade dominait nettement : les histoires de Matamore, de fier-à-bras, de « rois des costauds », de « gros durs », de fanfarons et de rouleurs de mécaniques très volubiles en rodomontades mais qui se « dégonflent » au dernier moment face au danger, figuraient parmi les causes majoritaires d’hilarité. Certes, elles font rire aussi chez nous et le succès renouvelé depuis 1660 de L’Illusion comique en témoigne, mais elles ne sont quand même pas le point central de notre humour.
(Pierre Corneille, L’Illusion comique, Matamore,
TNP 1966)
Inversement,
j’ai pris conscience en voyageant que les « gauloiseries » n’amusent
que nous. Rares sont les étrangers qui apprécient l’humour ayant pour base les
fonctions physiologiques de digestion, d’excrétion et de reproduction.
Quand j’annonce devant un public français que j’ai travaillé 12 ans dans le papier hygiénique, je provoque généralement un éclat de rire prolongé et chacun y va de sa petite histoire drôle ou supposée telle. Les Américains accueillent cette confession sans sourciller et posent des questions essentiellement professionnelles : comment compte-t’on les feuilles, comment se fait la perforation, etc. ? Je me demande si Rabelais a été beaucoup traduit.
(J’aime le jambon et la saucisse. Un rire qui
secoue les tripes)
Edward Hall
encourageait ses élèves à relever ce qu’il appelait des « micro-cultural
events, événements micro-culturels », c’est-à-dire les plus petites
unités viables de culture, des atomes significatifs de culture. Il fallait
ensuite les enchaîner les uns aux autres pour en faire des molécules de culture
puis reconstituer un système complet de culture qu’on analysait à partir d’une
grille de décryptage qu’il avait conçue selon dix « Primary Message
Systems », « Systèmes de Communication primaire » :
Interaction, Association, Subsistance, Bisexualité, Espace, Temps,
Apprentissage, Jeu, Défense, Exploitation (utilisation de la matière).
Une telle
approche nous incitait à observer d’un œil curieux, intéressé, voire
scientifique, les « bizarreries » de l’autre et à ne pas nous en
formaliser ou en tirer de l’irritation. « You have no right to judge »,
répétait-il. En même temps, nous découvrions au contact de l’autre, notre
propre culture que nous avions apprise inconsciemment depuis la plus tendre
enfance.
Edward Hall
nous demandait aussi de relever des « situational frames » et des
« situational dialects » : il y a probablement une meilleure
traduction que « cadres situationnels » et « dialectes
situationnels » mais je n’en trouve pas d’autre. De quoi s’agit-il ?
Il y a des situations valables pour tous les être humains et qui sont associées
à des lieux et à des jargons spécifiques. Exemple simple et fort utile : demander
où est « le petit coin ». Il faut connaître les mots, mais bien
plus encore où, quand, comment, avec qui les utiliser dans un cadre culturel
donné.
Tout être
humain fait pipi. Il y a toujours un lieu pour ça, même si c’est le tas de
fumier au fond du jardin. Et il y a, pour demander où c’est, un
vocabulaire riche et varié que l’on module selon le pays, selon le sexe, selon
la classe sociale, selon la distance entre les interlocuteurs, selon le cadre
institutionnel, etc. L’étranger se fait vite remarquer par son inadaptation en
pareil cas. « Where is the small corner ? » ne convient
certainement pas en pays anglophone. « Où puis-je poudrer mon
nez ? », « powder my nose » est réservé aux ladies
anglaises. « Lavatories » est plutôt réservé aux lieux
publics. Et ne croyez pas vous en tirer avec « water closet »,
il n’y a pratiquement que les Français pour appeler ainsi le « petit
coin ».
Les « Oué
Cé » sont belges. « Où est la cour ? » également
et j’ai eu le privilège d’être fournisseur de la Cour au royaume de Belgique.
Dans les tavernes fréquentées essentiellement par des mâles buveurs de bière,
demander le « pissoir » ne choque personne. Vous pouvez plus
simplement demander « la toilette ». Il y a une bonne histoire
belge à ce sujet mais cette fois au détriment des Français, ça n’est que
justice : pourquoi dit-on la toilette en Belgique et les
toilettes en France ? C’est parce que, en France, il faut en inspecter
plusieurs avant d’en trouver une propre…
Si une
élégante lisboète s’enquiert discrètement de l’endroit « para fazer
chichi » (prononcez comme en français), ne croyez pas qu’il s’agit
d’une mijaurée, d’une pimbêche qui « fait des chichis » : « fazer
chichi », en portugais, c’est faire pipi. Vous pouvez demander « a
casa de banhos », la salle de bain. En espagnol, j’adore le retrete
ou mieux encore le délicieux euphémisme el excusado qui transmettent
tous deux un message d’absence pardonnable pour faire retraite… Vous pouvez
aussi demander pudiquement « les services »: donde estàn los
servicios ? El servicio de señoras, el servicio de caballeros.
Quand j’ai
accueilli mes premiers invités américains à la maison et qu’ils m’ont demandé
« the bath room », la « salle de bains », j’ai
littéralement compris qu’ils voulaient prendre un bain et leur ai fait une
démonstration du mélangeur pour qu’ils ne se brûlent pas en faisant couler
l’eau. J’ai accru ce jour-là mon bagage de vocabulaire situationnel, mais
lorsque j’ai demandé quelques jours plus tard « the bath room »
dans un restaurant, j’ai compris que je ne maîtrisais pas encore la
situation ! « Rest room » (salle de repos) ou « The
Men’s » (les hommes) était plus approprié.
Au bar du
Sheraton de Chicago, j’ai provoqué un ébranlement sismique de force 5 en
demandant à la cantonade d’un air pressé où était « the toilet ».
J’aurais dû m’approcher à une distance confidentielle, m’adresser de préférence
à un homme, baisser la voix, demander « the Men’s » ou « the
wash room », ne pas transmettre un message de désarroi dans l’urgence
incompatible avec les mœurs américaines.
Dans Le
langage silencieux, Edward Hall écrit page 177: « L’urgence physiologique
est ressentie différemment selon les pays. La répartition des toilettes
publiques aux USA reflète notre tendance à nier l’urgence même lorsqu’il s’agit
de besoins physiologiques naturels ».
(Comment
dire « Où est le petit coin » au Sheraton de Chicago? Chedozot
utilise son pauvre vocabulaire - toilet, please - et le renforce par une
gestuelle qui transmet le message d’un besoin urgent, compulsif et impérieux.
Choc culturel assuré. Dessin de Pascale Bas)
Trouver
l’endroit aux Etats-Unis est d’autant plus difficile que les inscriptions sont,
dans ce domaine, très discrètes. « Men » et « Ladies » se
font tout petits. Je cite encore Edward Hall page 177 : « C’est le
seul pays que je connaisse où l’on a pris soin de bien cacher
l’emplacement des toilettes ». Et l’architecte de répondre :
« Oui, mais les gens ne viendront que lorsqu’ils en auront besoin. Et
alors, ils pourront toujours demander ». D’accord, mais avec quels
mots et quelle gestuelle, demande Chedozot !
J’ai en
mémoire le bistro parisien où j’avais coutume de déjeuner près de l’Opéra avant
de partir en Amérique. Une grande flèche rouge pendait au-dessus de la tête des
clients avec, en lettres capitales : « OUI.
C’EST ICI ». Rien de tel aux USA, hélas.
Après
être venu à bout de tous les malveillants obstacles rencontrés sur son chemin
vers la libération, le visiteur doit affronter un second choc culturel! Il doit
renoncer à son éventuel désir de passer un bon moment de relaxation en lisant
tranquillement son journal !
En effet, si
la porte des « Men’s » est bien cachée, à l’intérieur, les acteurs ne
le sont pas. Des mini-portes et des mini-cloisons permettant de regarder
éventuellement par au-dessus et par en dessous sont monnaie courante. Elles
sont insuffisantes pour éviter un certain chevauchement de sphères
personnelles. Puritanisme ? L’œil de Dieu doit pouvoir surveiller
d’éventuelles débauches diaboliques ? Je ne sais. Il arrive même sur les
autoroutes qu’il n’y ait pas de portes du tout, en tout cas chez les hommes. Vu
la ségrégation sexuelle qui existe dans ce domaine aux Etats-Unis, je ne me
suis pas risqué à enquêter chez les femmes : j’y suis entré une fois deux
secondes par erreur et j’ai bien cru me faire lyncher !
(Erving
Goffman, Mise en scène de la vie quotidienne : “Dans notre
société, les besoins physiologiques amènent l’individu à « sortir du
jeu », c’est-à-dire à retirer le masque qu’il utilise dans ses
interactions face à face. Il lui devient difficile de se refaire une
contenance si survient brusquement la nécessité d’entrer en conversation… ».
Dessin de Pascale Bas)
Je ne peux
pas m’empêcher d’imaginer la rencontre inopinée d’un PDG et de l’un de ses
cadres ou bien d’un général et d’un soldat de deuxième classe dans un lavatory
collectif de Highway. Quel serait le « dialecte
situationnel »? « How are you? Nice to see you? »….
Daniel Bas 15/04/09.
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