juin 12, 2009

Carrefour...


14 avril 1992, Riyad, Arabie Saoudite,


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   Les doigts hypocritement détendus tapotent le volant. On attend. On pourrait même siffloter négligemment comme pour caricaturer ce temps mort. Car on attend, c’est sûr, ensemble, côte à côte, tous logés à la même enseigne.

   Le conducteur de gauche semble mécontent,  moins bien servi peut-être que ses rivaux, serré entre un Pick-Up peuplé de moutons et un tas de terre percé de piquets pour en délimiter vaguement l’emplacement. L’adversaire de droite jauge le profil des concurrents, dans le double but de les impressionner et de se rassurer lui-même. Une Cadillac modèle 78, même refaite à neuf, ne peut avoir la prétention de résister au démarrage puissant d’une Buick modèle 80 ! Reste à savoir d’ailleurs, tandis que les regards insistants se provoquent, ponctués d’appels d’accélérateur pressants, il faut voir si cette même Buick ne sera pas dépassée par les événements au moment où la Jaguar modèle 83, essoufflée pour l’ instant, aura sonné la charge. Les volontaires de cette compétition toute masculine, très prisée dans la capitale, ne retiennent que très mal leur monture. Les automobiles avancent peu à peu, centimètre par centimètre. Qui des trois pôle- positions prendra le meilleur départ dans une poignée de secondes ?

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   Une chaleur accablante écrase la ville. Les Saoudiens ont baissé les vitres et n’utilisent pas la climatisation. La température monte en plein midi jusqu’à 46 degrés.

   On fait avancer encore un peu les véhicules pour tromper l’ennemi et l’ennui, histoire de perturber davantage le démarrage des uns et des autres. Les moteurs vrombissent. Attention…

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   Mais, de l’avenue transversale apparaît une véritable fusée ! Un Pick-up Toyota conduit à vive allure par un bédouin, émet un terrible crissement de pneus. L’automobiliste se trompe de direction, pense entrer sur l’autoroute dans le bon sens. Ses mains agitent le volant pour tenter de rectifier la trajectoire de son bolide. Trop tard. La fourgonnette percute un poteau, pulvérise le tas de terre, heurte une berline abandonnée et se retourne en finissant sa course sur le toit. Le pilote gesticule dans sa cabine déformée. On croirait qu’il salue les spectateurs. Une fumée noire s’échappe du réservoir d’essence.

   A ce moment précis, le feu passe enfin au vert. Les participants s’élancent. La Jaguar doit éviter l’obstacle imprévu et perd du terrain sur la Buick. Le chauffeur semblait pourtant si sûr de lui quelques secondes auparavant. Les autres coureurs sont déjà loin. Ils forcent l’allure là-bas, dans un formidable nuage de poussière.

   Les flammes commencent à lécher les portières de la camionnette et la fumée noire devient plus dense.

   La créature dans sa cabine ne bouge plus.


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          JAC, le 12 juin 2009

juin 06, 2009

Train Tamatave - Tananarive...


28 août 1987, Auberge d’Alsace, Ivato, Madagascar,


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   Bouleversé encore par les paysages, les images, les sourires, les yeux bridés, les cheveux noirs, raides et longs des enfants pieds nus, les grandes dents blanches des enfants pieds nus, les rires de ces enfants debout, côte à côte, postés depuis longtemps peut-être devant leur case de paille et de bois montée sur pilotis, postés comme pour une photo de début de siècle, serrés les uns à côté des autres au passage quotidien du train Tamatave-Tananarive.

   Je revois ces enfants alignés en ordre comme pour ne rien perdre du spectacle. Qui, des voyageurs ou de ces petits êtres, avaient le plus de plaisir à contempler les autres ?

   Dans les gares des femmes se précipitent vers les portières dans l’espoir de vendre des montagnes de bananes empilées sur leur tête.

   Dans les gares, même les plus petites, des fillettes font des clins d’yeux aux voyageurs, riaient de toutes leurs dents, des gamins nus, hirsutes, sales, délurés, déjà prêts à se battre contre la misère. Des marmots qui ne perdent rien de nos appareils photos, de nos tee-shirts européens, de nos yeux d’une toute autre planète.

   A chaque arrêt, même gare, même construction en briques rouges avec des colonnes soutenant une varangue, sous laquelle une haie de galopins encadrés de femmes jeunes, sont  accoudés sans bouger à la balustrade. Ils échangent sans doute maints commentaires amusés sur nos accoutrements.

   Dans les gares, des hommes assis à l’ombre d’un palmier, jouent aux échecs, sans un regard sur « l’express ».

   A l’arrêt repos de Périnet, tout se passe derrière une clôture. Il faut faire vite. Descendre du train. Trouver à manger. Surtout ne pas boire. Choisir. Demander dans une langue improvisée de gestes, de mimiques, de sourires interrogateurs, chercher ce qu’il y a à vendre. Comprendre, la main dans la poche, la plus importante, celle du passeport et de l’argent, analyser vite la situation. Ne rien perdre simultanément des yeux asiatiques des vieilles femmes occupées à faire sécher du poisson, des châles verts et rouges de leurs hommes qui proposent des patates douces chaudes, fixer dans sa mémoire les motifs des rabanes des filles tenant dans leurs mains entrouvertes des saucisses, des feuilles de manioc, des pâtés à la viande.

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   Longtemps le train longe une large rivière rougeâtre, capricieuse et turbulente. Longtemps nous voyons, de l’autre côté, la forêt primaire tomber verticalement dans les flots. Longtemps en nous cette vision de branches énormes et de longues lianes trempées dans l’eau. Souvent nous traversons des forêts de bananiers. Des feuilles claquent, fouettent  nos visages comme des éventails géants. Plusieurs fois, l’espace d’une seconde, nous apparaît entre les arbres un athlète noir, torse nu, muscles saillants, en short, sabre à la main. Plusieurs fois, l’image de deux hommes portant sur l’épaule d’énormes régimes de bananes. La barre qui les unit, ploie sous le poids du chargement insensé.

   Puis, imperceptiblement, les rizières des montagnes reviennent avec leurs dégradés de verts. A Mandraka le convoi poussif qui monte  un escarpement, fait un tour complet sur lui-même, une boucle parfaite, un immense point d’interrogation sur son destin. Nous sommes la tête du dragon de couleur et nous pouvons presque en toucher la queue. La technique a parfois des côtés émouvants.

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   En bas, mille mètres plus bas peut-être, s’étend une immense vallée, scintillante de taches d’eau géométriques, de retenues artificielles, de canaux rectilignes occupés par des troupeaux de zébus, de champs tout en longueur où pataugeaient des kyrielles de femmes repiquant du riz.

   Peu à peu les couleurs rouges et vertes des hauts plateaux resurgissent : maisons ocre, terres ravinées écarlates, rizières. Retour à la chaleur, au fourmillement humain, au Palais de la Reine, aux tas de ferraille, au linge coloré séchant en bordure des rivières. Retour aux embouteillages, aux camions surchargés, aux charrettes brinquebalantes, aux brouettes rafistolées. Retour à la gare et à la vigilance, aux contrôles constants de nos biens indispensables, aux mendiants et aux mutilés.

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                                              JAC, le 6 juin 2009

mai 31, 2009

Douce France...cher pays de mon enfance...


23 mai 1991, Djedda, Arabie Saoudite,

 

   Des chagrins voluptueux flottent certains soirs dans l’air de la chambre à coucher. Le temps s’arrête de respirer et l’on reste là, allongé sur la couche, à attendre que l’ange passe. Il y a des instants tragiques sans raison apparente. La seule serait qu’ils sont placés entre un amoncellement de fourchettes  ou d’assiettes sales dans le lavabo et un dernier paquet de copies à corriger. Les lettres n’arrivent pas. Les paroles parviennent au compte gouttes.

L’attente est ici un long compte gouttes. Un vague à l’âme broyeur d’espoir.

   On voudrait alors franchir le lourd portail hideux du palais de béton gris et courir, courir, comme un cheval fou dans les prés de l’enfance dorée, fouler les mousses odorantes, cueillir des brassées de jonquilles, manger à pleines dents le gros pain de campagne où s’étale la confiture, revenir de l’école la blouse déchirée, faire de l’équilibre inutile sur un muret de ciment frais, au risque de recevoir une fessée, ramener un bon carnet ou vingt-cinq fois à copier « Je ne bavarderai plus en classe »,  compter les billes gagnées à la récréation, rêver d’amours splendides et rouler dans l’herbe, dévaler la pente, plus bas, toujours plus bas, pour  ne s’arrêter que doucement sur un petit obstacle dérisoire, une coccinelle, un coquelicot, une marguerite, avec un peu de nostalgie, beaucoup de patience, passionnément épris de tout et de rien, le sourire offert aux avions qui passent tout là-haut, accompagnés d’un bourdonnement continuel d’insectes dans une symphonie de parfums de fleurs des champs, de papillons jaunes virevoltants, de cris d’enfants au loin, d’appels de chiens aux barrières, de boutons d’or dessinés au pochoir sur un ciel trop bleu zébré de traînées blanches.

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             (Photo de Robert Doisneau)

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                                            JAC, le 31 mai 2009

mai 14, 2009

BALI


20 janvier 1988, Ubud, Bali,

 

   Etait-ce la rosée du matin déposée sur les feuilles de lotus du jardin ? Le doux crépitement de la pluie de mousson sur les toits de la ville ? Je n’aurais su dire. Mais, l’appel était là, en moi ce jour-là. Irrépressible. Incontrôlable. J’allais à grandes enjambées sur le chemin boueux et odorant, mu par une force qui me poussait plus loin, toujours plus loin, attiré par les enfants qui criaient autour d’un serpent réfugié dans une fondrière marécageuse, charmé par les femmes qui lavaient un buffle à la rivière, stimulé par la formidable haleine humide et chaude qui s’exhalait de la terre gorgée d’eau. Malgré tous les aspects menaçants et inquiétants de la nature, lovés peut-être derrière les hautes herbes, derrière les dernières clôtures de bois du village, derrière l’ultime courbe avant le sentier qui mène droit aux rizières.

   J’avais la veille repéré, respiré, identifié ce petit val où coulaient les eaux chantantes, où m’attendait une digne et patiente assemblée de cocotiers. Puis j’ai ralenti l’allure à l’approche du rendez-vous, conspué par les grillons, mais sans un regard pour les chiens qui m’insultaient.

   Longtemps j‘ai attendu à la porte, sans percevoir le moindre signe, sans recevoir la moindre réponse.

   Mais, la forêt s’est entrouverte. Imperceptiblement. J’ai marché près des statues, me suis caché dans les creux d’ombre, pour écouter, recueilli, le message des Dieux masqués. On m’observait, j’en étais sûr. On jacassait à voix basse à mon sujet. On gazouillait quelque part des causeries décousues. Assis sur un tapis chaud de mousse, posé au pied d’une colonne, mon corps attendait : rien ne bougeait autour de l’autel. Des gouttes d’un liquide salé perlaient à mes lèvres. C’est tout ce qui restait de ma pensée. Mais les prêtres se faisaient attendre.

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   Alors j’ai osé. Mes doigts se sont posés sur les nervures humides. Ils ont senti un peu la chaleur monter des troncs obliques. J’ai toussoté de peur qu’on ne m’oublie.

   Puis la cérémonie a commencé. D’abord, un couple de papillons noir et bleu turquoise, envoyé en éclaireur, est passé tout près de ma tête en faisant semblant de ne m’avoir pas aperçu. Je n’ai fait tressaillir un seul de mes muscles. Parfaitement concentré sur ma prière. Seuls mes yeux ont suivi les arabesques compliquées de leur salut. Puis, l’un et l’autre ont disparu, là-bas, dans l’obscurité, absorbés par une chapelle ouvragée. Et les discours ont commencé…Oh ! Il fallait entendre les sources babiller, chuchoter, les sources, comme des êtres invisibles descendre, descendre tranquillement les pentes duvetées du grand entonnoir, sautiller, susurrer de roche en roche, enjamber des troncs d’arbres, il fallait entendre les sources m’accueillir, exulter, se précipiter, puériles, jusqu’aux bains sacrés.

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On m’interpellait de tous côtés. Un lézard vert et bleu m’a dévisagé pendant quelques instants, puis d’autres sont apparus, franchissant un fossé, sautant un muret de terre. Moi qui baissais les yeux, je les ai fermés complètement pour comprendre mieux, pour pénétrer mieux le sens des arcanes. J’ai vu des voiles se lever, des rideaux s’ouvrir pour me laisser surprendre l’intimité libérée.

   Plus tard, bien plus tard, encore crispé dans l’extase, j’ai voulu me redresser pour quitter le temple car je ne souhaitais pas abuser de l’hospitalité divine. Mais une main insinuante m’a doucement invité à demeurer sur place. J’avais donc en ma possession, fermé à double tour depuis des années dans un coffre, ces images familières d’un monde étrange et beau et j’en avais oublié l’existence. Mes frères, autour de moi, étaient tous rassemblés et me reconnaissaient. Nous étions unis, réunis. La même sève coulait en nos fibres. Nos bras de balançaient de la même façon, lente et paresseuse. Nos troncs pliaient du même côté en cadence.

   Au réveil, je me sentais encore plus solidement enfoncé, enraciné en terre car les sources m’avaient abreuvé. La récompense fut, le grand papillon, l’éclaireur bleu, qui s’est posé, rassuré, confiant, sur mon corps.

   Enfin, j’étais comme les autres.

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                                     JAC, le 14 mai 2009

mai 05, 2009

DIMANCHE n°3


 

Lille ou Sedan, proximité de la frontière belge, février 2019 ou juillet 2030,

 

   Depuis quelques années les hommes de plus de quarante ans hésitent à s’aventurer, seuls, sur les artères de la ville : des bandes de jeunes, armés de Kalachnikovs, de grenades ou de grands couteaux, se déchaînent, surtout en banlieue,  pourchassent qui bon leur semble et plus particulièrement ceux qui portent des lunettes, possèdent des livres chez eux ou revendiquent des goûts axés sur l’art, le passé, l’histoire. Quand ils parviennent à  attraper un « passéiste », ils lui flanquent des coups de pieds, lui arrachent ses vêtements, le fouettent, le peinturlurent à la bombe et puis l’abandonnent, ligoté, à un arbre ou à un réverbère. Parfois, tout à la frénésie de leur rite brutal, ils dépassent la mesure : à l’aube, on découvre sur les trottoirs des cadavres dénudés, méconnaissables, mutilés.

   Dans certains quartiers bourgeois des perquisitions ont lieu, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Les gardes frappent à grands coups de crosse de fusil dans les portes, bousculent les vieilles femmes, cassent tout dans l’appartement, contrôlent les recoins en jetant tout par terre, afin de découvrir si des livres y sont cachés. S’ils en trouvent un, c’est l’arrestation immédiate, le jugement instantané, l’exécution sans pitié. C’est  la loi. La loi des crânes rasés, des torses nus, des tatoués aux anneaux dans le nez, dans les sourcils.

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   Près des avenues aux trottoirs jonchés d’ordures, l’hostilité est à couper au couteau. Nos petites rues sont désormais crasseuses, coincées entre les immeubles sordides, lardés de tags et de slogans agressifs.

   De main en main circulent les Dollards US. Bien sûr notre monnaie ne vaut plus rien. Que peut-on acheter avec des Euros ? D’ailleurs il n’y a plus grand-chose à se procurer : quelques biscuits de mauvaise qualité, des hamburgers desséchés, des bouteilles d’eau de pluie. Les seules denrées qui circulent sont celles, volées à l’Aide Humanitaire. Plus d’eau courante depuis plusieurs mois et les égouts sont bouchés. Des enfants marchent sur une allée de pneus pour ne pas patauger dans la boue. La peau des plus jeunes  desquame. Les cheveux se décolorent. Les côtes saillent. Les yeux sont atteints de glaucomes. Les ventres sont proéminents. Tout est à l’abandon. La ville est un no man’s land de carcasses de voitures brûlées, d’arbres abattus, de murs effondrés.

   Les soldats ou « les gardiens » comme ils aiment à se faire appeler, n’ont pas de véritable chef. Ils peuvent tuer à tout instant. En toute impunité. Ce sont eux qui, depuis des mois, interdisent le ravitaillement de la population. Ils sont les maîtres du pays. On les voit arpenter les rues par petits groupes, errer entre les immeubles, rôder la nuit dans les cages d’escalier. Faciès de brutes. Teint livide. Bras couverts de tatouages monstrueux. Beaucoup ont les yeux exorbités, injectés de sang. Être torse nu est obligatoire. Afin de vérifier sans difficulté les thèmes des dessins sur la peau : armes, cobras, slogans de haine contre les riches. La plupart  souffrent de dermatoses, exhibent des cicatrices, laissent couler les pustules et l’impétigo dont ils sont atteints, sans réelle volonté de les soigner. Ce serait même une marque de virilité que de ne pas chercher à guérir.

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   Depuis hier je me suis enfermé dans le coffre d’une voiture abandonnée sur un terrain vague. A travers les trous provoqués par des rafales de mitraillette, je guette les déambulations des gardiens. Ils me trouveront. Ils me tueront sous peu. Mon seul espoir est de réussir à me faufiler cette nuit, à la faveur de l’obscurité, jusqu’au quartier Est, où se terrent quelques rebelles. On dit qu’ils seraient encore une centaine à résister clandestinement. Je pourrais leur faire parvenir ces quelques lignes, un témoignage précieux à transmettre à des médecins de l’Aide Humanitaire. Qui sait ? Il faut absolument que cet écrit puisse franchir la zone d’insécurité. Mais à combien de jours de marche se trouve le camp ? Où est-il situé ? Entre Lille et Sedan ? Plus près de la frontière belge peut-être ? Car depuis longtemps les communications sont coupées avec les pays voisins.

   Ma famille m’a délaissé. Je ne peux compter sur mes voisins : ils ont eux aussi choisi le camp des gardiens. Ils sont même très virulents. Si j’osais frapper à leur porte, ils m’abattraient sans même prononcer un mot. Le jour commence à faiblir. Dans une heure je pourrai enfin sortir de ma retraite…

Mais…Je vois, là, par un trou, un groupe se diriger vers la voiture…Je les entends menacer le monde. Ils s’égosillent, feulent, rauquent , crachent. Le plus proche lance un caillou dans ma direction…Fracas de tôle…Cris sauvages…Ils vont me trouver…m’exécuter…me…Ils frappent sur la carrosserie…Secouent l’épave…Montent…sur le toit…S’ils ouvrent le coffre…Je tremble…mais conti…continue d’écrire comme une mécanique qui n’obéit plus à mon cerveau…Mon stylo …   seul point   de mon corps qui   fonctionne comme si  de rien n’était…J’écris…N’importe quoi…Sans    regard…ce que  j’écr.. C’est ma  façon…de me défen…d’exorciser   ma peur…Ce silen…est   insoutenable…  Attent….

                                                          je   sens…

 ............................................................................ le coffre…   s’ouvr…

……………………………………………………………………………..    …….    ……………………. .    ………

                                     JAC, le 5 avril 2009

 

mai 04, 2009

DIMANCHE n° 2


 

Montérolier ou Buchy, janvier ou septembre 54, 76 ou 86,

 

   La campagne assoupie résonne par instants des pleurs de chiens en détresse et de cris d’enfants derrière une haie  d’épines. A l’horizon blême, des corbeaux passent et repassent sans relâche au-dessus d’un tracteur essoufflé.

   Il y a des dimanches après-midis livrés au silence des cimetières.

Index accusateurs pointés désespérément vers le ciel, les cheminées noires d’une usine rouillée, trahie, répudiée par ses maîtres, vacillent de vieillesse sous la poussée puérile du vent. Tous les carreaux de la bâtisse sont brisés. Trous vides sur fond de briques brûlées comme un alignement sordide d’enfants sales atteints de glaucome. Des hautes herbes mutilées dans leur élan par les gels précoces d’automne, encerclent, vigilantes et agressives, la mère brisée, impotente, à l’agonie ; interdisent d’approcher du monstre grêlé de meurtrissures. Un gros chat noir tout couvert d’ecchymoses garde, pétrifié par le froid et le sens du devoir, l’entrée de ce vaste camp de la mort.

   Sur le chemin qui longe la ligne de chemin de fer désaffectée, se terrent les cités, petites maisons dérisoires, toutes semblables, serrées les unes contre les autres dans le box des accusés. Elles attendent, tête baissée, résignées, le verdict impitoyable d’une vie perdue d’avance. Devant chaque logement, une cour, petit enclos vaguement grillagé, est un lieu d’appels et de plaintes où les poules radotent à longueur de journée, poursuivies par les coqs qui ne cessent de les tourmenter.

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   La vie qui se dévide est ce que regarde, à rebrousse-courant, accoudé à une petite fenêtre, les yeux perdus à l’horizon, un couple de vieillards. Dans la maison d’à côté, dans la même posture, deux femmes, jeunes ou vieilles, on ne saurait dire, observent, indiscrètes, les rares passants qui se hasardent sur la route. L’une ouvre un battant, lentement, très lentement, fait semblant d’hésiter pour mieux décourager les intrus aux regards qui les inquiètent. Derrière une haie maigre, deux lapins voûtés, aux dents agitées, hument en tête à tête le soir qui tombe. Plus loin, des vaches aux yeux noirs cerclés de nostalgie, attendent, dociles et résignées que la nuit leur glace l’échine.

   Combien d’hommes se morfondent ainsi jusqu’à l’ultime nuit qui les prendra par le cou pour les empailler dans la mémoire de leurs enfants ! Ils gisent là, exhibés sous verre en papier sépia, posés sur le buffet en acajou-palissandré, à égale distance de la Tour Eiffel en  bronze dépoli et l’horloge de cuivre au balancier cynique.


                                                        JAC, le 4 mai 2009

mai 03, 2009

DIMANCHE n° 1


Rouen ou Chartres, avril ou mai 82, 83 ou 86.

Toute la journée, le ciel sombre et menaçant a pesé sans pitié sur la ville. Mais les quelques pluies éparses n’ont pas perturbé les occupations dominicales. Des petites gouttes de temps en temps. Pas d’avantage. On pouvait même se promener sans ouvrir son parapluie. En utilisant les passages abrités. Il n’a pas fait froid non plus. Seulement un peu de vent frais sur la place de la cathédrale. C’est souvent le cas d’ailleurs sur toutes les places des cathédrales de la terre.

   Dans un restaurant rapide orange j’ai consommé un Hamburger avec des frites. J’y ai absorbé une bière aussi. Devant moi un couple de sourds-muets ouvrait la bouche exagérément et faisait des gestes peu discrets à l’encontre d’un individu assis quelques tables plus loin. La femme se retournait fréquemment. Elle poussait du coude son mari avec insistance. A ma gauche, une mère s’est mise en colère après ses deux fils, un peu essoufflés et rougeauds : ils laissaient tomber du ketchup à côté de leur assiette en carton. Les petits dévisageaient  les handicapés avec effronterie. Un employé a balayé sans conviction sous les tables.  J’ai bu la bière. A petites gorgées. En les espaçant pour gagner du temps. Les frites étaient un peu trop cuites à mon goût. La musique, très lente, avec beaucoup de violons, donnait l’impression de jouer toujours le même air.

   J’ai quitté ce lieu dans le but de boire un café ailleurs. Il y avait encore peu de monde dans les rues à cet instant-là. Dans les familles on mange tard le dimanche. Des éclats de voix, des cliquetis de fourchettes s’échappaient de fenêtres entrouvertes. Quelques dames âgées promenaient des chiens. La langue pendante, les yeux hagards, ils tiraient sur la laisse à s’étouffer.

   Dans une brasserie j’ai demandé un journal et un café. J’ai pris connaissance des résultats sportifs. Ma tasse n’était pas assez emplie. J’ai hésité longtemps avant de le faire constater au serveur. Celui-ci m’a écouté de mauvaise grâce. Il s’est absenté dix bonnes minutes. Revenu vers moi sans m’adresser la parole, il a versé négligemment un peu d’eau bouillante dans l’expresso.

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   Le vent s’est  levé doucement. Des feuilles mortes ont tourbillonné dans l’air. Une petite bruine a envahi les rues. Quelques clients ont jeté un coup d’œil par les fenêtres en faisant la moue. C’était le début  de l’après-midi. J’ai lu pour la deuxième fois un compte-rendu sportif : je n’avais pas compris quelque chose dans le résumé d’un match de football.

   A l’heure où les consommateurs ont commencé à affluer dans le bar, je suis sorti de nouveau pour me dégourdir les jambes. Chaque magasin était grillagé, souvent même défendu par une lourde porte de fer. Toutes les cabines téléphoniques étaient occupées. Par des dos  voûtés. Des mains jaunies par le tabac. J’ai évité deux fois de mettre le pied dans une flaque d’urine. Des journaux sales se laissaient feuilleter par  le vent. Je suis entré dans un autre bar. Plus élégant que le premier : les fauteuils étaient recouverts de cuir. L’atmosphère y était plus feutrée aussi. Une serveuse un peu raide m’a apporté un cendrier d’office. J’ai trouvé ce geste très aimable. Même si je ne fume pas. Un couple s’était formé probablement depuis peu : une femme d’une quarantaine d’années avec ses deux filles, déjà assez grandes ; un homme du même âge avec ses deux garçons qui n’étaient plus tout à fait des enfants. Il demandait à la dame ce qu’elle avait fait pendant la semaine. Elle ne répondait presque jamais elle-même aux questions. C’étaient plutôt ses filles qui le faisaient à sa place. Les deux adolescents, le visage obstinément fâché, ne quittaient pas leur future belle-mère des yeux. Parfois ils fronçaient  le sourcil  après certaines de ses explications embarrassées. Puis  se  regardaient en haussant  les épaules.

   Je suis sorti pour faire encore une promenade. J’ai suivi le même itinéraire que celui du début de l’après-midi. Je suis resté quelques minutes dans la voiture à écouter les résultats des courses. J’ai voulu ensuite me rendre chez un ami. Il n’était pas chez lui. Il ne m’a pas ouvert en tous cas. J’ai décidé de rouler au hasard des rues en attendant la tombée de la nuit. Sans m’en rendre compte, il y avait la forêt au bout du voyage.

   J’ai encore une fois tenté de téléphoner. En vain. Cabine  hors d’usage. Appareil fracassé. Fils arrachés. J’ai patienté encore un peu, appuyé contre le  volant chaud de mon automobile. Et puis, après tout, la nuit tombe vite dans la forêt. On peut s‘allonger sur le siège avant. Somnoler. Temporiser  jusqu’au lundi matin.

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                      (Merci à WWW.gamelkut.com)                                  

                              JAC, le 3 mai 2009

avril 28, 2009

Francfort quartier gare


23 août 1984, Francfort / Main, Allemagne,

A Youssef Chahine

Dans un "restaurant rapide" américain, un prince arabe au turban blanc, regard triste et noble, fume cigarette sur cigarette. Longue tob comme aux Emirats, il incarne la tradition même dans un lieu occidental insipide. Une âme perdue dans une rue de perdition.

Il y a sur la Kaiserstrasse une nervosité latente, une électricité statique agaçante. Des clochards insultent les passants. Des hommes débraillés, les yeux hagards, marchent et se battent avec des êtres invisibles. Seules les prostituées sont calmes, assises sur des pierres ou sur des capots de voitures. Les peepshows tournent à plein régime. Les rabatteurs se font pressants. Des femmes fardées à outrance, volumineuses comme dans les films de Fellini, invitent des Japonais timides à entrer dans des bars louches. Des Indiens sortent, visage sérieux, tête basse, des Eros-Center. Une quinquagénaire au teint livide, les cheveux en bataille, délavés par les nuits blanches, titube sur le trottoir. Elle s'appuie un instant au mur du restaurant indonésien. Elle se retourne et sourit. Tente de sourire. Un trou béant en guise de bouche laisse voir une dent en or. On ne saurait lui donner un âge.

La gare, située à l'aboutissement de cette artère bruyante et agitée, est le lieu de passage par excellence, une zone maudite, incontournable.

La gare! Tout y est groupé, concentré: les trains, les bus, les tramways, le métro, les embouteillages, la prostitution, les trafics, les agressions. Une vie souterraine répond en sourdine à celle du grand jour. Un boulevard d'espérances, un cul-de-sac de désespoirs. On y va pour s'évader, on en revient déçu. On y rejoint une femme, on en quitte une autre. On en cherche une, on ne la trouve pas. Car la gare est un fourmillement de petits pas pressés, un cinéma permanent de destins croisés, de rencontres frustrantes, de drames latents, de sourires prometteurs qui cachent des pièges dangereux. La gare de Youssef Chahine. Mais celle d'Alexandrie a le bon goût de battre au bord de la Méditerranée.

La mer, je la retrouve à ma façon, devant un doux plat mijoté aux parfums du Bosphore. La musique me fait vibrer et m'appelle. Une pincée de cannelle sur un sütlaç (*) et j'ai devant mes yeux la gare de Sirkeci , ses cafés alentour, les marches de la poste où j'aimais m'asseoir les jours de spleen. La viande hachée du döner kebap tourne inlassablement sur son axe vertical en léchant les braises.

Je suis...dix ans en arrière, comme à Istanbul, entouré de moustachus souriants et hospitaliers, à l'abri de tout danger.

Sütlaç: dessert turc à la crème de riz

                                                 

                                             JAC le 28 avril 2009

mars 25, 2009

Les portes de la nuit...


21 janvier 1990, Riyad, Arabie Saoudite,

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   Il est tard. Beaucoup trop tard. Où avais-je l’esprit pour accepter cette invitation de dernière minute ? Partir sur les routes en pleine nuit est une aberration. Mais la faiblesse, la lâcheté peut-être, entraînent mon corps et lui font accomplir des gestes d’automate.

   Plus de temps à perdre. Mon sac à dos. Ma trousse à stylos. Les chewing-gums, dans les pochettes extérieures. Les bouteilles de coca, bien au fond. En traversant le jardin dans l’obscurité épaisse, je ne suis pas très rassuré. La sonnerie d’un téléphone tinte, insiste. Personne ne décroche. Un enfant pleure. Une voix forte, masculine s’exaspère de ne pas pouvoir fermer le portail.

   Consentir à une partie de cartes à minuit, en plein milieu de la semaine, est stupide. La prochaine fois je refuserai. Serai-je de retour assez tôt demain matin pour dormir un peu ? Mon sac est pesant. Sans doute les charges sont-elles mal équilibrées. Les bouteilles s’entrechoquent. L’une d’elles me compresse douloureusement les côtes. Jouer aux tarots à cette heure…Idiot que je suis ! Et puis, je ne fais que perdre. Les amis se moquent de moi.

   Je marche vite. Très vite. Pour me donner du courage. Ma voix pousse des hurlements qui réveillent les chiens. Mais je me sens plus fort, plus puissant qu’eux aujourd’hui. J’augmente la vitesse et tire sur les mollets. Les tendons souffrent. Tant pis. Il faut continuer. Pour parvenir dans les temps à cette séance mesquine, dans une pièce exiguë, enfumée. L’image des cartes un peu poisseuses étalées sur la toile cirée rouge ne me quitte pas. L’odeur de la sempiternelle Marie Brizard non plus, servie à chacun toute la nuit…

   Demain, à neuf heures, mes collègues seront un peu surpris de me voir déguisé en cycliste des années cinquante : pinces à vélo serrées aux chevilles,  pantalon de golf bouffant, très proche de l’accoutrement de Tintin. Pas dormi. Des cernes sous les yeux. Où placer ma bicyclette en sécurité ? Devant le bureau ? Dans le bureau ?

   Au loin se dressent les collines boisées, une masse sombre, menaçante, piquetée de petits scintillements. Je me trouve ridicule à me fatiguer de la sorte dans cette longue montée, au plus profond de la nuit. J’ai beau appuyer de toutes mes forces sur les pédales, je n’ai guère l’impression d’avancer. Je tire tant que je peux sur les tendons. Mes articulations peinent, tremblent, mais résistent. Le sac à dos trop lourd, les bouteilles qui me blessent les côtes, mon pédalier grippé, tout cela est de ma faute. Des grillons. Des criquets. Ou des crapauds qui…Pourquoi n’ai-je pas pris le train ? Quand donc finira cette longue côte caillouteuse ? Si un incident mécanique survient, je n’ai aucun matériel pour réparer. Même pas une lampe de poche ! Que pensera le chef demain matin devant ma mine fatiguée ? Je m’attends à des remarques cinglantes de sa part. Nous sommes notés sur des détails. Outre la ponctualité, il y a aussi le rayonnement, l’aspect vestimentaire, le sens des contacts.

   Dans ce voyage interminable, je perds peu à peu la notion du temps. Les montées, les descentes m’épuisent. Ma tête dodeline, je le sens bien, en  éprouvant malgré moi la fraîcheur de la vitre. Pour négocier au mieux les virages en épingle à cheveux, le chauffeur manœuvre  lentement, patiemment, laborieusement la longue carcasse de son vieil autobus. Cahin-caha il faut traverser une forêt dense, un village aux volets clos, puis franchir difficilement des étendues obscures où surgissent au dernier moment des pancartes illisibles. Dans cet autocar brinquebalant, je suis le seul homme au milieu de femmes vêtues de noir. Leur mutisme obstiné m’indiffère. Dans la lumière des phares giclent des ponts de pierres, un pan de mur en construction, un rouleau compresseur au repos sur un talus. Retrouverai-je ma bicyclette dans l’inextricable enchevêtrement d’ustensiles attachés tant bien que mal sur le toit ? Ma voisine ronfle sans pudeur aucune. Suis-je tenu de me rendre toujours chez les mêmes camarades ? En quoi suis-je intéressant à leurs yeux ? D’ailleurs mon faible niveau de jeu les amuse. Ou les agace quand je fais perdre mes partenaires.

    Le sommeil me gagne. Le bus vient de dépasser un cycliste, debout sur les pédales. On a juste le temps d’apercevoir son sac à dos qui se balance. Les phares de notre véhicule ne sont pas très bien réglés. L’un éclaire parfaitement la cime des arbres, l’autre, le fossé. Il me semble que nous ne sommes pas passés loin de l’homme qui se dandinait en danseuse sur sa machine. Quelle nuit agitée ! Le contact froid et humide de la vitre m’est de plus en plus désagréable. Mais poser ma tête à cet endroit ou sur mon sac à dos aux boucles d’acier, après tout…

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   Le conducteur ralentit un peu avant d’aborder une longue courbe. Bien sûr il est trop tard pour décommander la veillée. Revenir chez moi et me coucher ? Il ne faut plus y penser. Pourquoi ont-ils insisté pour que je leur apporte autant de ravitaillement ? Il leur fallait des cigarettes, des boîtes de conserves, des limonades, des jus. Pourquoi autant de bonbons, de pastilles, de chocolats ? Pourquoi toujours moi ? Je suis décidé à leur faire savoir, à tous ces profiteurs, que c’est la dernière fois. La dernière fois !

   La portière avant doit être mal fermée : je sens l’air s’y engouffrer. Une vitre est sans doute restée entrouverte. La Traction Citroën est une bonne voiture. La « reine de la voiture » comme dit mon entourage. Il me plaît de répéter cet avis bien que je sois  incapable d’en exposer les raisons. Tout mon corps parfois s’écrase contre la portière. Les phares éclairent maintenant l’arrière d’un car. On a juste le temps d’apercevoir des paquets, des colis, une roue de vélo, attachés sur la galerie. Notre automobile se déporte sur la gauche pour doubler le poids lourd qui semble ne transporter que des femmes habillées en noir. Quand donc finira ce trajet lamentable ?

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  J’ai encore une fois perdu aux cartes cette nuit. J’ai baissé la tête quand mes amis ont ri de mes fautes d’inattention. Le goût de la Marie Brizard me fait…L’odeur de cigarettes a pénétré dans mes cheveux qui…Mes compagnons ont fini toutes les boissons qu’ils m’avaient commandées…Ils ont saisi aussi les chewing-gums, même ceux que je m’étais réservés pour le retour…Vide est mon sac…Vide est ma tête qui me fait…Trop tard…Je ne pourrai dormir cette nuit… 

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                                   JAC, le 25 mars 2009

 

  

mars 11, 2009

Les fleurs et moi


AVANT- PROPOS : Dugrober et la formation sur le tas

Bien qu’il ait été ravi prématurément à notre affection (je n’avais que 16 ans à peine lorsqu’il nous a quittés il y a aujourd’hui 60 ans), mon grand-père maternel (« Dugrober » pour les intimes) a eu assez de temps pour me marquer profondément et définitivement. A ce conteur inlassable, cet autodidacte omniscient, ce pédagogue hors pair, je dois beaucoup de connaissances, de méthodes d’apprentissage, de modèles de comportement, de traits d’humour, de mémoire du cœur et même l’accès au sens de l’éternité dont je parle dans un autre texte[1]. Plus prosaïquement, je lui dois, moi, le « villeux » comme on dit sur le plateau de Caux, le « villeux » aux mains sans cals, je lui dois la prise de conscience et la valorisation d’une autre culture, celle de la campagne et du travail manuel avec un accent particulier mis sur le jardinage. J’emprunte aux « Contes de Sainte Agathe » le récit de mon initiation à la « formation sur le tas » au sens propre comme au sens figuré par un grand-père qui fustigeait ma paresse et ma maladresse physiques et prônait le mariage de l’intellectuel et du manuel :

 « Un jour, grand-père s’apprêtait à monter au grenier un énorme tas de fagots (on dit chez nous, en Normandie, des « bourrées ») qui reposait sur la pelouse. J’avais une dizaine d’années et je sentais confusément qu’un bon geste s’imposait : soulager ses vieux reins en donnant un coup de main. Mais ma paresse physique était la plus forte. Au lieu de proposer mes services j'ai décidé d’enfouir mon nez dans un livre d’arithmétique. J’étais persuadé que la primauté du travail intellectuel dans l’échelle des valeurs familiales me vaudrait une dispense de travail manuel avec indulgence pleine et entière. Dugrober contourna habilement l’obstacle : « Toi qui es très intelligent, me dit-il, viens voir ce tas de bois et calcule-moi le nombre de fagots qui le compose… ». Flatté par cette approche intellectuelle de la question, approche qui ne risquait pas de me faire attraper des callosités aux mains, je commençai aussitôt à me perdre dans des calculs compliqués, papier et crayon en main.

 

Hélas ! Le tas n’était ni un cube, ni un parallélépipède. Ce tas informe était rebelle à toutes les règles de calcul de superficie ou de volume que j’avais apprises dans mes leçons de géométrie. Grand-père me laissa m’enfoncer dans des calculs stériles puis il égrena quelques mots de conclusion : « Tu vois, tout ton savoir théorique est impuissant… Pour compter les bourrées qui sont ici, il n’y a pas deux solutions, il n’y en a qu’une : il faut les prendre par la main et les déplacer une à une… Pendant que tu y seras, tu pourras même les monter au grenier, ce sera plus productif… ». Depuis lors, l’expression « apprentissage sur le tas » a pour moi une saveur particulière ».

 

Grâce à Dugrober, je pourrai dire que j’ai fait les gestes élémentaires de la survie. J’ai cultivé et j’ai vraiment mangé mes radis, mes tomates, mes haricots verts et mes petits pois. Pourtant, le jardin n’était pas ma tasse de thé. Avec mes parents, il signifiait corvée : désherbage, ramassage des pierres, rien de passionnant… Avec Grand-père, ce qui était corvée est devenu petite entreprise. A 12 ans, il m’a affecté une partie de son potager : « Ce jardin est à toi, tu y fais ce que tu veux, à ta disposition si tu as besoin de semences et de conseils ». Cette pédagogie me convenait. J’ai cultivé avec ferveur et succès.

 

Grand-père ne semblait pas s’intéresser aux fleurs. C’était le domaine de grand’mère. Qu’elle me pardonne mais le seul souvenir que j’en garde est l’odeur repoussante des nombreux géraniums qu’elle entretenait avec amour. Pourtant, elle doit bien être pour quelque chose dans la passion que sa fille, ma mère, nourrissait pour les fleurs. A moins que la gourmandise légumière et fruitière de Dugrober n’ait été simplement aiguisée par la guerre et le rationnement et ne soit venue occulter sa motivation pour la beauté, les parfums et les messages sentimentaux.

 

J’ai découvert en effet que le cahier de chansons qu’il a écrit sur du papier d’écolier au service militaire, entre 1900 et 1903, était couvert de dessins à la plume où dominaient les fleurs et les femmes. Pas une page sans fleur. J’en ai choisi une. J’en fais la page de garde de ce petit texte « Les fleurs et moi » que je lui dédie. 1903-2008, c’est déjà un petit bout d’éternité…

 

 


 

LES FLEURS ET MOI

 

 

 

1 – Maman, les fleurs et moi

 

 

Je devrais avoir une bonne expertise en matière de fleurs. Maman les cultivait avec amour dans notre petit jardin de Bois-Guillaume, sur les hauteurs de Rouen, et elle me donnait des leçons. Même pendant la guerre et les rigueurs du rationnement, les fleurs n’ont pas cédé un pouce de son terrain face aux pommes de terres, aux haricots et aux tomates qui valaient pourtant à l’époque leur pesant d’or ! Nombre de mes photos d’enfance ont en arrière-plan ses tulipes, ses lys, ses dahlias, ses pensées ou ses iris. Piétiner ses platebandes était une faute majeure, à vrai dire la seule qui pouvait déclencher le courroux de cette femme tout en rondeurs et en douceurs.

 

Ses visiteurs venus de la ville lui demandaient parfois un bouquet avant de prendre congé. Rien ne  l’indisposait davantage et, le sourcil froncé, le regard buté, elle s’exécutait en rechignant. Même le son du sécateur traduisait sa mauvaise humeur: gnangnangnan…clac clac, gnangnangnan…clac clac…C’est que les fleurs étaient pour elle des êtres vivants et sensibles qui devaient mourir sur pied de leur belle mort. Elle m’a souvent montré la sève qui coulait d’une tige rompue et m’a expliqué que c’était le sang et les larmes des plantes souffrantes et qu’on avait méchamment provoqué une hémorragie…En revanche, une fleur fanée sur pied racontait une belle histoire, celle d’une charmante petite mémé dont on se plaisait à dire : « Elle a dû être bien jolie quand elle était jeune, à en juger par l’éclat de ses derniers feux… ».

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                         ( Daniel en extase devant ses fleurs...)


Je comprends mieux maintenant le choc que j’ai provoqué lorsque, lors de la première Fête des mères, en 1941 me semble-t’il, soucieux d’offrir un beau cadeau à ma gentille maman, je n’ai rien trouvé de mieux que de faire une descente sur ses pivoines rouges que j’ai  collectées à la va-comme-je-te-coupe ou plutôt comme-je-t’arrache, avec des queues aux longueurs disparates et dégoulinantes de sève poisseuse. J’en avais fait un bouquet mal ficelé ou plutôt un tas informe et suintant que j’ai offert, tout joyeux, à une maman effondrée devant pareil massacre…Je ne le savais pas encore, mais le message que transmet la pivoine est : « J’ai honte de ce que j’ai fait. J’en rougis ». Je n’ai jamais recommencé !

 

Maman connaissait bien le langage des fleurs: les lettres d’amour à mon père que j’ai pu retrouver sont souvent accompagnées de fleurs séchées, en particulier de pensées, de violettes et de myosotis. Elle m’en a enseigné la signification mais j’ai presque tout oublié. Heureusement, des chanteurs ont secouru ma mémoire défaillante: Luis Mariano a connu un grand succès au Mogador dans les années 50 avec « L’amour est un bouquet de violettes… » et Mouloudji nous a rappelé que « le myosotis et puis la rose, ce sont des fleurs qui disent qué’qu’chose ». Le langage du myosotis est peu connu. Moi, je le sais de bonne source, parce que maman, tout en réserve et retenue, s’identifiait bien au myosotis. Cette élégante fleurette bleue envoie un message discret  et sobre (« souvenir fidèle ») et lance un appel timide : « ne m’oubliez pas ». En revanche, tout le monde sait que les roses rouges, c’est la passion. Maniez ce bouquet avec prudence : un mari jaloux peut en prendre ombrage…

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                           ( myosotis : "point-d-interrogation.over-blog.com ")


Jusqu’au bout, les fleurs sont restées un trait d’union avec ma mère. Pour ses 90 ans, nous avons planté 90 tulipes dans son jardin. Certaines lui ont survécu et les gentils successeurs qui ont racheté sa maison ont bien voulu m’en tenir informé. C’était une bonne façon de prolonger son existence et de l’inscrire dans l’éternité. Pendant mes longs séjours en Afrique, je lui téléphonais tous les dimanches. Je préparais nos entretiens car chaque minute était précieuse. Bien entendu, les fleurs de son jardin étaient un élément incontournable de l’ordre du jour, ce qui m’obligeait à un effort de mémoire, de recherche et d’adaptation pour ne pas être « à côté de la plaque » et pour poser des questions pertinentes. Comment, en effet, sous le soleil brûlant de Yaoundé ou de Niamey, imaginer sans peine que les premiers crocus ou les perce-neige commencent à  pointer leur nez en Normandie ?

 

Ces entretiens du dimanche me laissent un souvenir émouvant : en 1985, je me trouvais à Conakry où les liaisons internationales étaient particulièrement défectueuses. J’avais dû passer pratiquement un après-midi complet dans une salle surpeuplée et étouffante à attendre qu’on me passe Rouen. L’opératrice, installée sur un modeste bureau au milieu de la foule, se dépensait sans compter, avec le sourire, y mettait la meilleure volonté du monde mais la technique ne suivait pas. Mes compagnons d’infortune ne s’énervaient pas, riaient de leurs belles dents blanches, s’intéressaient aux communications que leurs voisins tentaient d’établir. Deux cabines de guingois, si branlantes et bancales qu’on ne pouvait en fermer la porte, offraient d’ailleurs peu de protection contre les indiscrétions.  Alors, autant s’épancher tout de suite et raconter à la cantonade à qui on va parler, ce qu’on envisage de dire, etc.

 

Pour des Guinéens, la famille, c’est essentiel et un Blanc qui patiente plusieurs heures pour parler de fleurs à sa vieille maman, c’est très surprenant et sympathique. Alors, j’ai connu cette chaleur extraordinaire de l’Afrique, des flots de tendresse qui jaillissent comme une source et dévalent en torrent: en une paire d’heures, une douzaine d’Africains enthousiastes ont adopté une maman dans les fleurs, là-bas à 5000 Kilomètres, dans un pays que certains ne pouvaient même pas imaginer ! Lorsque, enfin, la standardiste triomphante et radieuse a pu crier : « Je l’ai, ça y est, dépêchez-vous, Monsieur ; ne vous laissez pas couper, Madame, c’est votre fils, il arrive, il paraît que vous avez un jardin plein de fleurs, ça doit sentir bon… », alors j’ai dû, sous la pression, enchaîner : « Bonsoir, maman, tu as de nombreux amis ici, ils tiennent absolument à te saluer … ». Et tous ont défilé dans la cabine pour embrasser la maman, bénir ses plantations et lui dire leur sympathie car « on reconnaît l’arbre à ses fruits », etc. etc. Même la technique a tenu le coup et nous n’avons pas été coupés. Par je ne sais quel miracle, j’ai payé un prix dérisoire, un prix d’ami : les compteurs guinéens savent reconnaître les amis. Merveilleuse Afrique, je t’adore !

 

De maman, je n’ai pas hérité la « main verte ». En matière de culture de fleurs, je n’ai fait qu’un essai mais c’était bien involontairement un coup de maître ! Je commençais ma carrière dans les Vosges. J’avais planté le long de la maison un beau parterre de dahlias que maman m’avait donnés. J’avais oublié qu’il fallait déterrer les tubercules avant les premières gelées et les replanter en avril/mai. J’aurais dû le savoir, pourtant : toute mon enfance a été ponctuée d’opérations-dahlias (« Avez-vous rentré vos dahlias ? Comment ? Vous n’avez pas encore rentré vos dahlias ? ») et j’ai trébuché chaque hiver sur les bulbes bien alignés sur des journaux dans la cave de mes parents. La météo m’a secouru : ayant bénéficié d’un hiver particulièrement clément dans les Vosges en 1959, j’ai provoqué l’admiration des rudes montagnards indigènes en faisant étalage d’une platebande de dahlias fleuris en plein mois de février ! Hélas, mes dahlias en ont souffert et ont brillé cet hiver-là de leur dernier éclat. Je ne me suis plus jamais risqué à planter ou semer quoi que ce soit depuis ce temps, sauf ma participation aux 90 tulipes de l’anniversaire de maman.


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2 – Les femmes, les fleurs et moi


J’ai au moins gardé quelque chose de l’addiction de ma mère pour les fleurs : j’aime en offrir aux dames. J’ai parfaitement conscience que je rends hommage à la beauté féminine, je le ressens ainsi. J’en offre généreusement, je me délecte à l’idée de faire plaisir. Je parle longuement avec la fleuriste, j’hésite, je balance, mais je finis par me rabattre le plus souvent sur des roses rouges, ma fleur préférée. C’est ainsi, je suis un passionné. Pour les jeunes filles, je rosis mes bouquets parce que « ça se fait », mais c’est à regret que je les pâlis. Le rouge vif convient mieux à mon ardente admiration. J’évite les roses blanches qui me rappellent trop l’hôpital d’une vieille chanson misérabiliste à faire pleurer: « Tiens, ma jolie maman, voici des roses blanches, toi qui les aimais tant… »…Je n’ai pas l’air trop emprunté quand je parcours les rues un gros bouquet à la main. J’apprécie même les regards de convoitise que me décochent les femmes que je croise…J’ai parfois envie d’acheter un énorme bouquet, de traîner ainsi longuement en ville et d’épingler mes roses une à une au corsage de chaque femme que je rencontre. Pas d’autre dessein que celui de faire plaisir.

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Pour le premier bouquet que j’ai offert à une jeune femme, je n’ai pas choisi ce qu’il y avait de plus simple et de plus facile. J’avais 16 ou 17 ans, j’étais en vacances dans un foyer d’étudiants protestants à Lausanne. Je nourrissais timidement pour la fille du Pasteur, Daisy, de huit ans mon aînée, un amour pur et caché, débordant de chaste tendresse, qui se serait bien accommodé d’un bouquet de lis blancs, de marguerites ou plus modestement de violettes, voire de bleuets…Ou mieux encore de pâquerettes, fleurettes qui transmettent un message d’amour frais et innocent (et la pâquerette se dit daisy en Anglais, si ma mémoire est bonne !). 


 Au lieu de cela, j’ai voulu frapper fort : douze glaïeuls splendides (vous voyez tous bien ce que c’est, un glaïeul, c’est plus proche du peuplier que de la fleurette !…), douze immenses glaïeuls très ostentatoires et très encombrants aux couleurs vives et variées, aux tiges interminables et aux feuilles élancées, à rapporter d’Ouchy, au sud de la ville, sur le lac Léman, par le funiculaire (pardon ! par le métro disent les Lausannois que je ne voudrais surtout pas vexer !) et par le trolleybus jusqu’à La Sallaz au nord de la ville ! Tout ceci aux heures de pointe, en faisant des contorsions et des élongations pour protéger mon trésor des pressions et bousculades de la foule ! J’avais l’air d’un porteur de torche aux Jeux Olympiques ou de la Statue de la Liberté éclairant le monde ! J’ai eu ma récompense : Daisy a été transportée de bonheur. C’était la première fois qu’on lui offrait des fleurs. Je ne savais pas et elle non plus sans doute que le message des glaïeuls ne figure pas parmi les plus aimables ou les plus anodins: indifférence, provocation ou même rendez-vous coquin selon la couleur…Qu’aurait dit le Pasteur qui veillait toujours à chasser « les petits renards », entendez : les tentations diaboliques…

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Une autre fleur à manier avec prudence, c’est l’anémone. Ma première épouse en raffolait. Alors, je me suis également entiché des anémones. Attention ! L’anémone, c’est du vent ! Que ne me suis-je cultivé plus tôt ! J’aurais su que Zéphir, dieu du vent, s’était amouraché d’une séduisante nymphe nommée Anémone. L’épouse délaissée, Flore, légitimement jalouse, a fait éloigner ce « petit renard » volage. Mais Zéphir s’est trouvé un prétexte pour rejoindre son amante… Mise au parfum (si l’on peut dire car l’anémone ne sent rien, « ayant eu vent de la trahison » serait plus approprié), Flore surgit et transforma la pécheresse en fleur ! Voilà toute l’histoire de l’anémone qui, finalement, transmet un message d’amour fragile et menacé, hélas prémonitoire dans le cas particulier de notre couple. Pardon, c’est ma très grande faute que je paye et paierai au sens propre comme au sens figuré jusqu’à la fin de mes jours. Prudence, donc, avec les anémones !

Prudence aussi lorsque vous offrez des roses en Allemagne : l’usage veut qu’on débarrasse (ou, en tout cas, voulait de mon temps que l’on débarrassât) le bouquet de son emballage de cellophane sur le pas de la porte et veut qu’on le remette (ou : voulait dans les années cinquante qu’on le remît) ainsi dénudé entre les mains de la maîtresse de maison. Or, les roses, c’est bien connu, ont des épines… Voilà un premier contact qui peut tourner au bain de sang et mal augurer de la suite de la soirée…Et que faire de l’emballage quand la porte s’ouvre ? Le jeter précipitamment dans la cage d’escalier ? Le glisser furtivement sous le paillasson ? Le fourrer hâtivement dans sa poche ou dans son chapeau ? Comment des gens aussi pratiques que les Allemands ont-ils pu ne pas y penser !

 

Encore une expérience florale interculturelle déroutante : j’ai vu un Américain plein de bons sentiments envers la maîtresse de maison arriver à une soirée parisienne avec un splendide bouquet de chrysanthèmes. L’hôtesse française en a pris ombrage : « Etes-vous si pressé de m’enterrer ? » a-t’elle demandé, mi-figue, mi-raisin. Il faut dire que chez nous, le chrysanthème a une connotation de cimetière. Il est à la Toussaint ce que le muguet est au 1er mai. C’est bien dommage de cantonner cette superbe fleur au culte des morts. Le chrysanthème, en particulier le rouge, crie l’amour et pas n’importe quel amour, un amour éternel. C’est pourquoi il accompagne généralement les défunts à leur dernière demeure. Mais ne peut-on jurer amour éternel à une personne bien vivante ? Au Japon, le jour des chrysanthèmes,  fleur nipponne symbolique, s’appelle « Festival de la Joie »…

 

On notera que le langage des fleurs date un peu. Il respecte les rites ringards de la conquête amoureuse de mon époque et de celles d’avant, notamment par l’usage du vouvoiement et la lente gradation dans la manifestation des sentiments amoureux. « Pensez à moi » dit la pensée, « M’aimez-vous ? » dit la marguerite, « Je vous aime » dit la rose rouge. Il faut attendre le chrysanthème rouge pour trouver un « Je t’aime » franc et massif et se permettre de déclarer sa flamme tout à trac ! Naguère, des délais étaient à respecter dans le processus amoureux, il y avait un prix à payer en termes de sacrifices petits ou grands, de renoncements, de patience. Il y fallait du temps et des efforts.

 

Ce n’était pas forcément désagréable : je plains ceux et celles qui n’ont pas connu les balbutiements et bégaiements du passage au tutoiement. La première fois, on se trompait ou on faisait semblant de se tromper et on s’excusait, sincèrement ou faussement confus(e) : « Oh ! Pardon ! Je me suis permis(e) de vous tutoyer ! »…On attendait la réaction avec angoisse et espoir…Pour les jeunes filles, il était de bon goût de passer l’éponge sans pour autant encourager au renouvellement de la prétendue erreur. Mais que de nuances dans le ton pour dire : « Oh ! Ce n’est rien, ce n’est pas grave, ne vous excusez pas ! »…Puis, au fil des jours, les « erreurs » se multipliaient jusqu’au moment divin où on regardait le problème en face et on décidait d’un commun accord de passer au tutoiement. Il y avait encore par la suite des retours en arrière jusqu’à ce que le tutoiement s’établisse fermement et définitivement. Compliqué, tarabiscoté et désuet, tout cela ? Peut-être. Mais aujourd’hui, tout est speed, rendement, consommation, marchandisation : l’amour entrera bientôt dans l’indice des prix et sera inséré dans le « panier de la ménagère » si j’ose m’exprimer ainsi...Que vont devenir les fleuristes si on passe tout de go au chrysanthème rouge sans étapes ?

 

Ainsi donc, les fleurs des jardins ou des serres, je les ai volontiers offertes mais je ne les ai pas cueillies (à l’exception d’un massacre de pivoines) et je ne les ai pas plantées (ou si peu ! mes dahlias des Vosges, j’ai surtout oublié de les « déplanter » !). L’important, ce n’est pas la rose, c’est ce qui restera éternellement des messages que j’ai voulu envoyer ou que j’ai reçus avec des fleurs.

3 – Monique, les fleurs et moi

 

Nous avons parlé des fleurs des jardins et des serres Mais qu’en est-il des fleurs des champs ? Une seule personne a su réaliser un miracle : elle m’a fait composer par amour des assemblages de fleurs des champs. En quelques jours, j’en ai spontanément cueilli, bouqueté et dédié plus que pendant tout le restant de ma vie ! J’étais en état de lévitation, le grand amour de mes 20 ans me transportait, le journal intime que je tenais au début de nos relations en témoigne : voyons cela.

 

Avec Monique, l’idylle n’a duré que six mois, de mai à novembre 1954 : courte, intense, ne me laissant que de beaux souvenirs. Je ne sais même pas dire pourquoi et comment ça s’est terminé. J’ai sans doute voulu l’oublier parce que c’était trop bête. Il se trouve d’ailleurs que mon journal intime s’arrête en juillet 54 : Monique m’avait guéri de mes introspections d’adolescent ! Donc, les carnets ne sont plus là pour secourir la mémoire. Alors, pourquoi cette rupture ? Ma jalousie, je présume. J’étais jaloux comme un tigre. Je savais pourtant que Monique n’était pas une « coureuse » mais qu’elle était née anthropologue : pour elle, les garçons étaient simplement une autre culture intéressante à étudier comme on étudie les Navajos ou les Bushmen. J’en parlerai dans un autre texte. Mais revenons à nos fleurs :

 

Le 30 avril 1954, de retour de la Forêt Verte à Bois-Guillaume, hameau de La Bretèque, après avoir bu du cidre sous une tonnelle couverte de glycine (message : « Tendresse ; j’aspire à votre amour »), nous passons à travers champs et je fais un bouquet pour Monique en forme de bonheur, de rire, de fraîcheur et d’innocence : pâquerettes, primevères, boutons d’or. Nous nous connaissons depuis la veille au soir et c’est un coup de foudre.

 

Le lendemain, 1er mai, je lui offre, dans la joie d’aimer, le traditionnel brin de muguet puis nous allons sur les hauts de Rouen, au Vallon Suisse et à la Grand’Mare encore champêtres, dans une clairière jonchée de fleurs où je fais une razzia en forme d’interrogation, d’incertitude et de jalousie : marguerites, trèfle, pissenlits appelés aussi dents-de-lion probablement parce que les jaloux ont la dent dure... C’est que Monique a prétendu avoir un fiancé suédois. Elle s’est ravisée, c’était une blague, mais je n’en suis pas sûr, je m’inquiète.

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Le 7 mai, c’est la grande journée romantique au Parc animalier de Clères, le premier tutoiement, le premier baiser et un bouquet cueilli « près du gué » dit mon Journal, un bouquet  en forme de déclaration d’amour encore timide: violettes et bleuets.

 

Le 12 mai, ce sont les prairies de la « Lombardie », sur la route de Darnétal, au bout du monde, qui nous accueillent et nous invitent aux effervescences fugaces, affriolantes effusions, effeuillages froufroutants et effleurements furtifs sur fond de floraison fugitive rouge vif des coquelicots rutilants de la passion. Je me rappelle bien, 54 ans plus tard, dans les moindres détails, le cadre, les circonstances, les sentiments qui ont accompagné toute cette enivrante montée de sève printanière. Cinq bouquets en douze jours, du jamais vu !

 

 Reprenons depuis le début:

29 avril 1954 au soir : Monique, de bleu vêtue, m’attend au train de Paris en gare de Rouen. Nous nous voyons pour la première fois en tête à tête, sur l’entremise d’amis communs. Prétexte officiel : j’apporte des informations sur Sciences Pô qu’elle envisage de faire l’an prochain. Nous allons en parler à deux pas, au « Métropole », Quartier Général des étudiants rouennais. Mais nous passons vite à d’autres sujets. Nous nous plaisons beaucoup, c’est évident. Rendez-vous est pris pour le lendemain, nous passerons la journée ensemble…

 

30 avril, « Partie de campagne », premier bouquet. Nous avons flâné joyeusement en forêt, bu du cidre bouché dans une guinguette de La Bretèque après y avoir usé et abusé de l’escarpolette. J’ai ainsi pu admirer et effleurer tout à mon aise ma ravissante compagne. Pourquoi ce fantasme de la balançoire ? Toute la littérature en parle : chez Maupassant, elle fait tourner la tête d’Henriette dans « Partie de campagne », chez Zola, elle grise jusqu’à l’accident l’infortunée Hélène dans « Une page d’amour ». Le fait qu’elle fait voler les jupes en gracieuses corolles n’explique pas tout. L’escarpolette autorise chez le pousseur des gestes sensuels sous le prétexte fallacieux de rendre service et d’assurer la sécurité de la bénéficiaire, laquelle peut faire semblant de ne pas les avoir remarqués vu l’urgence, le danger, la rapidité, la fraternité de l’effort sportif, etc.

 

J’ai bien souvenance de ma poussée initiale vigoureuse et fermement appliquée à l’emplacement approprié, de la fine taille de guêpe prise délicatement en tenaille pour ralentir le mouvement, du buste et des hanches embrassés, ceinturés amoureusement, pour l’arrêter complètement. Tous gestes qui auraient été jugés osés en d’autres circonstances mais dont Monique n’a pas cru devoir se formaliser. Je me souviens que l’air qu’elle brassait était parfumé et que ses rires cascadaient gaiement. La vue, le toucher, l’ouïe, l’odorat, tous les sens étaient en émoi. Sur le chemin du retour, grisés par le cidre et l’escarpolette, nous ferons une longue randonnée à travers champs avec passage de clôtures, excitation de vaches, fuite devant un taureau et, ô miracle, un bouquet de Daniel : primevères (« Premières amours »), boutons d’or (« Rire, moquerie, joie de vivre »), liserons (« Humble persévérance ») et pâquerettes (« Profitons de la jeunesse. Innocence »).

 

1er mai 1954 : Nous nous retrouvons le matin au Buffet de la Gare. Je fais le bonheur des petits marchands de muguet, j’en couvre Monique. Elle trouve que j’en fais trop, que j’ai l’air d’être « en campagne électorale », mais c’est gentiment dit. Nous fuyons la ville. Il n’y a pas de transports publics, qu’à cela ne tienne ! Nous montons en taxi à la Grand’Mare qui est encore un endroit désertique, on ne peut guère imaginer alors qu’elle sera couverte de tours quelques années plus tard. Nous trouvons une clairière à 500 mètres de toute vie humaine. Nous y passerons plusieurs heures d’aimable bavardage en tout bien tout honneur sans geste déplacé. Nous mourons d’envie d’échanger des baisers, chacun de nous sait que l’autre éprouve le même sentiment. Mais nous avons tout le temps, nous faisons durer le plaisir. Une seule ombre trouble cette merveilleuse communion : Monique me fait croire que sa bague est une bague de fiançailles, que son fiancé est Suédois. Elle s’amuse de mon émoi, corrige le tir : il n’y a pas de fiancé, c’était une blague. Mon bouquet va cependant se ressentir de mon inquiétude : marguerites (« M’aimez-vous ? »), trèfle (Incertitude, volonté de savoir), pissenlits (Sombre jalousie). Je brosse précautionneusement et tendrement ses cheveux sombres parsemés de brindilles et nous repartons vers la ville en nous tenant par la main ou les épaules. Nous sommes remplis d’amour, c’est certain, nul besoin de le dire ni de le faire.

 

7 mai 1954 : Ma tante m’a prêté sa voiture : je fonce de Paris à Rouen, j’enlève Monique et l’emmène à Clères. C’est un château bien connu dans la région pour ses animaux en liberté dans un parc immense, boisé et vallonné, traversé par un ruisseau. On m’y conduisait quand j’étais gosse, j’y ai conduit mes petits-enfants de 7 et 3 ans récemment, à l’automne 2007. Mon petit-fils m’a trouvé bien distrait, lointain, pas joueur comme d’habitude. C’est que rien n’a changé depuis 54 ans et que chaque banc, chaque arbre, chaque sentier me rappelait un baiser, un geste tendre ou  un serment. Et le gué près de la sortie me rappelait le bouquet de violettes et de bleuets que j’ai glanés pour elle ce soir-là.

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Le soir même et le lendemain, je présenterai Monique en famille : je suis persuadé alors qu’elle est ma future femme. Cette journée a tant compté pour moi que par delà notre rupture à l’automne 1954 et la disparition tragique de l’héroïne, j’ai conservé pendant 54 ans comme une relique les billets d’entrée au Parc de Clères, billets que voici:

 

12 mai 1954 : Le temps nous a semblé long depuis le 7 en dépit de lettres d’amour quotidiennes. L’approche des examens nous tient éloignés. Enfin, nous nous retrouvons à la côte de Lombardie qui part de la mairie de Bois-Guillaume et dévale vers Darnétal. A cette époque, il n’y avait là que des champs et une mare où j’allais en 6ème chercher mes œufs de grenouille pour élever des têtards. Est-ce l’évocation de la reproduction des batraciens qui me rend aussi entreprenant ? Ou encore le champ de coquelicots rutilants au message d’ardeur pressée et fragile (« Aimons-nous au plus tôt ! »). Des doigts fébriles fourmillent, fouillent, fourragent, fourgonnent et s’affairent sans que s’affaissent, flanchent et se franchissent les fermes défenses ferventes et farouches que d’autres mains félines fourbissent autour du dernier carré de résistance. Il avait bien raison, Mouloudji : « Mais pour n’aimer qu’les coquelicots et n’aimer qu’ça, faut être idiot… ». Je vais en offrir une pleine brassée à Monique, effort physique qui apaisera en partie mes ardeurs autant que les quelques privautés que m’accorde tendrement ma bien-aimée, experte en l’art de faire la part du feu pour sauver l’essentiel, pour que s’étouffent les flammes et s’essoufflent les soupirs…

 

Et voilà, c’est mon dernier bouquet de fleurs sauvages. Finie, la phase champêtre de nos amours. En juin, nos rencontres deviendront plus intellectuelles et citadines. Je les raconte dans « Cinna en deçà et au-delà ». Où l’on peut voir que jamais ne sera perdue la maîtrise de soi dans une idylle passionnée mais qui restera pourtant jusqu’au bout marquée au sceau du lis blanc, de la fleur d’oranger et du message éternel du chrysanthème rouge.

 

Alors, l’important, c’est la rose ? L’important, surtout, c’est ce qui reste à tout jamais quand la        passion est dépassée, quand la fleur est fanée, qu’on croie au Ciel ou qu’on n’y croie pas, que ça       vienne de Dieu ou de toute autre Entité. Ce qui compte, c’est que la mort fait partie intégrante de la    vie et que c'est surtout un commencement.                                                                                        

                                                                                                       

         

                                                 FIN et RECOMMENCEMENT

    

                                                 ( à suivre...éternellement).


                         DANIEL BAS DIT CHEDOZOT, le 9 août  2008                                    



[1]  « Le rebondissement de Dugrober », 9 août 2008.

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