Esquisses (2)
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Rappel:
"Esquisses" se lit dans l'ordre numérique, par tableaux. Voir Esquisses (1) Premier tableau "Maud".
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Deuxième tableau: Sonia
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C'est Madame, Sonia Borgel elle-même, qui ouvrit le feu à son retour de voyage. Elle était amoureuse, cela crevait les yeux. Moi, je ne lui demandais rien. J'avais eu mon compte avec Maud: un hématome à l'épaule et un encéphalogramme pour le moment plat. Je la revois me sauter au cou, gorgée d'enthousiasme et de projets insensés, telle l'ouverture de six antennes, dont une à Cannes dans un marché pourtant réputé destructeur. Il grouillait certes de courtisanes déchues et vieillissantes, de garçons d'hôtels un peu finis, nostalgiques d'aventures furtives avec d'opulentes bourgeoises. Mais c'était Cannes! Cannes-la-Braguette comme l'avait chanté Léo Ferré. J'y gagnerais en tout état de cause. Sonia me ferait le fournisseur officiel de sa constellation grandissante de juteux et convoités cabinets matrimoniaux. Ça valait rétribution. Moi, j'étais en principe toujours puni, mais pour les raisons anciennes que j'ai avancées et surtout, pour les plus récentes, j'exécutais ma peine avec patience et philosophie. Je savais qu'en dépit des liens obscurs qui m'enchaînaient encore à Madame, je la quitterais et j'émigrerais vers le Midi dès que j'aurais équipé ses bureaux de mes œuvrettes décoratives.
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Sonia était donc d'excellente humeur et pleine d'attentions à mon égard. J'avais bien travaillé à ma prochaine exposition. Mon propos pictural évoluait dans un sens prometteur. Selon elle, mes simples fruits, naguère calibrés, polis, idéaux, prenaient un tour plus tourmenté et surtout plus sensuel. Ma technique de l'huile avait gagné en maîtrise. Selon elle, j'approchais les grands maîtres, tel cet élève probable de Chardin dont Madame possédait une toile. Elle en voulait pour preuve mes poires callipyges au lissé de chairs, qui juxtaposées, s'ombraient d'ambiguïtés coquines.
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Se prévalant d'un joli derrière, rebondi mais sans générosité excessive, Madame me suggéra de la peindre à la manière du Diane sortant du bain selon Boucher. Elle en avait les roseurs, mais sa chevelure frangée net à l'égyptienne et teinte au noir de mars nous éloignait de la blondeur dorée des Baigneuses. Je ne rejetai pas l'idée. J'avançai toutefois que je me sentais plus à l'aise dans la manière de Georges Latour, avec La Madeleine à la veilleuse qu'il suffirait de dévêtir à la lueur d'une bougie, source magique du clair-obscur. Les cheveux de Sonia, peints ton sur ton, ne laisseraient apparaître que leurs éclats métalliques. Ils n'en seraient que plus vrais.
Madame avait apprécié que je la rapproche de Cléopâtre, en dépit de son nez court et retroussé. Mais elle en avait la royale autorité. Avait-elle aussi un ou plusieurs Césars dans sa vie d'affaires? Je n'étais pas loin de le penser. Son humeur enjouée et chaleureuse, son subit empressement à poser sans retenue, l'inhabituelle ardeur de nos retrouvailles, la claire formulation de ses désirs nouveaux étaient autant de présomptions concordantes d’un beau mensonge. Je dus me résoudre, non point à renouveler mon premier hommage d'amant en rupture de sevrage, mais à « m'exécuter » derechef et sans vergogne, devant son « autel », déjà profané l'instant d'avant. Elle m'en sut gré. Cette figure du répertoire serait désormais la nôtre.
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— Ah, Madame, que de compromissions,
m'imposâtes-vous là dans le déduit!
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Ces quelques minutes d'égarements partagés sauvèrent sans doute provisoirement Maud de ma corruption avérée et d'une assiduité qui pouvaient me mener en justice, pour peu que ses parents, voire Madame, ne découvrent notre forfaiture. Sonia m'aurait balancé au Parquet. Je l'en savais capable. Maud avait gardé notre secret et c'était bien ainsi. Elle savait qu'entre nous pour l'avenir, c'était peine perdue, juste un jeu de vilains pour que l'expérience se façonne au fil de bons moments de déraison. Le souvenir de Petrouchka et d'un certain retour du marché m'aida à accéder aux fins de Madame. J'y allai donc franco :
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— Sonia, je veux vous peindre ainsi, cadrée serrée.
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Elle m'approuva avec enthousiasme. Dans mon for intérieur, peu m'importait que le tableau qui allait naître échût à un César de Châteauroux, de Blois ou de Vierzon. J'avais déjà décidé de refaire ma vie sous des latitudes plus propices à la création, Cannes, Vallauris, Aix, Collioure, Céret, Cadaquès...à l'instar des « figures ».
Nous nous imposâmes deux semaines de travail à raison de deux heures par jour à l'atelier. Un pot de confitures nous servit de bougeoir. Un droguiste quincaillier de campagne nous fournit de vraies chandelles à l'ancienne qui avaient gardé le pouvoir de couler. Nous dénichâmes une culotte de soie Nina Ricci de haute fantaisie dans une boutique de sous-vêtements et haut les cœurs!
Mon trait vola. Maud avait été mise en congé. Sonia se laissa docilement mettre en scène. Elle tint la bougie avec des soins de mère supérieure, accédant à mes moindres volontés de faire la lumière sur les faces cachées, périnéales de sa lune noire. Curieusement, nous avions retrouvé notre complicité perdue par mon inconséquence, ma prise de possession impromptue sur le corps menu d'Odile, notre amie intime au tout petit chien de pacotille. Un malentendu. Les couples ne se font, ne vivent et ne se défont que sur des malentendus.
J'avais cru comprendre que Madame n'aurait pas vu d'un mauvais œil que j'aide notre infortunée copine à surmonter la défection d'un partenaire retourné à son foyer, vivre entre son épouse légitime et ses enfants, le reste de son âge. Erreur de générosité, fausse manœuvre. Madame nous avait surpris en marge d'une garden-party, enlacés et davantage même, dans le parc d'un château, aux pieds de la statue de Diane chasseresse. Accablant. C'était le yorshire-terrier d'Odile qui avait donné l'alarme. Je l'avais amarré à un chêne pour qu'il tienne sa langue. Erreur de tactique que j'allais encore payer un peu plus tard avec Pauline Mougins.
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Maud nous quitta - enceinte - à la Saint-Jean. Nous avions remarqué ses troubles et surtout les rondeurs de son ventre. Sa maman, dans tous ses états, est venue nous la rechercher. Nous priant de lui accorder un entretien en aparté, elle nous assura que nous n'étions pour rien dans le malheur qui s'abattait sur sa famille. Nous avions offert un emploi convenable, un salaire décent et des conditions de logement enviables. Mais Maud s'était entichée d'un ramoneur savoyard. Pire, il avait été le premier homme de sa sœur jumelle, Lydie.
Mais le prétendant promettait mariage. L'honneur serait sauf.
Madame Benoît pleura dans mes bras. Nous l'apaisâmes de notre mieux avec quatre doigts de porto, plus une flopée de petites baguettes croustillantes et salées, des mikados. A ma demande, Maud est venue se joindre à nous. Elle a bu un muscat. Nous avons levé nos verres à son bonheur et à la santé de l'enfant à venir. J'ai failli casser mon verre en choquant le sien. Nos regards se sont fixés, intensément. Puis nous avons bavardé, assis sur le canapé. J'ai rédigé un certificat de travail ronflant. Quand Sonia a consulté sa montre, nos dames ont pris congé. J'ai aidé à charger les bagages dans une fourgonnette. Dans la confusion, j'ai pressé la main de Maud. Elle l'a retirée avec autorité. — Non, fini! M'a-t-elle clairement jeté au nez. Adieu nos mots d'amour, toutes ces horreurs délicieuses, ces billets doux que nous avions articulés et échangés comme si nous nous étions donné des cours de diction interdite. La voiture s'est éloignée. J'ai osé un dernier signe d'adieu. J'eus l'impression d'avoir tourné la page capitale de ma jeunesse et que jamais plus, je ne réitérerais l'exploit qui m'avait permis de ceinturer Maud à son retour du marché. Jamais plus je n'aurais cette chance de goûter aux filles laides qui ne sont de loin pas les plus mauvaises. Car à la longue, la beauté n'est pas moins lassante que la laideur et les canons du désir sont aussi imprévisibles que les voies du Seigneur.
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Il m'apparut alors souhaitable d'abandonner cette région à ses turpitudes, d'autant que les ardeurs de Sonia à mon égard s'étaient consumées comme un feu de paille. Le tableau de Madame, intitulé au dos « Il faut savoir culotte garder », avait été archivé au grenier, alors qu'à l'origine, il était destiné à orner notre chambre. Un certain Max téléphonait toutes les heures. Il n'avait pas la voix de son prénom. J'imaginais un préfet, quelque chose de ce genre, éduqué, affable, mais bref avec moi qui ne faisais que passer le combiné. Je m'étais persuadé qu'il portait chapeau, manteau et écharpe noire, qu'il conduisait une DS 21 à injection électronique. Peut-être même avait-il un chauffeur, un ancien des Renseignements Généraux ou de la DST.
Sonia s'entretenait de longs moments avec lui. D'après elle, Max était un très important partenaire de business. Et le business, c'était sacré chez nous. Je m'éclipsais dans mon atelier quand Max tenait le crachoir. Dès que la ligne se libérait, Sonia venait me rendre une visite de courtoisie. Nous échangions quelques piques et notre vie reprenait son cours jusqu'au prochain appel. Elle en pinçait pour le préfet. Un jour, j'ai constaté que le tableau qui nous avait unis avait disparu du grenier. Sonia m'affirma qu'il avait été volé, ce qui était logique. Je l'avais toujours connue en proie à la psychose du vol. Je savais qu'elle s'était fait la main sur des escroqueries à l'assurance qui avaient financé ses premières affaires. Ne tutoyait-elle déjà pas son assureur, son banquier et son petit monde du Palais dont je la soupçonnais de tirer avantage? Sonia était rouée, surprenante femelle et peu digne de foi.
Après l'épisode de la Madeleine à la liseuse, celui de Max, notre couple provisoire s'est délité pour de bon dans le mensonge, les contes à dormir debout, la simulation, les leurres, les miroirs aux alouettes, les faux-fuyants et les faux-semblants. Je pris mon envol en septembre, non sans avoir une dernière fois honoré Madame et - de nouveau - Odile enfin, éplorée, dont le yorkshire s'était fait écraser sur la départementale 203, au lieu-dit « Les Trois Canons ». Un ex-voto cloué sur un platane en faisait foi.
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J'aimais chez Odile son talent de la désespérance. Elle aimait chez moi cette propension naturelle à voler à son secours. Ses dépressions, je les soignais directement au-dessous de la ceinture, dans la vulgarité la plus primitive, à la différence des psychothérapeutes qui biaisent par les chemins de l'encéphale. Odile, un bon coup bas dans les trompes la remettait sur les rails. Elle ne se gênait pas pour me le dire, d'ailleurs:
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— Ça fait quand même du bien,
l'avais-je entendue soupirer à plusieurs reprises.
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Mais rien ne m'avait prédisposé à la peindre. Il n'y avait que de l'honnêteté dans sa tête et dans sa morphologie. Sonia, c'était une autre affaire. Il y avait du vice cérébral et de la pourriture partout. Toutefois, cela n'apparaissait pas toujours. Tantôt odieuse et régnante, tantôt fragile et délicieuse, elle n'était pas de celles qui vous fixent. Je l'ai aimée sans doute, mais je pourrais tout aussi bien prouver le contraire dans un chapitre en miroir, un anti-Madame. D’ailleurs, n’avais-je pas saisi en premier ce visage dur où se lisaient l’ambition forcenée et la cruauté ? Mais ne m’étais-je pas non plus, dans le même temps attaché à soigner le dessin de cette main généreuse ? Les esquisses et les photos du tableau « Il faut savoir culotte garder » me suffisent à entretenir le souvenir dans le confort de l'équivoque.
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Fred Størksen
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Prochainement:
troisième tableau. Pauline Mougins.
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sa sœur jumelle, Lydie
..ha
tu y vas fort :
"à la longue, la beauté n'est pas moins lassante que la laideur et les canons du désir sont aussi imprévisibles que les voies du Seigneur"
Rédigé par: jp | septembre 07, 2006 at 10:10 PM
Les "poires callipyges" parlent bien à un amoureux de l'Afrique. "Les canons du désir sont aussi impénétrables que les voies du Seigneur", ça parle bien à un prophète. Bravo pour les chutes humoristiques comme l'ex-voto sur la RD 203. Mais vraiment que fais-tu au Portugal qui grouille de troupeaux de chiens abandonnés et faméliques? Chaque tableau (j'ai déjà lu le troisième)relate une mésaventure canine...Tu es poursuivi par cette malédiction.
Rédigé par: Chedozot | septembre 12, 2006 at 09:04 AM