Esquisses (3)
-
Rappel:
"Esquisses" se lit dans l'ordre numérique, par tableaux. Voir Esquisses (1) Premier tableau "Maud". Deuxième tableau "Sonia"
-
Troisième tableau: Pauline Mougins
-
-
-
J'ai atterri aux Adrets de l'Esterel, à une quinzaine de kilomètres au nord-ouest de Cannes. C'était un 22 septembre, au beau milieu du règne du président Valery Giscard d'Estaing. L'air était doux. J'avais sauvé toutes mes miniatures des convoitises de Sonia et j'entendais vivre à neuf, de douceurs et d'extases limpides. J'avais déniché un amour de maison d'une architecture plutôt ingrate, encadrée de pins parasol, de mimosas, d'aloès, de bambous et de lianes. Une vigne vierge avait pénétré dans la plus vaste des chambres, celle que je m'étais choisie. Je disposais d'un atelier dans un bâtiment annexe. J'avais tout pour être heureux, le luxe en moins.
-
-
Mes voisins immédiats étaient les propriétaires de cette demeure inespérée. Au nom de nos origines nordiques communes, ils m'avaient accueilli en ami, voire en frère. Ils recevaient beaucoup. C'est chez eux que je fis d'abord la connaissance de Pauline, une Lyonnaise délurée qui tenait un hôtel de tourisme au centre de Cannes.
Délurée était le mot. Elle m'embarqua dans sa vie dès après le dessert et les liqueurs. On buvait sec chez les De Watteyne. Marc, au prénom prédestiné, était résistant. Son foie était rôdé à l'existence coloniale, Corée, Indochine, Djibouti, Papeete...C'est bourré comme un proconsul de l'Empire décadent que je goûtai (sans appétit initial) aux fruits peu défendus de Pauline. Je n'avais rien à faire de ses abondantes « heures de vol » alléguées ni surtout de son chien, un bobtail qui ne la quittait jamais. Je n'ai aucun souvenir tangible de cette nuit passée en lévitation sur un corps qui m'était encore inconnu, sinon un usage immodéré de cachets pour combattre les brûlures d'estomac et mes efforts pour repousser l'animal qui avait investi mon lit par le pied, vouant à l'échec toute velléité de prendre possession de sa maîtresse.
-
-
Mais Pauline avait l'habitude des hommes en mal d'inspiration. C'était une soixante-huitarde, une vraie, « décoincée », rompue au dialogue. Tous ses amis - ils étaient légion prétendait-elle - étaient passés au moins une fois par ces moments d'échec. Elle-même en éprouvait comme tout le monde lorsque le désir n'était pas au rendez-vous. Ayant connu sa première expérience et y ayant pris goût à treize ans à peine, sur les genoux d'un monsieur d'âge mûr, elle était peu farouche. Il lui arrivait de faire l'amour par simple distraction, comme on prend le thé. Il lui arrivait aussi, quand elle roulait, de se découvrir et de mesurer la longueur de l'émoi du conducteur, voire d'en éprouver la contenance. En dépit des apparences, ce qui l'intéressait chez moi n'était pas fondamentalement ma virtuosité de mâle, mais ma maîtrise des arts plastiques.
Au matin, après nous être rafraîchis, j'ai fait une ultime tentative en lui faisant part de mon projet de carrière. Prenant son bas-ventre en exemple, l'inscrivant dans une lucarne approximative comme le font les metteurs en scène, j'ai débité ma philosophie du cadrage serré, ce qui eut l'heur de lui plaire. A ce prix, nous allions devenir inséparables. Pas d'artifices entre nous, que du travail et du bon temps, tandis que le chien Malabar vaquait dans la jungle. Nous fîmes un essai sous différents angles, de la prude et timide ouverture au grand écart de danseuse. Un chat est un chat, que diable! Mais mon crayon titubait. Pauline était svelte, déliée, difficile à saisir. Je n'avais encore que la pratique du corps de Madame, tout en cernes, en noirceurs sur lit de roses. Avec elle, l'artifice de la bougie m'avait mâché le boulot et permis de dissimuler mes lacunes dans les ténèbres. Avec Pauline, femme claire dont le sexe ne faisait pas son âge, impossible de tricher, fût-ce en me retranchant derrière mon manque de forme. Je doutai de mes organes comme de mes doigts, cassai une mine, encrassai ma gomme à force de ratages...moi qui venais de me dire possédé par le sens harmonique des courbes et des proportions humaines. Ma stratégie de visionneur jouisseur n'avait plus aucun sens, ce qui était pire à mes yeux qu'une défaillance de gestes. Je n'éprouvais pas la moindre tension en dépit de mes appels désespérés à l'onirisme, aux touffeurs de Maud et surtout de Claire Binet, ma première bonne, au plus profond de ses débattements et de ses béances. Je lassais. Elle abandonna la pose généreuse.
-
— Quand tu seras prêt!
-
Cet avertissement me fit l'effet d'un gnon dans le foie, mais au lieu de rester plié sur place, je pris la mouche.
-
— Attends voir salope!
-
Je risquai le mot. Il lui plut.
-
— Bobards! Rétorqua-t-elle en filant se doucher.
-
-
Bloc et crayon au poing, je la rejoignis dans ma salle d'eau indigente aux faïences écornées. C'est assis sur le carrelage que je la possédai soudain sur le papier avec une ardeur assassine. Côté face, je voyais l'eau caracoler sur son mont de Venus et converger jusqu'aux lèvres menues et bien dessinées que je n'avais pas su prendre. Le courant y faisait un ressaut. Les gouttes étaient devenues fontaine, à cet endroit précis. J'étais fou d'admiration et de désirs. Je lorgnais. Je branlai un peu de la tête, saisis un ruisseau, le coursai jusqu'à sa perte et puis remontai capter une nouvelle source pour un nouveau parcours.
Pauline se cambrait, ondulait, exhibait, provoquait, se retournait, usait et abusait du gant de toilette, du pommeau de douche. J’avais vu ça dans des films suédois à quatre sous, mais jamais en trois dimensions. Du coup, je plaquai mes outils, fasciné. Côté pile, je voyais le flot canalisé dans une gorge rectiligne et resurgir sur un envers plus lippu, pareil à la morphologie humanoïde du Bergeron, l'abricot souverain que j'avais peint et repeint pour cette raison gourmande.
-
-
J'y appliquai deux doigts de familiarité bonhomme. Je fis décrire une volte à mon modèle qui m'obéit de bon cœur. Tel le héros du film « l'Empire des sens », de l'éminent Japonais Nagisa Oshima, je m'insinuai, je flairai, je barbotai, je bus jusqu'au delirium, mordillai, léchai, fourrageai, aspirai presque à dénoyauter, émaillant ma gloutonnerie de grognements, sur une musique de bourdon butinant. Dès que je jugeai le fruit à point, vulnérable, je rejoignis la bouche menue de Pauline, un autre fruit de la race des bigarreaux, un burlat juteux, écarlate et croquant. Je gérai la montée de son adrénaline, j'attendis encore et devançant sa charge, je lui donnai l'estocade vengeresse, lente, phénoménale je crois me souvenir, déchirante, mais sincère. Je lui bridai les yeux. Elle devenait l'héroïne du film, la servante aimante et impérieuse, jamais rassasiée. J'ai dû dire quelque chose de vrai et de tendre. Je juge aujourd'hui « oral de rattrapage et épreuve pratique presque réussis ». Mais sur le moment, en plein cinéma, je n'avais pas une once de cynisme, sauf à l'endroit de Malabar: il jappait au dehors, tel un cocu ivre. Nous sommes restés non plus Japonais mais Siamois un moment, solidairement dépendants, statufiés. Nous ne sentions pas la dureté ni la fraîcheur du carrelage. Pauline m'emprisonnait. J'ai palabré. Quand enfin, triste orphelin, je m'en suis libéré, elle a protesté en vain. Nous sommes retournés au lit. Nous avons dormi jusqu'à midi, jusqu'à ce que Marc fasse pétarader sa moto pour nous indiquer l'heure, je suppose. Le bobtail pleurait. L'air était encore plus doux. Des abeilles bombinaient. Des enfants riaient dans le voisinage et dans le lointain, une tronçonneuse enrageait. Nous avons récidivé sans que j'aie besoin de stimuler mon hypophyse avec des images de salle de bain, d'eaux vives, de kimono, de saké. Elle a pris les commandes, offrant à quatre de mes sens émerveillés, tous les sucs qu'on ne trouve qu'en paradis. Quand elle s'apaisa, elle m'appela « son petit peintre à la langue de vipère qui dessine des moutons noirs ».
-
Famaladouch'
-
Je tenais mon tableau, mais pour l'heure, nous descendrions à Cannes pour nous y enivrer d'autres substances aphrodisiaques, de pollens, de rougets grillés, d'ail, de piments et de rosé de Bandol. Je rangeai l'esquisse dans un petit carton à dessin et suivis la belle au flair. Elle empestait l'amour illégitime et tout ce dont j'avais été privé depuis le départ de Maud. J'étais devenu Marlon Brando et Vittorio Gassman à la fois. Dernier Tango, Parfums de Femmes. Elle, elle était Manon. Je dirais aujourd'hui Victoria Abril dans le film d’Almodovar « Talons aiguilles » pour rajeunir l'image. Le temps (toujours lui) a passé. J'ai exécuté plus tard le tableau en moyen format.
Je l'ai intitulé « Famaladouch ». Pauline me l'a payé cash deux fois son prix et m'a promis de me fournir en outre deux clientes fortunées, Ludmilla et Edmonde dont je parlerai plus loin. Je vivais de mon artisanat, partageant ma résidence entre les Adrets et l'hôtel où Pauline Mougins prenait ses quartiers. J'ai connu du monde, exposé mes miniatures sur la Croisette, renoué d'une certaine façon avec Sonia lorsqu'elle est venue installer le cabinet à sa nouvelle enseigne: Uni-Borgel. J'ai mis Sonia en garde sur son choix. Plaisantins, concurrents, amoureux déçus n'allaient pas manquer de dévoyer sa raison sociale. Il suffisait de changer une consonne. Elle ne comprit pas sur le champ. Elle était lente de l'hémisphère gauche, elle n'avait pas l'agilité cérébrale de Pauline.
Attablés devant un couscous royal dans un bistrot du Suquet, nous nous sommes raconté nos aventures, les miennes avec les petites cailles de l'arrière-pays, les siennes avec un écrivain à la mode, un marin célèbre, mais rien sur ce député ou sénateur ou préfet qui possédait mon premier tableau prétendument volé. Il lui avait été destiné dès l'origine, j'en avais la conviction. A posteriori, je pouvais me prévaloir d'avoir eu pour rival un leader politique, peut-être demain ministre. On verra qu'il n'en fut rien. Sonia s'était enrichie dans la vente de partis. Elle avait remplacé la bonne par une gouvernante. Mon ancien atelier avait été loué à un jeune publicitaire, d'ailleurs auteur de l'enseigne que j'avais dénaturée en « UniBordel ». Un minet. Odile, mon péché mortel, avait fini par succomber à la fortune d'un industriel retraité. Quant à Maud, elle avait épousé son ramoneur, élevait ses jumeaux Xavier et Sylvie. Elle habitait chez sa maman. La province ne manquait pas de relief. Madame avait pris des hanches et des joues. Ça lui allait bien. Elle ne portait plus de culottes. Je le constatai sous la table en ramassant ma serviette qui avait chu. Elle reviendrait, promis juré, à la faveur de tournées d'inspection.
La déontologie du « Matrimonio » (j'appelais ainsi son domaine), était devenue très stricte. Plus question de marier des choux frisés à des boulons de huit, selon ma formule personnelle qui ne la faisait plus sourire. Elle croyait à une science des couplages, fondée sur la combinaison de critères objectifs et subjectifs. La psychologie, la graphologie, la numérologie, l'astronomie, la sophrologie, la morphopsychologie, l'informatique de pointe étaient entrées dans le jeu.
Madame n'était plus seulement veuve Comtesse Sonia Borgel de Saint-Sauveur, elle était devenue experte. Moi aussi dans un sens. Nous étions à égalité, mis à part le blason qu'elle avait, disons-le clairement, récupéré par mariage. Feu le jeune comte de Saint-Sauveur, schizophrène, s'était tôt suicidé à la chevrotine. Là-bas dans l'ouest, j'avais hérité de la veuve par hasard et des soupçons d'assassinat que la commune renommée faisait peser sur elle. Nous nous quittâmes d'autant meilleurs amis qu'elle était fière de ma résurrection économique et sentimentale.
Avec Pauline, la vie avait commencé sans histoires. Elle aimait ma légèreté de parole, ma franchise et pour tout dire ma loyauté autant que mon bronzage, mes shorts délavés et mes appétits picturaux de félidés. J'aimais moins son chien Malabar qui nourrissait une jalousie sournoise à mon encontre. Je fus victime de trois agressions dont une avec morsure profonde au bras droit, celui qui peignait. Elle le fit piquer illico, avant même que je ne reçoive une injection antirabique.
Ce fut un drame dans notre vie heureuse. Nous fîmes chambre à part jusqu'à l'hiver. Avec sa bénédiction, j'ai compensé en braconnant dans l'arrière pays comme je l'ai dit. Peu de souvenirs attachants d'une ou deux baiseuses de bonaventure. Des chats de gouttière faméliques pas même bons à peindre, mais utiles à l'étude morphologique, à cette complexité graphique du con (je dis le mot avec tendresse), porte-monnaie insaisissable de mémoire. J'étais devenu professionnel. Je ne peignais plus pour la gloire. Sonia avait été ma dernière gratuité.
Le deuil de Malabar s'est achevé à Noël et nous avons passé le réveillon de la Saint Sylvestre chez mes voisins les De Watteyne. Dans cette maison chaleureuse, nous avons fait la connaissance d'Eva et d'Hélène, mais surtout, je me suis lié d'amitié avec Carole, la sœur de Marc. Une femme de tête splendide, un rêve d'enfants sages.
-
Fred Størksen
-
Prochainement:
quatrième tableau. Carole.
-
morphologie humanoïde du Bergeron
heureusement qu'il n'avait pas peint des ananas pendant toute l'année
Rédigé par: jp | septembre 11, 2006 at 10:21 PM
Formidable. Storksen est émouvant dans ses défaillances aussi bien amoureuses(une nuit de lévitation et de brûlures d'estomac)que picturales (crayon qui titube, mine cassée, gomme gomme encrassée). Il est énivrant dans ses triomphes et la scène de la salle d'eau est du grand art. La photo de l'abricot aussi. Tous ces "fruits peu défendus" sont bien intéressants en dépit de la trop bonne garde du chien Malabar...
Les rougets grillés, l'ail, les piments, le rosé de Bandol après l'amour, on croit y être, Storksen est un raffiné. J'aime l'expression, les périphrases (mesurer la longueur de l'émoi)et je pardonne "con" puisque l'auteur nous précise qu'il utilise le mot avec tendresse...
Rédigé par: Chedozot | septembre 12, 2006 at 03:29 PM