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septembre 15, 2006

Esquisses (4)

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Rappel:

"Esquisses" se lit dans l'ordre numérique, par tableaux. Voir Esquisses (1) Premier tableau "Maud". Deuxième tableau "Sonia". Troisième tableau "Pauline Mougins"

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Quatrième tableau: Carole

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Carole_portrait_opt

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Une artiste, enfin. J'eus pour elle un coup de foudre de tête. La particule attachée à son nom y était, peut-être aussi, pour quelque chose. Nul ne pouvait ne pas tomber sous son emprise. Pauline, déjà, avait été conquise par cette jeune illustratrice de publications enfantines qui s'était inspirée de Malabar dans l'un de ses albums intitulé « Onésime Truffier, chien poète ». Il m'arrive encore de le feuilleter quand la nostalgie de ma jeunesse est à son comble. Plus de trente ans après, j'ai du plaisir à revoir le bobtail dans sa défroque d'horticulteur et les textes qui le sublimaient:

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« Onésime ouvrit ses volets et trouva qu'il faisait très beau... Il dit bonjour au soleil qui lui fit un clin d'œil... Il mit sa belle salopette bleue et le t-shirt rose avec des étoiles vertes que sa tante Aglaé lui avait offerts le jour de son premier vaccin... ».

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Nous sommes à la Saint-Sylvestre. A la table de fête, il me fallut veiller à ne pas trop accaparer Carole au détriment des convives. Marc d'abord, l'hôte, chef de tribu, frère de Carole. Marie ensuite, l'hôtesse, et leurs enfants, Bénédicte surtout, ma préférée des deux pour l'empressement qu'elle me témoignait. Hélène et Eva, enfin, couple invité comme nous l'étions, ainsi que deux garçons dont j'ai oublié les noms.

Très vite, Carole et moi, nous nous sommes découvert des parcours communs. Nous avions fréquenté la même école des Beaux-arts à dix ans d'intervalle. Nous avions eu les mêmes professeurs. Raboisson, du Cantal, dit « Tête de Bleu » et Aberlour, de Morlaix, affligé d'une touffe de poil de sanglier dans chaque oreille. Chalopin de Touraine, enfin, l'homme au crayon d'or, premier prix de Rome, surnommé « Cholapin », mon maître du nu qui m'avait appris à construire l'invisible et l'envers, avant de dessiner l'endroit.

L'année 77 arrivait à son terme. Elle nous avait emporté Maria Callas, Jacques Prévert, René Goscinny et Roberto Rossellini. Mais Nous, nous avions gagné Carole de Watteyne dont le physique et les allures aristocratiques ne trahissaient cependant pas l'ouverture et la liberté d'esprit.

Les de Watteyne descendaient d'un général médecin de l'armée royale belge. Marc n'avait pas réussi à égaler papa. Il s'était fourvoyé dans les rizières indochinoises et les mechtas d'Algérie sous l'uniforme de la Légion, noble institution qui recrutait les mauvais garçons dans les quartiers populaires, sans toutefois dédaigner les hidalgos et autres chevaliers errants. Mais on s'en foutait. Il en était revenu et bricolait assez pour vivre au soleil.

Nous avons fait bombance, sablé l'année nouvelle, dansé et rebu jusqu'à l'aube. Mais qui donc a lancé que je ne peignais que des femmes à poils, en insistant sur un pluriel qui me blessa ?

Tandis que je préparais la soupe à l'oignon dans ma maison, voisine de quelques mètres, Pauline a ouvert mon carton de reliques et fait circuler mes esquisses, mes études, mes écartèlements et les photos de « Famaladouch ». Gros succès de Sonia Borgel auprès des deux jeunes gens, élèves pilotes à la base de Hyères et triomphe de « Famaladouch » auprès d'Eva et d'Hélène. Moins pour mon exécution que pour l'attrait des formes de Pauline.

Carole était moins démonstrative, étant très éloignée de mon genre de par son métier, mais elle fixa longuement l'image de Pauline, essayant diverses poses qui me firent entrevoir très clairement qu'elle portait des bas, alors que le bas avait filé à l'Anglaise, emporté dans la tourmente des jeans.

Marc et Marie, quant à eux, prétextèrent la fatigue et leur devoir de veiller les enfants pour se retirer. A leurs yeux brillants et à leurs oreilles cramoisies, je devinai qu'ils mijotaient de commencer l'année sens dessus dessous.

L'épluchage de mes documents reprit de plus belle. Les deux aspirants d'Hyères s'enquirent de détails sur la pratique solitaire de Madame Sonia Borgel, telle que je l'avais peinte et s'inquiétèrent de savoir si j'avais consommé, de quelle manière et ce que nous avions fait de la bougie. C'était moi qui me retrouvai à poil, à mon corps défendant. Mais je me suis interdit toute réplique désobligeante au crépuscule de la fête.

Sans réfléchir, Hélène et Eva se portèrent candidates à une œuvre triple. Elles voyaient déjà leurs autoportraits accrochés aux murs de leur chambre et l'atmosphère qu'ils sauraient créer auprès de leurs visiteuses. Eva en voulait même deux : un grand et un autre, plus petit, pour humaniser la couchette de son Volvo 35 tonnes autrement que par des calendriers d'une marque d'huile, « Veedol » si j'ai bonne mémoire, où l'on voit une patineuse de choc aux seins martiaux crever l'image. Mais Eva m'imposait une condition: qu'elle pose en présence d'Hélène et réciproquement. Question d'honneur de femmes. Moi, je ne disais rien. Je laissais leurs imaginations libres de s'entredévorer. Je soupçonnai Pauline d'avoir manigancé cette scène avec talent pour encourager le mien.

Carole s'inscrivit, mais pour elle, pas question de cadrage serré. Elle se voulait entière et encore...Elle se voulait surtout à jeun pour prendre sa décision et en tout état de cause, elle souhaitait consulter. Nous savions qu'elle aimait passionnément un certain Jacques qui dirigeait un théâtre. A différents moments de la nuit, nous avions tenté de l'identifier dans un jeu de questions pièges sur l'air d' « Elle est amoureu...ze... ».

Le Jacques en questions était grand, s'habillait volontiers de noir, avait joué tout le répertoire classique mais s'était surtout fait remarquer dans Dom Juan au Français. Nous étions trop provinciaux pour deviner, ou trop gris, ou trop ignares. Je n'insistai pas malgré tous les efforts de Pauline à nous embarquer pour Cythère ou Lesbos, du moins dans une orgie gréco-romaine. Hélène Rossi était Toscane et Eva Mercantour Provençale. Elles portaient chacune un t-shirt (valant robe de soirée) sur lequel était inscrit: Pali, pali ô erotas en caractères cyrilliques. Cela voulait dire selon elles : « L'amour, encore, encore »...

J'avais le trac. Je n'étais pas peintre de harems, mais cadreur, je travaillais la macro au zoom, ce que je m'abstins de souligner. Pauline était déchaînée, s'affirmant avec véhémence « complètement libérée », comme au sommet d'une barricade du Quartier Latin, millésime 68.

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- On sait comment ta permissivité a dégénéré en 69, lui ai-je décoché.

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On a beaucoup ri de mon mot, côté aspirants, hélas. J'ai apprécié la retenue de Carole. Jacques était peut-être marié. J'avais le bon espoir de rater cette affaire et avec elle, je préférais cultiver des affinités de tête, quoique ses jambes et son « Jardin des Délices », imaginé à la hâte dans l'au-delà ténébreux des bas, ne me fussent pas indifférents. Elle ne s'épilait pas, où que ce soit, l'avais-je entendue dire. J'aime l'abondance, voire la prolifération. Maud et son tablier de sapeur que je disais « sanglier » m’avait rallié à cette cause. Mais pour l’heure, les liens d'Hélène et d'Eva me parlaient davantage. J'avais déjà fait mes repérages. Hélène Rossi serait assise en tailleur et Eva Mercantour allongée, prise en contre-plongée horizontale, sous une lumière rasante. Pour l'une et l'autre, je voyais une caméra suspendue à bout portant, munie d'un objectif propre à piquer la texture comme à accentuer les perspectives. Mon œil serait tour à tour celui de l'une et de l'autre, car j'avais compris les règles de leur propre jeu.

La soupe nous autorisa à élever le débat à hauteur d'estomac. Chacun mit la main à la pâte. Les militaires épluchèrent les oignons sous un filet d'eau, sans larme verser. Pauline et Carole dressèrent la table sans rien casser. Hélène et Eva râpèrent le fromage, sans s'embrasser dans des prises de goule à faire frémir un pélican. J'assurai pour ma part la cuisson.

Nous nous sommes séparés comme des millions de gens honnêtes, en nous échangeant baisers et numéros de téléphone. Pauline commencerait bien l'année. Nous avions enterré le deuil de Malabar. J'en avais bavé durant la fin de l'automne et le début de l'hiver. Elle était ma vie, du moins le pensais-je.

Carole m'a rappelé fin Janvier sans me parler de Jacques. Nous sommes convenus d'un format, d'un prix et d'un rendez-vous. Elle m'attendrait chez elle, à Nice, un 11 février à neuf heures trente. J'arrivai avec mon bloc, mes crayons, mes pastels gras et deux spots de photographe sur pied, tout un arsenal dont la présence la rassura. Elle m'avoua qu'elle se donnait ainsi en spectacle pour la première fois depuis les Beaux-Arts. Elle avait changé de coiffure. Ses cheveux que j'avais connus faux blonds, bouclés, avaient fait place à des mèches soyeuses, lourdes et foncées. Elle me faisait penser à une actrice que j'avais aimée dans un film drôle et noir de l'époque. Plus récemment, j'ai cru la revoir dans une publicité pour une marque de parfum. Mais je ne suis plus très sûr de la comparaison. J'ai appris à me méfier des années.

Nous avons parlé de ses livres, de ses projets, de mes expositions tous publics et tutti frutti. Nous aurions pu faire une bonne équipe, il en était encore temps. Elle me fit visiter son appartement, un attique haut perché d'où les vues sur le massif de la Turbie d'un côté et sur le port, de l'autre, étaient saisissantes. J'appréciai son bureau de travail où elle dessinait. Elle était plus douée que moi qui ne vivais au fond que d'une idée fixe bien rôdée. Je m'étonnai de la sobriété et de l'ordre quasi monacal qui régnaient dans sa chambre, de l'exiguïté de son lit bien rangé dans un angle. Pas une photo (sauf une affiche de théâtre dédicacée), ni un bibelot, une simple commode en pin brut, à peindre, une corbeille à linge en rotin et une chaise de jardin. Tout le contraire des capharnaüms de Pauline qui faisaient reculer ma mise en ménage. J'aurais bien vécu là.

Tandis que je mettais en place mon matériel tout en discutant métier, elle se dévêtit, ne conservant qu'un débardeur de soie pourpre clair et s'allongea. Je réglai la pose et les éclairages. Elle était trop blanche sur le blanc du drap. Je lui suggérai d'enfiler les bas qu'elle portait à la Saint Sylvestre. Elle me sourit, amusée. Elle s'agenouilla devant sa commode dont elle extirpa la paire de bas encore constellée de grains de fête.

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- Ne crains-tu pas que je fasse un peu pute?

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Je lui confirmai que le désir ne peut s'épanouir que dans le contraste et la perversité. Je lui contai l'histoire de Pauline aux Adrets, du miracle de la douche, du ruissellement de l'eau.

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- Comme tu te veux en entier pour des raisons que je respecte, permets-moi de contourner ton barrage à ma manière.

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- Je ne fais pas de barrage...

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- C'est vrai dans un sens. Tu viens d'ôter ton joli slip indigo sans aucune espèce de vergogne, comme si nous étions mariés, mais je voudrais t'aider à surmonter tes dernières résistances. As-tu un polaroïd?

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Je pris deux vues, avec et sans bas. Carole fut convaincue du bien-fondé de mon cadrage qui permettait dans une seule image de focaliser paradoxalement sur trois plans: son visage, ses seins, son sexe, les parties significatives de sa féminité.

Elle admit ma thèse, à l'opposé de l'enseignement de Chalopin qui prônait la « globalité », dans l'unité de ton.

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- A propos de Cholapin, me fit-elle, c'est lui qui m'a initiée à la pose. J'étais désignée d'office à l'Ecole. D'ailleurs, je ne me forçais pas. J'aime me montrer depuis ma prime adolescence que j’ai passée au Zaïre, au Congo belge à l'époque. J'avais quatorze ans et la même taille déjà. J'ai eu une liaison très particulière avec un médecin colonial, attaché au cabinet de mon père. Jamais il ne m'a touchée. C'est Cholapin qui m'a déflorée quatre ans plus tard, à Lille.

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- J'y comptais bien.

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- Bref, mon attaché colonial donc, qui était bon époux et bon père, catholique pratiquant, me donnait rendez-vous dans un bungalow gardé par deux civils musclés. Il me déshabillait, m'allongeait sur une natte et me contemplait dans une attitude de prière. Il se disait en proie à l’adoration. Mon sexe était, selon ses rares paroles, son seul moyen de ressourcement mental.

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- Et en échange, que te donnait-il?

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- Rien. C'était un honnête homme. J'avais ce que je voulais. J'aimais me montrer, comme je t'ai dit. Et lui, il aimait s'emplir de la vision de mon jeune corps.

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Je la crus. Le sexe de Carole, parlons-en maintenant, avec le recul. Je dirais aujourd'hui qu'il était un sexe fort. Il était impérial, mais pervers par omission. Il s'offrait avec panache à mes convoitises de maraîcher, de saunier et de forestier de l'époque, ce sacré saligaud qui vivait dans ma peau et que je toise avec tendresse du haut de mes soixante ans. Je dirais encore, pour corser mon souvenir et jouer au con , puisqu' Aragon lui-même m'y a autorisé avec celui d'Irène, que ce sanctuaire des sens me rendait lyrique. J'y voyais des brillances de caviar, des violets profonds d'aubergine virant aux mauves puis aux magentas des bougainvillées, des nacres d'huître perlière ourlée de cils vibratiles. Et sous les pétales nichés d'une rose des sables idéalisée, je devinais les vertigineuses carnations de l'orchidée. Pour être moins pompeux, j'y subodorais des soupçons de girofle, de coriandre, d'artichaut, de fleur de sel ou de salicornes.

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Carole_plume_au_vent_opt

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Revenons aux actes, au fil des notes que je dictais chaque soir sur mon cher et fidèle Revox, dès mon retour aux Adrets.

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Ses seins lourds et ronds pointaient leurs boutons d'églantine. Je lui demandai d'arranger les menues bretelles de son débardeur, de part et d'autre de ses « balises de détresse ». Les toucher eût été me perdre.

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Avec Pauline, j'étais devenu trop sensible aux sortilèges de ces antennes du désir auxquelles j'avais été presque indifférent durant ma jeunesse. Je lui demandai aussi de dégager l'aisselle droite, afin d'épanouir son bouquet d'herbes noires, une culture devenue si rare et qu'une mode absurde avait éradiquée au rasoir ou à coups de chimies, privant nos odorats primitifs de stimuli élémentaires. Déodorants égalent purification ethnique, extinction de la race blanche occidentale.

Je réglai de nouveau les éclairages et pris une autre vue pour fixer la pose. Ainsi, j'avais la certitude d'être toujours « raccord » comme on dit dans le jargon du cinéma, de retrouver les mêmes éléments lors des prochaines séances. J'effectuais un travail de script-girl sans le savoir. Son visage régulier me troublait autant que son corps. Le mystère s'y lisait en filigrane sous les ombres ténues que ses cheveux portaient sur son front, dans la clarté de ses yeux émeraude cernés de charbon, dans la douceur de sa bouche qui, à une infinitésimale nuance de dessin près, aurait pu être celle d'une garce, d'une égérie de groupe terroriste, d'une croqueuse de diamants.

Tout en traçant les lignes de force, je lui parlai de son livre Onésime Truffier. Pourquoi Onésime? Parce qu'il avait une tête à porter ce nom de jardinier plutôt que celui de Malabar.

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Pourquoi Truffier?

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Parce qu'il avait un étrange comportement avec les femmes. Pas si étrange que ça, d'ailleurs, pour le sale petit cochon qu'il était. Il n'arrêtait pas de me renifler. Je l'ai un jour surpris dans sa débauche, en flagrant délit d'attentat sexuel. La victime était une sorte d'Anglaise, genre Jane Birkin en short, tu vois, qui s'escagassait les yeux sur la vitrine d'un chausseur. La pauvre! Elle était penchée sans malice en avant, les mains en appui sur les genoux, les fesses bien sûr en saillie, offertes au crime, comme à saute-mouton. La brute, que je promenais pour rendre service à Pauline, s'est soudain cavalée avec la laisse. Droit direct, Malabar a planté sa truffe pointue à l'intersection des fesses de la Jane, tout aussi innocente que celle de Tarzan. Le short était court, j'en conviens. Mais le cri horrible, le déchirement de voix de l'infortunée, violée dans sa chair même, à ciel ouvert, en plein midi! Je l'entends encore hurler « Bloody hell! », jetant l'anathème sur la bête en folie. C'est pour cette raison que je l'ai surnommé Truffier. Car il y avait du groin fouillant l'humus dans sa culture. Mais cela, ni mon éditeur, ni les enfants n'ont à le savoir. C'est une histoire secrète entre Pauline, moi et toi, à présent.

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Onésime Truffier, transfuge de Malabar, bobtail humanoïde, pervers et salace dont j'avais été en quelque sorte le responsable de l'exécution...Je garde encore la cicatrice de ses crocs puissants et de sa rage à m'éliminer. Aussi, Carole ne s'étonna-t-elle pas de sa jalousie morbide à mon encontre. C'était un chien à femmes.

Nous avons mis fin à la première séance sur cette note mi-figue, mi-raisin. Carole enfila son slip indigo, y rangea sa forte pilosité marginale dont elle tirait fierté, rajusta son débardeur, ôta ses bas, choisit un pantalon et un chemisier de lin, rassembla ses cheveux en arrière, les fixa avec une barrette. J'ai replié mon matériel et nous avons appelé Pauline pour lui donner rendez-vous à une terrasse d'Antibes, jadis célèbre pour avoir accueilli les célébrités mondiales du jazz et de la chanson : Satchmo, Bechet, Fats Waller, Piaf. Il n'en restait que des fresques murales, mais la bouillabaisse, le bar en croûte de sel, l'agneau de lait de Sisteron au miel de lavande étaient honnêtes, loyaux et marchands.

A table, nous avons refait le monde, fustigé notre société de droite giscardienne « décrichpée », mais pas davantage pourvue d'imagination que la précédente, malgré qu'elle en eût. Et comme dans toute discussion de ce tonneau, nous dérivâmes peu à peu aux confins du plexus sacré puisque depuis dix ans déjà, sur les barricades de mai, nous avions résolu d'appeler un chat, un chat:

Oui, le cul était encore et toujours roi. Il menait l'existence. Suivez nos regards vers les chiens, les chats, les chenilles processionnaires, le seigneur de Brantôme, Choderlos de Laclos, Jacques Lacan (encore un Jacques!).

Ah ce Lacan! Psychiatre et psychanalyste! Il venait, paraissait-il, d'acquérir à prix d'or un tableau « sulfureux »: oui, une chatte en gros plan! Nous glissa Carole, faussement outrée.

Ah ce Lacan, à l'âge de soixante seize ans! Elle tenait l'information d'un ami commissaire priseur. Une œuvre d'un peintre anonyme, paraissait-il.

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- Anonyme, tu parles!

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Tous les regards se tournèrent alors vers moi. Je jurai n'y être pour rien. Mes invitées me semblèrent en douter, tant mieux. Je ne me plaisais que dans l'ambiguïté, sauf avec Pauline. Notre liaison amoureuse s'était bâtie sur la transparence. Par ailleurs, je n'étais pas fâché par la perspective (fût-elle douteuse) d'entretenir la libido des psychanalystes, gens d'équilibre par présupposition. Imaginer le cercle de disciples de Lacan se branlant en pensée sur ma toile - et donc refusant le coït ou réprimant leur complexe de castration - eût été une consécration dans ma vie de peintre entre deux âges.

Honnêtement, ma spécialité n'était que coïncidence. Carole en doutait encore.

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- Qui donc était ton modèle, Fred?

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- Personne, je te dis, à moins qu'il ne s'agisse du tableau perdu ou volé de Madame. Je serais curieux d'en savoir plus auprès de ton ami commissaire. Et de toutes façons, Madame avait toujours posé, vêtue d'un minimum.

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Je me gardai de révéler à mes admiratrices que le tableau de Lacan (qui d'ailleurs n'avait rien de sulfureux) était de Gustave Courbet. Il s'intitulait, on le sait, « L'Origine du Monde ». Une magnifique huile dont je ne connaissais l'existence qu'à travers mes lectures. Carole avait donc une faille dans sa connaissance de l'histoire de l'art.

Ce doute entretint peut-être la tenue irréprochable de nos séances suivantes, jusqu'à la finalisation du tableau. Dieu sait pourtant s'il me fallut batailler pour ne pas défaillir et donc, déchoir.

L'œuvre fut achevée en juin, avec l'apposition de ma signature à l'endroit (Størksen) et de ma dédicace au dos:

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« A Carole De Watteyne, princesse de Kinshasa,

cette vision d'artiste

aussi proche que possible d'un idéal souvenir d'Afrique ».

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J'étais fier d'avoir commis ce quatrième délit.

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Fred Størksen

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Prochainement:

cinquième tableau. Hélène & Eva

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Voici les sites qui parlent de Esquisses (4):

Commentaires

Une petite pause bénéfique pour mes vieilles artères après le tsunami de la salle d'eau...
Ce quatrième tableau flirte jusqu'au vertige avec les abysses, sans jamais y tomber. Quelle maîtrise!
Bravo pour toutes les métaphores de "maraîcher, saunier, forestier": avec Fred, l'"origine du monde" se déguste dans un contexte d'aubergines, de fleur de sel, de bouquet d'herbes noires, de bougainvillées, de girofle et de coriandre. Je préfère les "boutons d'églantine qui pointent" aux "tétons qui bandent" de Maud.
"De la table au lit, il n'y a qu'un pas" dit la sagesse populaire et je me délecte dans ce tableau comme dans les précédents à la description des repas fins qui accompagnent l'érotisme: bar en croûte de sel, agneau de lait de Sisteron au miel de lavande...
Merci enfin pour la réhabilitation, ici encore,de l'olfaction, sens totalement oblitéré par les puritains: "ils ont privé nos odorats primitifs de stimuli élémentaires". Je partage l'opinion sévère de l'auteur:le déodorant, c'est de la purification ethnique...
Quant à "commencer l'année sens dessus dessous", cela évoque pour moi un beau souvenir... Mais ce sera pour une autre fois: tous mes fils n'ont pas été conçus dans la "catastrophe"...

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