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octobre 12, 2006

Esquisses (6)

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Rappel:

"Esquisses" se lit dans l'ordre numérique, par tableaux. Voir Esquisses (1) Premier tableau "Maud". Deuxième tableau "Sonia". Troisième tableau "Pauline Mougins". Quatrième tableau "Carole". Cinquième tableau "Hélène et Eva".

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Sixième tableau: Antonella

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Antonella_vignette_opt

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Ce devait être dans les premiers jours de mars. Il était midi. Le soleil était de la partie. Marc de Watteyne et moi, étions assis à califourchon sur notre mur mitoyen. Un pastis à la main, nous trinquions militairement à la santé de nos pouliches, de ceux qui les montent et de ceux qui les peignent. Après le troisième toast, nous avons jeté nos verres par dessus nos épaules, à la russe. Leur bris nous fit rigoler grassement, comme à la chambrée. Marc se rappela la chaude ambiance des bordels de Saïgon et moi, mes dernières cuites avec Madame, quand nous avions décidé - sans haine - de nous quitter.

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Il regretta que sa sœur Carole n'ait pas eu cette chance de se séparer de son homme avec autant d'humour. Elle vivait un enfer, n'en finissant pas de renouer, de rompre et de renouer de nouveau. Il était marié, père de famille et comédien, ce qui n'arrangeait rien. Comédien, ce n’est pas un métier. Difficile de renoncer à quelqu'un quand on l'a tellement dans la peau, qu'on en est marteau, dit la chanson.

Marc avait réussi, prétendait-il, à effacer une Vietnamienne de sa vie. Nécessité politique. Il y pensait encore parfois, mais de moins en moins. Marie, son épouse, était parfaite, si clémente, les enfants si beaux et si drôles. Il ne regrettait rien, sauf peut-être ce corps lisse d'Asiatique. Mais il se consolait facilement en se disant que ce corps était loin d'être le même, celui qu'il avait étreint voilà vingt cinq ans. Il devait en avoir quarante aujourd'hui, il avait pris de la bouteille. Ou peut-être était-il enterré, incinéré, dispersé au vent de la mousson.

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Ah, toi, quelle chance tu as! Me soupira-t-il. Je devais en voir de la fraîcheur, du petit minet, de l'entrechat...Et je devais forcément en toucher aussi.

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Tu goûtes, des fois?

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Moi? Jamais. On me paye pour ce boulot. Je suis un vénal, un mercenaire.

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Ça, c'est un métier. J'aurais dû apprendre à peindre au lieu de crapahuter dans les rizières, vendu aux Français puis aux Ricains. Je me sens vieux. Je flétris, Marie aussi.

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Je mis le holà. Marc allait chialer. On a rebu un coup de chasse-spleen. J'ai déjeuné chez lui, avec Marie et les enfants. On s'en est mis plein la lampe, servis par Bénédicte, la fille aînée qui prenait un soin particulier de mon assiette et me collait la pointe dure de ses seins dans le dos quand elle me servait.

On a fini par aller faire la sieste, chacun de son côté. J'ai été tiré de mes songes par un appel. Au bout du fil, la voix d'Antonella, présente, pressante, grave.

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J'ai... j'ai besoin de commencer, Fred. Je peux monter vous voir, maintenant?

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J'ai dit oui, par jeu, par curiosité. Je ne la sentais pas celle-là. Elle m'avait reporté des rendez-vous l'automne dernier, posé des lapins ou reçu chez elle en présence d'un grand type suffisant à la tête de souteneur, Mario. J'avais fini par me poser des questions sur les relations de Pauline et de la Ceccaldi. Comment s'étaient-elles connues? Où? Dans quelles circonstances? J'avais suspendu mes investigations en voyant « pousser », puis s'épanouir le ventre de Pauline. Il ressemblait à une proue de Paquebot. Nous en étions au huitième mois. Les jumeaux naîtraient en avril. Nous avions gardé nos appartements, elle à l'hôtel de Lyon, moi dans l'Esterel. Je faisais la navette deux fois en semaine et je descendais pour le week-end complet, le vendredi soir. Je dormais parfois à l'atelier ou je voyageais, mais je ne travaillais plus guère au sens pictural du mot.

Mon commerce parallèle fonctionnait comme sur des roulettes. Pauline le gérait depuis l'hôtel. J'approvisionnais des galeries jusqu'en Bretagne, ma plus longue distance. Ma grosse Volvo à large fond plat, véritable cargo des autoroutes, faisait merveille. Les miniatures de Jakarta, by Fred Størksen se vendaient de plus en plus loin, à Collioures, bien sûr, au Lavandou, mais aussi à Hendaye, Biarritz, Royan, Quiberon, Deauville, là où il y avait de l'oseille en villégiature. Je n'avais pas peint de femme depuis les Toscanes et voilà que la Ceccaldi réapparaissait dans ma libido en sommeil, à un moment de paternité imminente.

Un crissement excessif de larges pneumatiques sur le gravier me fit bondir, sans que je sois vraiment surpris. J'attendais une arrivée insolite. La Maserati s'immobilisa devant le perron. J'accueillis Antonella comme une amie de longue date, bras ouverts, un pinceau entre les dents. Elle était vêtue à l'indienne: pantalon, chemisier, veste de soie à boutons. J'aurais pu me croire à Java, en présence de Li, la fausse princesse qui régnait sur une ruche de cinquante peintres tâcherons, mes fournisseurs d'art. Baisemain, ample geste d'invitation à pénétrer dans mon domaine, repeint à neuf par Marc, bien heureux de valoriser son patrimoine et d'arrondir sa solde de capitaine en retraite. Il allait encore m'envier.

La Maserati immatriculée à San Marin et sa conductrice ne passeraient pas inaperçus. Cette fois, elle avait décidé. Elle voulait rien moins que deux tableaux. Un grand pour son corps, un plus petit pour son portrait. Budget: cinquante mille. Je rigolai.

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Tu te payes ma tête?

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Je poussai jusqu' à quatre-vingts. Il me faudrait des heures et des heures pour sculpter son corps de reine dans sa blancheur enfantine et pour saisir ses yeux immenses, l'intensité de son regard, le pulpeux de ses lèvres. Et pour rendre son expression fébrile de désir. Car c'était bien du désir, n'est-ce pas, qu'il fallait faire jaillir de tout ça? Elle accepta le marché et mon autre requête d'ordre pratique: vingt-cinq pour cent d'avance, là, maintenant. Vingt-cinq autres pour cent à mi-route et le solde au vernissage. C'est que j'avais assimilé des recettes utiles au contact de Sonia. Madame me disait toujours « plus tu exiges, plus tu sécurises ».

En échange, bien sûr, elle m'imposerait le secret absolu. Elle me confia un numéro de téléphone et une adresse strictement protégés. C'est là que je travaillerais, quasiment d'une seule traite, esclave de la toile. On commencerait après-demain, à quatorze heures et chaque jour jusqu'à exécution. Pour ce prix-là, elle pouvait laisser libre cours à ses préférences.

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— Alors, ne perdons aucun temps, déshabille-toi. Visite de défrichage, je lui dis.

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Elle obtempéra, tomba le futal, puis la veste et le chemisier. Il y en avait pour deux briques sur le carrelage.

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— Agenouille-toi sur la table basse. Lumière. Je cadrai à vue, bras en extension, pouce et index joints.

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— Comment me trouvez-vous?

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— Bouleversante, « photo-éro-génique ». Tu ne ressembles à personne. J'en ai vu pourtant des ventres. Le tien est atypique.

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— Je n'ai jamais eu de poils, c'est une curiosité, un cas génétique. Adolescente, à mon lycée des neiges, dans le Valais suisse, j'en souffrais. Ni règles, ni poils, ça vous atteint le système. J'ai eu honte de mon corps jusqu'à ce que je connaisse des hommes, des femmes qui l'apprécient et me fassent prendre conscience du plaisir. Je me suis découverte nymphomane, Fred.

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— Je le savais.

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— Par Pauline?

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— Non, j'avais deviné à l'examen de ton débit de voix, au téléphone d'abord, puis quand nous sommes allés chez mes copines, l'été dernier, t'en souviens-tu?

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— Elles ont dû me trouver stupide, ridicule.

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— Pas du tout, elles en ont vu aussi, tu penses bien. Elles sont tant sollicitées, surtout sur la Côte. Pas un jour sans avances.

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— Vous me jugez comment?

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— Comme tu es, comme une cliente.

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— Une patiente, vous voulez dire...

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— Je ne suis pas psy, ma chérie, je peins ce que j'aime, c'est tout. Ton petit oisillon ingénu va me payer un grand berceau, un landau double, des pots d'aliments, de l'éducation et s'il en reste, des vacances à Florence, à Pise, à Sienne, à Côme, à Lucca, tout ce dont une honnête famille rêve.

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— Je suis née à Lucca.

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— C'est une bien jolie ville avec ses remparts et sa population à vélo.

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— J'en ai la nostalgie, celles de mon enfance heureuse et de mes premières amours.

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— Pourquoi n'y retournes-tu pas?

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— Je suis condamnée, condamnée à fuir.

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— Dans l'opulence, tout de même, donc dans la liberté.

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— Evidemment, j'ai des moyens, mais il me manque l'essentiel.

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— Et quoi donc?

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— Je...je ne sais pas encore.

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— A propos de fric, tu me règles comment?

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— En espèces, tenez. Dix, vingt mille.

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— Je te fais un reçu?

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— Pas la peine, j'ai confiance en vous.

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— Rhabille-toi.

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Je m'en suis mis plein la mémoire et ce n'était qu'un prélude. Antonella a déguerpi, intouchée, délestée de vingt dérisoires papiers, en éjectant des kilos de gravier. Ses tout petits pieds avaient de l'énergie en trop. J'ai planqué ses coupures dans un dossier « Lucca » et je suis descendu à Cannes, rejoindre mon foyer d'amour. Pauline et sa femme de ménage Katioucha avaient préparé de la socca et des farcis, du typiquement niçois. Galette de farine de pois chiches, courgettes, aubergines et tomates garnies de viande hachée, d'oignons, d'ail et d'herbes. J'ai choisi un bandol de derrière les fagots pour me délier la langue et j'ai accouché sous le sceau du secret : Lucca, le fric, mon matage apéritif, ma distance, mon ton péremptoire... bref, j'ai joué franc jeu, mais elle, qu'avait-elle à m'apprendre sur Antonella? Rien, rien que je ne sache, mais encore?

Elles s'étaient connues dans un club de gymnastique. Certes, Pauline avait un peu couché avec elle, par désœuvrement, mais misérablement. Son petit bobo de fillette lui avait fait peur. Elle n'y avait pour ainsi dire pas touché. La « nympho » était en fait une espèce assez courante d'impuissants qui courent les rues, riches ou pauvres. Pauline m'affirma l'avoir invitée chez les filles, un quart par charité, trois quarts pour son fric. Et du fric, elle en regorgeait, en raison inverse de sa pilosité... C'était dire si elle palpait dru.

La Ceccaldi (nous l'appellerions désormais ainsi) possédait une fortune immobilière ahurissante, des appartements à Marseille, Toulon, Nice, Monaco, Vintimille et surtout San Marin. Un jet basé à Lugano, des vignes à Montepulciano et des bordels à Naples, sans compter son portefeuille d'actions, géré chez Pochat, à Genève. Ajoutons encore au total ce qu'elle ignorait de ses biens. Ses incursions dans la mode, la lingerie fine, n'étaient que couvertures, épiphénomènes avec sa Maserati pleine de pêches, de rayures et son minou glabre. Trois facettes apparentes de l'iceberg. Des merdes en comparaison de tout ce qui baignait en profondeur, comme chez la D'Alembert, future cliente que Pauline s'était aussi promise de me faire rencontrer, dès qu'elle parviendrait à la saisir entre Neuilly, les Bermudes, Francfort, Le Cap. On n'a jamais idée des richesses que porte la terre... Souventes fois, ce sont des richesses de femmes. Il n'y avait rien à répondre. Je rendis les armes.

Au lieu et à l'heure dits, j'ai débarqué avec mon matériel dans une villa discrète du cap d'A... Portier électrique, caméras, le sésame s'est ouvert sur un décor de rocailles peu entretenues qui menait à une porte d'entrée entrebâillée. La maison ne ressemblait pas à La Ceccaldi dont j'attendais lourdes tentures, ors, argents, nègre du XVIIIe, trumeaux, psychés, tabatières. L'intérieur ne lui ressemblait pas non plus. Tout était peint de blanc très légèrement bleuté d'outremer, planchers, cloisons, meubles. Elle m'attendait au living dans un déshabillé noir, bien sûr. Et bien sûr, elle se leva, rajusta son vêtement, écrasa sa Benson et monta m'embrasser sur le front. Je lui ai rendu son baiser dans le cou. J'ai détaché ma montre, enfilé ma blouse, jaugé les éclairages, manœuvré ma belle ici, là, j'ai fait lentement glisser son déshabillé. Je lui ai lancé un coussin. Elle s'est agenouillée dessus, j'ai accroché le déshabillé en arrière-plan pour créer une toile de fond et je me suis assis en tailleur. Ce n'était plus un modèle que je tenais là, mais une sculpture tant ce corps était lisse dans la lumière diffusée par une baie encastrée dans le toit. Il me rappelait mes débuts, aux Beaux-Arts.

Elle avait fixé son regard sur un horizon idéal, nous nous évitions, c'était préférable, surtout lorsque je la lorgnai d'un œil au travers de la découpe de carton que je m'étais confectionnée. Belle statue, cadrée serré, comme une moitié de Samothrace ou de Vénus de Milo. Pas besoin (pour l'heure) de visage ni de bras. Un peu de tronc, davantage de ventre et de cuisses. Je commençai rapidement l'esquisse au crayon très maigre, en direct sur une toile de lin qui sonnait comme une peau de tambour. J'appliquai un jus foncé, mais transparent, sur le fond. Je détourai la forme avec soin: buste, hanches, membres inférieurs, genoux. Surtout ne pas rater la concavité intérieure des cuisses, celle qui fait le « canon » ou le « cageot ». Je passai un voile déjà préparé, fait d'un mélange de blanc, cassé de jaune de Naples.

Comme elle n'avait pratiquement pas dégoisé un mot depuis une demi-heure, je l'invitai à respirer. Elle me demanda la permission d'allumer une cigarette. Une Benson. Elle souffla.

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— Je suis très intimidée, me confia-t-elle.

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— Pense à autre chose, lui répondis-je. Il n'y a pas que ça dans la vie...

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Ma réplique la plia de rire. Je la regrettai, elle s'était déconcentrée, moi aussi. Ce fut la première fois que j'éprouvai de l'affection pour elle. Avec le recul, je crois que c'est parce qu'elle avait jeté son masque de riche inconnue. Nous avons observé un moment de pause en évoquant des histoires de ratages en amour, sublimés en fou rire: le brame inopiné d'un âne, l'effondrement d'un lit, le gargouillement irrépressible d'un estomac.

Elle aimait le whisky. Je crois aussi que rester tendue sans boire lui avait donné le vertige. Elle avait réussi ce tour de force de demeurer strictement immobile sans trembler. Dès la première gorgée, elle ne bégayait plus. Nous avons repris le travail. J'appliquai les valeurs sombres, celles qui, par transparence lointaine et par fusion en couches successives, allaient sous-tendre le modelé. Elle se trouvait contrastée, dure. Je lui expliquai la technique des glacis et l'effet satiné que j'en attendais.

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— Raconte-moi plutôt ton expérience amoureuse. J'ai besoin de t'entendre pour te peindre.

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— Je me doutais que nous y viendrions. Vous avez du pouvoir sur moi. Mais je sais aussi qu'il y a du laisser-aller dans vos convictions de froid plasticien. Vous bandez, ça crève les yeux. Ne voulez-vous pas goûter, là où votre pinceau musarde?

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— Je ne mérite pas encore.

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— Je plaisantais, c'était seulement pour vous mettre à l'épreuve. J'ai un goût, savez-vous?

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— Un goût du risque, oui.

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— Vous me désirez, n'est-ce pas?

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— Raconte-toi, ça fera passer la pilule.

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Suivit alors le récit d'amours torrides que j'attendais. Je n'en crus rien. Trop beau pour être vrai, trop précis pour être crédible. Des emprunts à la littérature galante. Je la soupçonnais d'étroitesse. Je subodorais que les hommes lui faisaient mal, que les femmes ne lui faisaient rien et qu'en dépit de ses tortures pour prétendre à un orgasme imminent, mais toujours reculé, elle poursuivait sa quête du feu. J'étais en somme une pièce de l'échiquier, un fou. Elle tentait la peinture comme on va consulter un guérisseur après avoir épuisé les ressources de la Faculté. Elle souffrait de « peine-à-jouir », ce mal des temps modernes qui n'inquiéta jamais un Casanova. Ce même mal dont, à ma connaissance, Madame était aussi affectée. Les « punitions » qu'elle m'avait naguère infligées n'avaient été en fait que des reculs, non pour mieux sauter, mais pour s'octroyer des sursis. Il avait fallu qu'elle tombât amoureuse d'un élu au destin plus prometteur que le mien, pour qu'elle songeât enfin à se soigner à l'huile de lin, aux pigments tirés d'oxydes de cuivre, de ferrocyanure, au White spirit.

Le cas d'Antonella était inverse. Elle allait au-devant de la peur, elle fuyait bille en tête. Je la coursai peut-être à la faveur de ces séances de nu.

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— Et Pauline?

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— Pauline? Un accident de douche après l'effort, la sueur le long des aines, la vapeur, la mousse du savon, la caresse des éponges naturelles, celle de ses mains comme des ailes de papillon sur mes seins, sa toison qui me grattait, sa curiosité - je suppose - pour mon bas-ventre de femme-enfant. J'ai le souvenir de ses lèvres et de sa langue menues, de ses belles et fermes fesses. Aucune ardeur possessive, mais un regard pénétrant, pervers, atténué par des souvenirs de baigneuses, un parfum d'adolescence et peut-être d'innocence. Ce ne furent que des jeux entre nous. Elle aime jouer, n'est-ce pas?

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— Qui s'assemble...

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Nous avions avancé en cinq heures d'échanges courtois. Je cernais mieux Antonella. Mais j'étais encore loin du compte. Je l'embrassai sur les paupières, elle me serra les hanches en guise de shake hand.

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— A demain, grand frère.

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— A demain, petite sœur.

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Je rentrai à l'Hôtel de Lyon, hanté par les fantômes endémiques qui habitent nos gênes, sans doute habités eux-mêmes par des instincts animaux que nos semblants d'humanité refoulent. Encore une fois (ce ne serait pas la dernière), je m'interrogeai sur nos schizophrénies, sur ce moi hypocrite (et sincère) qui fait de nous des sénateurs respectés, des bonnes sœurs admirées, des astrophysiciens couronnés. Et ce Moi sous-jacent de bouc, de cervidé, qui ne demande qu'à libérer sa semence dans un réceptacle qui, de toute évidence (ou en apparence), est conçu pour cet usage. Putain de moine!

J'allai regagner mon foyer, embrasser ma femme, jauger la croissance du « paquebot » et simuler le plus ordinaire des détachements pour dire que j'avais bien travaillé, que la Ceccaldi s'était fait prendre comme une chienne, à califourchon sur un tabouret de cuisine et qu'elle avait gueulé "encore, encore". En langage décodé, cela signifierait le contraire, à moins que Pauline ne soit encore plus fine que je ne l'espérais. Je ne savais jamais à quoi m'en tenir avec elle.

On a dû me corner au cul pour me faire franchir le dernier feu vert qui virait à l'orange. J'étais vanné. J'avais un peu mal. J'ai peint en vase clos pendant trois semaines. Rien n'était jamais assez parfait. Nous avons tenu bon, Antonella et moi, en dépit de « sorties de route » restées bénignes. Il est vrai que j'avais terminé par le portrait et que je n'avais plus besoin de la statue.

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— Vous êtes mon plus beau souvenir d'homme, me déclara-t-elle en me remettant le solde.

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Je ne pouvais pas en dire autant d'elle, mais je le lui dis tout de même. Je tirai moins de vanité de ma peinture que de ma « tenue ». Elle garantirait la pérennité de mon fonds de commerce.

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Fred Størksen

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Prochainement:

septième tableau. Edmonde

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Voici les sites qui parlent de Esquisses (6):

Commentaires

Belle lecture un dimanche matin à 5h. Merci

Un peu de frustration mais Fred ne peut pas toujours renouveler le coup de la salle d'eau. J'aime la fin "mon plus beau souvenir d'homme".

Remarques de forme:

La lecture de ce nouveau tableau accentue un embarras que j’avais déjà commencé à ressentir au chapitre précédent : comparé par exemple à « Maud » où le récit est concentré sur le personnage principal et sur un seul lieu, je trouve que la tendance récente est à la dispersion et j’invite l’auteur à y prendre garde. C’est gênant pour des peintures « cadrées »… Le lecteur (en tout cas, le lecteur âgé et ne jouissant plus de toutes ses facultés) perd un peu les pédales, ça « papillonne » un peu trop, c’est seulement in fine qu’Antonella devient vraiment le point focal. On est loin de l’unité de lieu susceptible de renforcer la tension ardente et la passion torride. Je détaille :

- Antonella n’apparaît qu’à la fin du 5ème paragraphe, elle se maintient au 6ème mais nous quitte déjà aux 7ème et 8ème.
- Début du §9 : le crissement de pneus est prometteur : on va entrer dans le vif du sujet… Les négociations financières des §§ 10 et 11 et le « défrichage » du § 12 avec ses dialogues nous tiennent en haleine mais les §§13 et 14 nous ramènent à Pauline et ses papotages.
- §15 : Antonella débarque enfin « à l’heure dite » et on ne la lâchera plus jusqu’à la fin (encore que : « je rentre à l’hôtel de Lyon », « je rentre dans mon foyer », etc.).

Je crois que la lecture sur écran (à laquelle je ne m’habituerai jamais, j’ai besoin de feuilleter, de revenir en arrière, de me rafraîchir la mémoire : voyons un peu, cette Pauline, au fait, qui c’est ?) me perturbe quand on fait allusion à des personnages ou des faits des chapitres précédents.

Si je ne suis pas le seul à réagir ainsi, l’auteur devrait faire en tête de chaque chapitre un petit rappel des noms propres ou bien introduire des liens quand il fait allusion à des personnages, lieux et événements qui sont en dehors du sujet central du chapitre. On se reporterait rapidement au § explicatif comme quand on tourne des pages en arrière. Mais si je suis le seul à réagir ainsi, l’auteur voudra bien attribuer mes commentaires à l’âge et se montrer indulgent…

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