« Esquisses (6) | Accueil | Esquisses (8) »

octobre 31, 2006

Esquisses (7)

-

-

Rappels:

-

"Esquisses" se lit dans l'ordre numérique, par tableaux. Voir Esquisses (1) Premier tableau "Maud". Deuxième tableau "Sonia". Troisième tableau "Pauline Mougins". Quatrième tableau "Carole". Cinquième tableau "Hélène et Eva". Sixième tableau " Antonella".

-

Rappel des personnages:

-

Maud_opt_1

Maud,

la pureté originelle révélée dans les fastes de l'exotisme.

-

Sonia_opt_1

Sonia,

l'esprit de lucre sous le masque de la concupiscence.

-

Pauline_mougins_opt_1

Pauline Mougins,

femme à la douche, égérie, mère de deux enfants, inventive, prête à toutes les compromissions pour faire de sa vie un chef-d'oeuvre en perpétuelle remise en question.

-

Carole_portrait_opt_1

Carole,

la chasteté déguisée sous le manteau de la convivialité.

-

Double_portrait_opt_1

Helena & Eva,

Le couple modèle. Le sens du partage sous les apparences de l'égoïsme.

-

Antonella_vignette_opt_1

Antonella,

la perversité contrariée sous le loup de l'infantilisme.

-

Bndicte_portrait_sur_toile_opt

Bénédicte,

l'impalpable mais inéluctable attraction des aimants de signe contraire.

-

Septième tableau: Edmonde

-

-

Edmonde_portrait_opt

-

-

Cannes, septembre 79. Florent et Florence ont cinq mois. Ils sont beaux et drôles. Je suis ce que l'on appelle un père comblé. Pauline est redevenue svelte. A trente-cinq ans, elle fait dix ans de moins. Nous sommes heureux de vivre. Nous nous aimons tous. J'approche la quarantaine, je m'aime bien également. Tout est pour le mieux. Nous sommes des gens aisés. Nous vivons dans le massif de l’Esterel dans l’attente d’emménager dans un mas que nous faisons rénover près de Fayence.

-

Digression.

C'est ce moment de calme et de plénitude que choisit l'Administration fiscale pour me soumettre à une vérification en règles qui aboutira en février 80 à un redressement inéluctable. Nos signes extérieurs de richesse ne correspondent pas à notre train de vie et Pauline a commis des légèretés dans la gestion.

C'est ce moment que choisit la Princesse Li, mon fournisseur de miniatures vénales, pour m'annoncer qu'elle met fin à notre collaboration. Sans doute a-t-elle trouvé un autre Fred plus simpliste et plus rentable. Nous sommes condamnés à un nouveau voyage en Indonésie, l'île aux faiseurs.

Je pars avec elle à Jakarta en octobre, laissant les petits aux soins de Marie de Watteyne et de Bénédicte, sa fille qui a seize ans. Notre premier geste en Indonésie est d’aller remercier la princesse Li. Elle nous reçoit courtoisement, mais interdiction polie d'aller saluer mes peintres. Nous trouvons d'autres officines, soit bien plus chères, soit bien moins bonnes que la première. Nous optons pour la moins exigeante des plus chères. Une usine de cent tâcherons, capable de fournir cinquante pièces par jour. Je signe un marché, j'allonge des dollars et nous voici repartis pour six mois d'importation de fruits en croûte. Nous rentrons par Brunei. Nous sommes reçus fastueusement par nos acheteurs de Cannes, mais aucune trace de ma collection de miniatures. Elles ont été revendues à Koweït City. Je n’aime pas ces pays à l’architecture clinquante et ostentatoire.

C'est ce moment enfin que choisit Edmonde d'Alembert pour refaire surface. Je l'avais oubliée tout autant que Madame, Sonia Borgel qui vient de capoter. Uni-Bordels s'effondre dans des relents de malversations. Son député ne peut rien pour elle. Il est lui-même aux prises avec une sale histoire, témoin d'un meurtre, suspect en puissance. Il a lâché Sonia. Elle veut me taper de dix ou quinze "bâtons", pour se refaire dans d'autres villes où le conseil matrimonial manque de bras. Je refuse tout net, je suis artiste peintre, pas banquier.

Nous retrouvons nos enfants avec bonheur et emménageons auprès du lac de Saint-Cassien. Nous devrons compter désormais. Le bénéfice des tableaux va chuter de moitié. L'hôtel de Lyon n'est plus conforme aux normes de sécurité en vigueur. Il doit fermer pour travaux. Pauline licencie Katioucha. L'hiver approche. Mes galeries ajournent leurs commandes au printemps.

-

Fin de digression.

-

Edmonde d'Alembert arrive donc au bon moment, sans doute sur les insistances de Pauline et grâce à une opportunité dont je parlerai plus loin. Nous la recevons chez nous un week-end encore lumineux de novembre.

Pauline et elle s'étaient connues à l'université de Lyon, à la faculté de lettres, à la fin des années soixante. Aucune n'avait achevé ses études, mais toutes deux étaient restées en relations, complices d'avoir tenté une carrière dans le théâtre et dans d'autres jeux que je n'avais pas à connaître. Edmonde était l'héritière d'une fortune industrielle grenobloise. Elle avait décidé, cette année-là, de s'accorder quelques mois sabbatiques, à la suite d'une alerte de santé. La tête et non pas le cœur, comme la plupart des PDG.

Je la revois à son arrivée, vêtue d'une tenue sport kaki de style safari: une assez jolie grande femme châtain très clair, svelte, élégante de gestes, réservée, presque distante, quoique d'un commerce agréable. Son visage était empreint d'une grande douceur, dissimulant à peine une souffrance contenue. Nous avons fait de longues marches dans la campagne, promenant les enfants dont elle s'était éprise. Comme ils n'étaient pas encore baptisés, elle se proposa d'en être la marraine. Au fond, elle avait une tête et une voix de maman, quoique son destin en eût décidé autrement.

Tout au long de ces deux jours de farniente, Pauline et elle ont évoqué leurs souvenirs de fac, leurs ratés au théâtre, leurs flirts, leurs boums, toutes choses auxquelles j'étais étranger et qui m'ennuyaient. Je m'étais résigné à faire le deuil d'un nouveau tableau. En tout état de cause, Edmonde ne m'inspirait guère. Je l’imaginais indigente de l’appareil génital. Et à aucun moment, notre amie n'avait manifesté le moindre intérêt ni pour moi, ni pour la toile de pur lin que je lui avais réservée. Tout au plus, avait-elle apprécié les miniatures de ma première époque, celles qui étaient nées de ma patte et non de mains anonymes dans les faubourgs de Jakarta. Pauline m'avait pourtant affirmé l'avoir « briffée » depuis des mois sur le sujet.

Le dimanche après-midi, elles ont fait une fugue à Cannes, sous un prétexte que j'ai oublié. Je suis resté quelques heures seul avec les enfants, manipulant les marionnettes qu'Edmonde leur avait apportées de Paris. Elles revinrent de Cannes tout émoustillées. Elles s'étaient baignées. A vrai dire, elles avaient fait trempette. Le repas que j'avais préparé tombait à point. Nous mangions des anchois frais, cuits à cru au citron et au vinaigre de Jerez, marinés dans un jus corsé, accompagnés d'une concassée de tomates, ail, échalotes, piments, estragon. Je remarquai l'appétit d'Edmonde, elle qui avait boudé le midi notre foie gras maison et le loup de la Méditerranée en croûte de sel, les fenouils, les fromages de chèvre et la charlotte aux poires. Elle but du vin rouge, ce qui ne lui était pas arrivé depuis des lustres. Elle reprit des anchois, de la concassée et me déclara solennellement qu'elle ferait don de son corps - et de son âme - pour un tel plat, allant jusqu'à se demander si elle n'avait pas ressenti un orgasme buccal.

Son mot me mit en appétit. D'abord effacée, Edmonde était devenue soudain prolixe. Nous lui avions donné le signal: c'en était fini de sa dépression nerveuse, elle le sentait. Nous lui avions redonné le goût des choses. Avant, la notion de plaisir lui était indifférente. Car à quoi bon faire semblant, quand tout est fade. Elle n'avait pas fait l'amour depuis un an, rien. Les hommes s'étaient lassés d'elle, lui faisant une sinistre réputation, alors qu'elle avait connu des heures de gloire avec de délicieux compagnons que je ne peux citer. Nous eûmes des noms de fils de famille, de tennismen, de journalistes, de chanteurs, d'un jeune violoniste russe à nous mettre sous la dent.

Elle ne fréquentait que du beau monde, Edmonde. Sa holding faisait du mécénat, Bach, Haendel, Mozart, Paganini, Sarasate...Ses meilleurs souvenirs étaient dispersés à Leipzig, à Salzbourg, à Milan, à Montreux, à la Grange de Meslay, en Touraine, à Roland Garros, à Wimbledon.

Depuis un an, zéro, pas même un garçon d'ascenseur et voilà qu'elle sentait le vent tourner, porteur de pollens érogènes, hors saison. Il en flottait partout à Cannes. Elles avaient même croisé Roger Moore lors de leur promenade. Pauline l'écoutait avec appétit, je crois me souvenir. J'avais la certitude qu'elle était prête à toutes les compromissions pour sauver une âme et nous sauver, nous deux, d'une déconfiture annoncée. Elle était déjà introduite, je lui laissai le soin de négocier au mieux, ce qu'elle fit, sans que nous ayons besoin de nous consulter. Puisqu'on parlait d'amours et que les enfants dormaient, elle alla s'enquérir de mon carton d'esquisses et exhiba mes forfaits, Maud, Madame, elle-même, Carole, Hélène, Eva, Antonella et les nombreuses approches auxquelles mes modèles avaient donné lieu.

Pauline commenta à sa façon chacun de mes dessins et peintures que j'avais pris le soin de photographier.

-

- Il n'y a pas un homme à l'horizon dans toutes vos toiles, remarqua Edmonde à mon endroit.

-

Pauline se lança dans une sorte de plaidoyer qui me surprit.

-

- Objectivement, c'est évident. L'homme pourtant existe, il est là en retrait, il peint, il se régale, mais dépourvu de sa panoplie, de ses machines à féconder. On les a assez vues pour ne pas en dire plus. Nous revoir encore aux prises avec elles n'aurait pas de sens. Dans nos tableaux de maîtresses, l'homme observateur n'a d'intérêt que dans ce qu'il nous est encore permis d'imaginer de bon chez lui. Du désir de sa part, on en redemande, oui, mais de l'impérialisme, jamais. Le poncife « Toutes des salopes », ça reste à voir. C'est qu' à chaque voyage, des prémisses à l'acte final, nous espérons. Nous espérons qu'il va enfin comprendre les subtilités de notre divine mécanique. Qu'il consulte, qu'il s'instruise, qu'il fasse une thèse ! Une thèse sur nos hypothétiques et controversés points G, sur nos trois petits centimètres d'innervation vaginale et qu'il arrête ses conneries, l'Homme, qu'il révise son vocabulaire et ne nous réduise plus ce qu'on a de plus précieux à des noms de coquillages.

Dès que nous tentons de rétablir la justice des mots, il se cabre mais à la fois, il débande. Il en appelle au bon goût, suggère de changer de sujet. C'est foutu. Il m'arrive par moment de rêver que je suis une violeuse, mais j'abandonne. Les violeuses sont rares. Dès lors, la seule manière de faire échec à son règne sur nos différences en creux, c'est de lui laisser le soin de refaire son chemin à pas de loups, le pinceau entre les dents. Il a bon œil, mon Fred et il est à mon école. Il progresse, il vend comme un chef, mais il pourrait encore mieux faire. A nos débuts, il croupissait au fond de la classe. Echec scolaire caractérisé : poids de la famille, préjugés, fréquentations discutables, coïts manqués. Maintenant, il se rapproche de la chair. Il participe. Pas vrai, Fred?

-

J'étais rouge de confusion, congestionné, mais j'acquiesçai. Je n'avais pas d'autre choix. Dieu sait où nous emmenait Pauline. Son réquisitoire était ambigu. Il sentait le règlement de comptes, mais je gardais encore quelque soupçon de confiance. Nous étions dans le besoin. Edmonde était convalescente. Le portrait d'eunuque que Pauline venait de brosser semblait, contre toute attente, m'avantager en tant que peintre. Secrètement, j'espérais qu'il stimulerait l'intérêt, la curiosité, voire la convoitise de mon futur modèle.

Edmonde s'attarda sur la photo du tableau de Carole. L'attitude la séduisait bien plus que celle dans laquelle Eva avait posé. Il y avait de la provocation dans ces images qu'elle jugea gynécologiques. Je lui expliquai comment nous avions travaillé avec les filles, que l'œil n'était pas le mien, mais celui de l'une et de l'autre. Elle détestait par contre franchement la Vénus de Milo, mon Antonella charcutière, « épilée jusqu'à la couenne».

Pauline était d'accord avec sa critique. Pour sa part, Edmonde envisageait un tableau paisible, à la manière de celui de Carole, reposant, destiné à n'être contemplé que par elle-même. Une pose qui signifierait une pause dans la vie, qui fixerait ses trente-six ans, avant que les vilaines menaces n'apparaissent. Mais elle se trouvait moche, sans intérêt plastique. Des fesses d'homme, des hanches osseuses faites pour les jeans, des seins indigents (qui la dispensaient, certes, de s'empêtrer dans un soutien-gorge), des cuisses droites.

Sa seule fierté, un ventre en creux, sans aucune tendance à virer au petit bedon, ce surplomb disgracieux que les femmes américaines (les plus belles et les plus jeunes), portent sous la ceinture. La faute au maïs et aux ice creams. Même après ce délicieux repas, le ventre d'Edmonde restait plat, entretenu par la gym' des abdominaux dans un de ses nombreux établissements de fitness. Pauline vérifia, envieuse, il faut le dire. Elle avait décidé de faire opérer le sien, non pas qu'il fût en balcon, mais il était scarifié de vergetures. La maternité, les jumeaux... Elle montra ce qu'elle appelait des ravages et insista pour que "Marraine" l'autorise à comparer.

-

- Si je comprends bien, tu voudrais que je me dévêtisse... Eh bien soit. Vous l'aurez voulu l'un et l'autre.

-

Pauline fit de même en musique. Un disque tournait. Je pressai la touche repeat. Nos femmes se dévêtirent sur les langueurs d'un violoncelle, dans un adagio maestoso exécuté par Paul Tortelier, voisin niçois et se blottirent sur notre immense divan neuf.

Ce divan n'était pas anodin. Il était déjà témoin d'habitudes et autres compromissions dont je redoutais qu'elles nous mènent à une perte prochaine. Cet autel des sacrifices ne porterait pas bonheur. Je le devinai à la façon qu'avait Pauline de se dévêtir. Son strip tease ne m'était pas destiné. Elle s'échappait, alors que nous devions construire la vie de nos enfants. Me haïssait-elle? Savait-elle ou non l'usage que je faisais du divan rouge ? Me préparait-elle un assassinat maquillé en suicide? Et si ce n'était pas le cas, un jour, peut-être, me surprendrait-elle sur ce même autel, en flagrant délit d'impérialisme, chevauchant le ventre chaud et moite de Bénédicte, petite sœur de Carole, notre baby sitter avec laquelle j'entretenais des relations intimes depuis notre retour de Jakarta.

Il fallait bien que jeunesse se passe. On n'est pas sérieux quand on n'a que seize ans, qu'on va et qu'on vient à peine couvert, dans des jupes si courtes qu'elles en deviennent inutiles, qu'on vous tisonne de regards cruels qui vous culpabilisent de ne pas oser, à table, de répondre à la pression d'un pied nu qui chausse du trente-six.

Et ce rictus animal de jeune femelle, cette façon de retrousser la lèvre quand elle s'emboîtait sournoisement le pubis dans le coin de la table de cuisine tout en préparant les biberons. Et ces questions d'apparence anodine sur la peinture. Combien de temps faut-il? Combien ça coûte? Pourquoi j'avais peint Carole? Pourquoi elle et pas moi? Comment l'idée m'en était venue?

Bénédicte avait fouillé dans mes cartons pendant notre voyage en Indonésie. J'y avais retrouvé des petits cœurs dont certains percés d'une flèche qui avait tout l'air d'un zizi, des « je t'aime » et - comble d'audace - un autoportrait gribouillé au crayon à bille. Elle avait truffé mon atelier d'appeaux et de signes, un jeu de piste qui devait m'amener un jour à me rapprocher dangereusement d'elle, à la presser contre moi malgré ses velléités de fausse fuite et à lui déclarer parce qu'il fallait bien en finir:

-

- Bénédicte, cessons une fois pour toutes de jouer au chat et à la souris, veux-tu...

-

Nous nous étions rapprochés avec d'infinies langueurs, comme deux aimants qu'on tente de contrarier jusqu'à l'inéluctable contact magnétique. Nous nous étions embrassés. « A perdre haleine » est un cliché qui ne rend pas compte de mon émoi, de mes frissons, de mon désarroi, de ma terreur d'être surpris sur le divan rouge. J'avais retrouvé en secret l'état de grâce, l'instinct perdu par des années de cérébralité, à peine interrompues par la contemplation de Maud, retour fugace à mes premières amours ancillaires. Cette main qui tremble sans peur immédiate. Ce souffle de l'instant qui ahane sans angoisse ressentie.

Sérieux, moi, je l'étais. La pilule du lendemain n'existait pas. Je tenais une boîte de préservatifs cachée dans la trousse à outils de la Volvo, sous la roue de secours. Sérieux, oui, mais pas serein. J'avais à compter avec la discrétion, la dissimulation et cette menace, plus forte que toute autre, de la folie d'une jeune fille, courant les risques jusqu'à ouvrir ses jambes dans le dos de Pauline, un bébé dans chaque bras. J'entends encore sa voix:

-

- N'est-ce pas mignon que cela, monsieur le peintre?

-

L'horreur est que je dus contempler mes enfants en même temps et répondre, au diapason:

-

- Affirmatif, indubitablement mignon.

-

Elle corrompait mon amour conjugal et paternel, mais Dieu, nous nous sommes tant aimés de trop rares fois sur cette longue banquette rouge en forme de L, à la dérobée.

Alors, pensez si mes deux adultes qui gloussaient comme des pintades me délivrèrent de tout souci d'homme. Je fis un carnage de polaroïds, je shootai Edmonde en long, en large, en travers. Je retins un plan en fuite, focalisé sur sa toison qu'elle n'avait pas émondée depuis un an. Pauline esquissa une caresse, un vol rasant du plat de la main sur cette jungle proliférante et sans doute soyeuse.

- Si Edmonde s'émonde, rien ne va plus en ce bas monde...

-

Edmonde_dtail_opt

-

Ainsi chantait Pauline, reprise en écho par une femme figurant parmi les plus riches de son monde. Les stylos d'écrivains et d'hommes d'état, jusqu'en Afrique ex-coloniale, les briquets d'allumeurs de filles, les sous-main, les agendas organizers pleine peau de PDG, dorés à la feuille, la thalassothérapie, les clubs de remise en forme, les hélicoptères, c'était elle, cette douce Edmonde qui me soumettait ses lèvres sans fard.

Quant à moi, bouche à bouche exclu. Pas de faiblesse ni de sentiments, de la technique pure, magenta, pourpre violacé, ocres, terre de Sienne, jaune de Naples encore, à-plat brun Van Dyck sur le Mont de Vénus, scarification de la toison d'or au cutter, passage au jus rouille. Puis passage à la caisse. Je tirai un portrait rapide à la sanguine.

Son visage de Madeleine serait mon cadeau promotionnel, ce petit rien qui fait vendre, qui emporte la signature, la remise de dollars. Pas de chèque surtout, dans la situation précaire qui était la nôtre: le mas à finir, le fisc, l'hôtel à rénover, les miniatures en péril.

Edmonde nous pria de lui accorder un instant pour donner ses ordres à son fondé de pouvoir, éduqué à demeurer sur le pont 24 heures sur 24. Il était vingt-trois heures. Elle parvint à joindre « ce con de Pinot Lagarde », son bras droit, annula tous ses rendez-vous et décréta sa mise en disponibilité pour une quinzaine.

Heureux les puissants, ceux du monde d'Edmonde! Elle était à nous sur ce divan rouge à la mémoire courte. Par chance, Bénédicte était pour deux semaines en classe de ski, à La Colle sur Loup. Marie, sa mère, la remplacerait en cas de besoin.

-

Le grand portrait avança à la hâte. J'ai raccourci les temps de séchage, forçant les doses de siccatif flamand. Nous avions ainsi tout le loisir de travailler, de battre la campagne, de faire des agapes, des banquets, des pique-nique et des sorties mondaines, invités d'office, qui chez les Chose, les Machin, les Truc. Le monde d'Edmonde qui manquait tant à Pauline et que j'étais incapable de lui donner.

-

Edmonde_composition_opt

-

Mais de ces mondanités qui m'ennuyaient, je gagnai Ludmilla Erivan, un interlude inopiné, secret, lascif, contradictoire dans une vie que je m'efforçais de maintenir exemplaire, à quelque exception près.

-

Fred Størksen

-

Prochainement:

huitième tableau. Ludmilla

-

TrackBack

URL TrackBack de cette note:
http://www.typepad.com/t/trackback/271398/6636064

Voici les sites qui parlent de Esquisses (7):

Commentaires

En ce jour de Toussaint on ne peut souhaiter qu'une "une bonne fête" à cette brochette de femelles et à Fred une bonne inspiration pour ma prochaine lecture matinale.

Merci pour deux innovations qui aident à ne pas se perdre en chemin: les rappels introductifs et la mise en exergue d'une digression. Le divan rouge et Bénédicte, voilà une belle digression! Elle nous éloigne un peu d'Edmonde, mais ça vaut le détour. La tirade de Pauline est ce que je préfère dans ce tableau: " Nous espérons qu'il va enfin comprendre les subtilités de notre divine mécanique...Je lui laisse le soin de refaire son chemin à pas de loup...". La littérature érotique masculine manque généralement d'empathie avec l'autre sexe et je trouve que l'auteur excelle dans ce domaine.
Un seul reproche: de ce tableau sur Edmonde,je retiens surtout ce qui concerne Pauline et Bénédicte. Pour Edmonde, je reste sur ma faim.

Poster un commentaire

Si vous avez un compte TypeKey ou TypePad, merci de vous identifier

My Photo

juin 2008

lun. mar. mer. jeu. ven. sam. dim.
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
Blog powered by TypePad
Membre depuis 01/2005