Esquisses (9)
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Avertissement
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Fred Storksen, un peintre en miniatures fruitières, fort influencé par "L'Origine du Monde", de Gustave Courbet, se découvre une vocation nouvelle et brosse ici, sous le titre euphémique "ESQUISSES", le portrait de dix femmes qui l'ont inspiré dans sa recherche du "cadrage serré". Il n'était pas foncièrement un homme à femmes. Il a fallu qu' une bonne au physique ingrat (Maud), réveille en lui le feu ancillaire pour qu'il embrasse une carrière atypique de peintre de faces cachées. Heureuses lectures!
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Rappels:
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"Esquisses" se lit dans l'ordre numérique, par tableaux. Voir Esquisses (1) Premier tableau "Maud". Deuxième tableau "Sonia". Troisième tableau "Pauline Mougins". Quatrième tableau "Carole". Cinquième tableau "Hélène et Eva". Sixième tableau " Antonella". Septième tableau "Edmonde". Huitième tableau "Ludmilla Erivan".
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Rappel des personnages:
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Maud,
la pureté originelle révélée dans les fastes de l'exotisme.
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l'esprit de lucre sous le masque de la concupiscence.
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femme à la douche, égérie, mère de deux enfants, inventive, prête à toutes les compromissions pour faire de sa vie un chef-d'oeuvre en perpétuelle remise en question.
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la chasteté déguisée sous le manteau de la convivialité.
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Le couple modèle. Le sens du partage sous les apparences de l'égoïsme.
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la perversité contrariée sous le loup de l'infantilisme vénusien.
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PDG en manque de bonheur, si pourtant tout semble lui sourire
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Sous le signe du caviar en tant que denrée de luxure
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Neuvième tableau: Bénédicte
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Mes prémonitions (en était-ce vraiment?) se sont avérées à l'orée du printemps. Je fus taxé d'un redressement à l'amiable de cent mille francs, presque une bonne nouvelle, eu égard aux catastrophes annoncées. J'ai accepté, plutôt que de rouvrir des dossiers. Mon commerce avec les galeries s'annonçait mal. Qualité en baisse, marché ingrat, pas de surprise. Pauline attendait, maussade, la fin des travaux pour reprendre son activité hôtelière en tant que salariée. Une pilule qu'elle avait dû avaler douloureusement, coincée qu'elle devenait par les actionnaires d'Edmonde. Faire la queue aux guichets de la Sécu, des Alloc's ne lui allait guère, mais c'était le prix à payer de ses impasses sur la sécurité. On ne rigolait plus avec le feu.
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Elle avait embauché une nounou créole, Rose Duverly, une très brave fille plus douce en gages. Car on ne parlait plus que d'argent. Adieu Bénédicte, nurse ès qualités, dure en gages, mais si douce au toucher. Je n'eus pas le front de m'interposer. J'avais mon idée sur son réemploi. Je ne peignais plus. Ludmilla avait entrepris un pèlerinage en Asie Mineure. J'avais besoin d'air moi aussi.
Justement, j'étais invité depuis des lustres à passer un moment de fraternité chez Giorgio, un confrère établi à Céret, dans les Pyrénées Orientales. Justement, Bénédicte avait une excellente copine anglaise à Céret. Comme je devais m' y rendre, la famille de Watteyne me supplia d' y emmener leur fille au motif qu'il serait bête de ne pas profiter du bateau. J'ai accepté, sans enthousiasme apparent. Par pure amitié et pour leur épargner des dépenses. C'étaient les vacances. Et puis une semaine d'anglais serait d'un grand profit pour Bénédicte.
Cunégonde, son professeur avait eu la méchanceté d'écrire, de sa main même, sur son dernier bulletin trimestriel:
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"Résultats tout à fait normaux pour un travail nul, tant en classe qu'à la maison".
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Marc de Watteyne avait failli décrocher son fusil dans un accès d'ivresse, pour aller moucher la prof'. Bref, les choses s'emboîtaient bien. Nous tenions là une motivation et un bras de levier puissants. La dernière livraison de Jakarta était bien meilleure et les capacités de production augmentaient. Nous pouvions prétendre à cent pièces par jour, par un miracle que je n'approfondis pas.
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Nous partîmes enfin, Bénédicte et moi, en voyage de noces. Dieu que la mariée était belle et qu'elle sentait bon !
Elle s'était placée à l'arrière de la voiture pour faire plus vrai, plus convenable. Plus loin, elle me dit que c'était pour éviter les tentations. Nous attendîmes Aix-en-Provence pour échanger nos premiers baisers, suivis d'une sorte de fantaisie à quatre mains, sur une aire de repos. Nous avions une semaine devant nous, mais le temps nous était compté. Giorgio m'attendait pour dîner. Nous téléphonâmes chacun notre tour, elle pour prier sa copine Priscylla de ne pas compter sur elle avant le lendemain, moi pour annoncer à notre hôte que nous serions deux. J'en fus félicité.
Nous n'avons pas résisté aux charmes du village en rond de Gruissan, dit "en circulade". Un village méditerranéen fait pour la comédie. J'étais un Patrick Dewaere déjà mûr, elle était une Vanessa Paradis en éclosion. Nous déclamions dans les ruelles:
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On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans
Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade.
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Les limonades nous montaient à la tête. J'avais retrouvé (en bien mieux) ma post-puberté et elle, sa précocité d'amante. Nous atteignîmes quand même Céret, à force de courages. Comme c'était doux d'être en cavale. Nous avions scié nos barreaux avec légèreté. De l'audace! Toujours de l'audace! Comment avions-nous pu rouler tout ce monde?
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- J'ai très peur de rencontrer ton ami, me confia Bénédicte. Que va-t-il penser de nous?
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Je lui répondis que Giorgio avait les idées larges, surtout vis-à-vis de ses jeunes modèles catalans.
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- Un peintre a toujours les idées larges, regarde Picasso! Son petit bout de chou de modèle, Marie-Thérèse Walter, n'avait que dix-sept ans comme toi et lui...bien cinquante ! Quant à Jacqueline Roque, elle en avait vingt-sept quand il en avait soixante-douze.
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La réponse de Bénédicte fut inattendue. Du coq à l'âne:
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- Au fait, je ne t'avais pas dit, j'ai commencé à prendre la pilule…
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Nous voici au pied du mur, devant l'Oursinade.
La demeure de Giorgio était toute en hauteur, enchâssée entre deux autres immeubles, sur une petite place encadrée de tilleuls, justement. On y entrait par une porte à marteau. Deux coups et la porte s'ouvrit sur un Giorgio magnifique, pantalon noir, chemise blanche, cheveux fous, œil étincelant, col et bras largement ouverts:
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- Mes amis ! Quel bonheur!
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Que d'effusions et d'embrassades à l'italienne! Bénédicte reçut un baiser appuyé sur le front.
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- Bienvenue dans ma baraque! Vous y êtes chez vous !
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Nous fîmes le tour du propriétaire. En fait de baraque, c'était une immense demeure patricienne fort défraîchie que le talent des ocres jaunes et rouges redorait pour mille ans, jouant à cache-cache avec les fissures et les infiltrations. Mais l'architecture était splendide. On eût dit un palais vénitien à pied sec. Un vaste hall, un escalier monumental en son centre, une rampe aérienne forgée par Vulcain, des dalles de marbre bordées de bois. Une voie royale qui menait aux trois étages. Giorgio nous avait fait préparer la chambre dite de Casanova. Grand lit de fer, carré, literie amidonnée, tableaux de Giorgio, ses plus osés, mais aux cadrages larges, loin, bien loin de mes rétrécissements à la Courbet. Giorgio savait placer le drapé, cet accessoire conventionnel dont je me passais avec gourmandise, poussant le zèle jusqu'au militantisme.
Bénédicte semblait au Pays des Merveilles dans ce décor démesuré. Elle caressa le tapis de haute laine qu'elle appela maladroitement la belle descente de lit. Giorgio me lança un regard coquin, mêlé d'attendrissement. Nous montâmes jusqu'aux nues, sous les combles éclairés au nord de vastes verrières, là où étaient les ateliers, les réserves, les invendus en attente de miracle. Il s'en produisait. Un miracle par an suffisait à Giorgio qui avait une forte cote à New York, Londres, Barcelone et Madrid.
Nous eûmes le privilège de consulter la nouvelle œuvre "Catalanes" dans son jus, celle qui avait échappé aux huissiers. Le palais vénitien prenait l'eau par le haut. Des bassines recueillaient l'ondée. Fabuleux grenier où se profilaient des mannequins de mode articulés, roses en matière plastique. Bénédicte ne connaissait des greniers (ou plutôt de ce qui en tient lieu), qu'à travers les garages de Marc, son père. Cambouis et boulons, moteurs en dissection, limailles. Elle aurait aimé vivre ici, dans les parfums d'huile de lin et de térébenthine. Elle me prit la main et ne la lâcha plus jusqu'au dîner qui fut servi dans la cuisine catalane où s'affairait une vieille dame espagnole, muette comme une tombe:
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- Ma gouvernante, Doña Sol. Un cordon bleu, la discrétion d'une anémone…Capito?
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Grande table, petits plats, tapas, une multitude de goûts aillés et pimentés d'où l'Italie était absente, sauf les vins de Toscane.
Nous avons refait le monde. Bénédicte était attentive à nos discours d'hommes d'expérience, à nos impressions de voyages, à notre merveilleux métier. Je dévorais des yeux ses joues empourprées, sa bouche mûre à tomber, veillant aussi à ce qu'elle ne se reverse surtout que de l'eau. Nous en vînmes à parler d'elle, enfin: école, projets, centres d'intérêt (à part moi), résultats, déficience en anglais, Priscylla la Cérétane qui était le prétexte et le moteur de l'intrigue. Giorgio se proposa illico de l'inviter. Il la connaissait déjà, enfin un peu, ce qui voulait dire très bien. Elle avait déjà posé. Nous ferions une grande fête demain, si nous le voulions bien, si elle le voulait bien. Il nous souhaita une très heureuse nuit.
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Le Divan Rouge
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Son vœu fut exaucé, car nous n'avions connu que des étreintes furtives, volées au temps, au divan rouge, notre témoin capital, des étreintes toujours hâtives mais cependant jamais bâclées. Ici, sous la houlette de Casanova nous avions l'éternité pour organiser nos jeux, refaire la littérature, la peinture, le cinéma et notre propre cinéma: séquences cultes, celles qui restent gravées à jamais dans notre mémoire sensitive, corporelle; gros plans, nuits américaines, pleins feux, travellings, fondus enchaînés, arrêts sur image, longs plans séquence, cascades, poursuites, effets spéciaux. Toutes choses qui auraient plu à François Truffaut.
Notre long métrage de noces fut éreintant. Douloureux, même. Bénédicte était bien au-dessus de tout cela. Elle croyait dur comme fer à l'éternité. Un rêve de Pompéi lui traversa l'esprit. Deux corps en fusion s'aimaient d'amour féroce quand survint la nuée ardente. Mille ans de bonheur intact ! N'étions-nous pas en 79 après J.C.?
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Au deuxième jour, Bénédicte se rendit comme convenu chez Priscylla. Je ne la vis plus jusque tard dans la journée. Giorgio m'emmena faire le tour de la ville, des expositions et des copains. Pont du Diable, l'arche vertigineuse. La Petite Catalane, sculpture de Hugué, en hommage à Déodat de Séverac, le musicien inconnu. La porte de France, XIIIe siècle, ornée néo-renaissance italienne. Le Musée d'art moderne: salut aux grands anciens. A Picasso, Braque, Gris, Soutine, Miró, Tàpies.
Canons, muscats de Lunel et de Saint-Jean de Minervois, Banyuls, bâtons rompus, dégustations d'anchois de Collioure, galeries. Et puis nous rencontrâmes enfin nos deux péronnelles, attablées à une terrasse. Giorgio s'empressa vite auprès de Priscylla. C'est qu'il parlait l'anglais avec un pur accent américain ! A son enthousiasme, à ses rires, à ses familiarités, je devinai qu'elle avait posé sous les combles déjà et appréciait ce cinquantenaire bien bâti à l'œil pétillant, car une journée à corriger Bénédicte devait l'avoir épuisée. Bénédicte aussi ne semblait pas fâchée de parler enfin notre langue à nous, surtout à mon oreille.
L'amie anglaise avait tout de la cavalière, vêtue de cheval, de bombe et de bottes. Elle avait dix-huit ans, l'âge où l'on n'a plus de comptes à rendre. Elle avait quartier libre. Ses parents, d'ailleurs, étaient en voyage. Je jugeai quand même prudent d'appeler "La Provence", afin de passer un message TVB, de tout va bien. Je l'entendis dire Hello Mam' ? Hello Dad' ? Et puis allright ! avant de raccrocher. Déjà des progrès significatifs.
Doña Sol avait préparé une zarzuela basquaise, sorte de bouillabaisse. Des fumets d'iode et de safran montèrent dès le champagne, dégusté au grand salon. Doña Sol s'affairait et veillait à notre confort, sans un mot. Elle ne nous voyait guère, pas plus qu'elle ne voyait son maître en conversation cavalière avec Priscylla. Je félicitai Giorgio de son choix domestique.
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- Dieu soit loué, me dit-il, nous ne saurons jamais ce qu'elle pense et même si elle pense. Guernika l'a rendue imperméable aux choses superflues.
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Nous avons porté des toasts à la jeunesse, à Aphrodite, à Venus, à Athéna, Minerve et tous les saints. En aparté, à Gustave Courbet, Toulouse-Lautrec, sans oublier Giovanni de Seingalt, le saint patron de notre chambre d'amour.
Lendemain. J'ai ouvert un seul œil. L'autre paupière était maintenue en apnée par les lèvres de Bénédicte. Il devait faire grand jour. Des rais durs comme des épées transperçaient les volets. Mon corps s'était paralysé sous une chape de plomb d'une incroyable tiédeur qui semblait m'envelopper tout entier. Sur ma poitrine, roucoulaient deux pigeons chauds et pleins. Et sur mon ventre, je ne sais quel loir paresseux qui cherchait un nid et peut-être aventure.
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- Aïe! Tu me fais mal !
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- Ce n'est rien, mon amant, c'est l'amour, pas celui de cette nuit confuse, mais celui de la veille…
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Elle avait tout dit. Tout dit, sauf qu'elle ajouta:
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- Fais-moi un enfant et épouse-moi !
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Du coup, je me suis dégagé et me suis levé d'un bond, comme un diable. La seconde douche, la vraie, me fit grand bien. J'avais été sonné. Je fis un simple bilan, en me frottant vigoureusement le dos, bras en croix, une main crispée à chaque extrémité du drap de bain gaufré Hôtel Barocco Piazza Barberini, Roma. Au passif, les ressources, alléchantes, mais grosses provisions pour risques. A l'actif, les emplois, ruineux, lourde immobilisation corporelle.
Au sortir de la salle de bain, je croisai Bénédicte en chemise de nuit d'une transparence éthérée, sans ambages. Elle avait pleuré. J'ai remis aux calendes grecques ma réponse à sa déclaration d'amour. Elle la savait déjà. Mais que la noce continue!
Giorgio émergea à son tour, suivi de Priscylla en peignoir de bain. Nous nous retrouvâmes dans la cuisine catalane dans une atmosphère appétissante de jambon frit et d'œufs, préparés par une Doña Sol plus absente que jamais. Que ferions-nous de ce jour lumineux ? Giorgio lança l'idée de peindre Les Demoiselles de Céret, mais en portrait seulement. Nous étions repus de corps et je soupçonnais chez Giorgio quelque tendance au partage ou à l'échange. Bénédicte s'efforça de ne parler qu'anglais avec son amie et Giorgio. Il fallait bien produire un peu. Nous montâmes aux nues et travaillâmes nos demoiselles au couteau et à la martre. Cadeaux d'artistes, en hommage à leur générosité. Mais dans l'échange de principe, tout de même. Je peindrais Priscylla et mon compère, peindrait Bénédicte. Saurait-il saisir cette limpidité des yeux, cet iris topaze clair cerné de topaze brûlé? Cette bouche de bigarreau juteux et charnu en forme de friandise de luxe?
Et moi, allais-je capter sous la bombe, le mystère de cette jeune amante aux yeux outrageusement charbonnés, si peu britanniques? Et cette bouche à l'expression désabusée, déjà revenue de tout ? Elle était de celles qui me laissent froid. On m'aurait jeté dans son lit que je n'aurais pas même levé le petit doigt.
Nous avons peint comme des forcenés jusqu'à une heure très tardive. Les deux filles bavardaient. Bénédicte prenait parfois des notes: to take, took, taken. To bid, bid, bid. J'avançai, triomphant :
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- On her bike, Grannie is riding across the swimming pool…
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Une drôlerie empruntée à "From Two to Two", une chanson didactique de Boby Lapointe, pour apprendre l'anglais sans peine. Ce fut le signal de fin de partie. Nous remettrions la touche finale au lendemain.
Grande fête encore. Mais coucher tôt bien après minuit. J'aimais Bénédicte comme un imbécile: nous ne pouvions échapper à l'adverbe "toujours", encore moins à son superlatif "à jamais". Elle me le rendit bien. Je lui appris l'art qui consiste pour un homme à en faire le moins possible. Bonne élève, elle fut récompensée à sa juste valeur. Peut-être au-delà, car nous n'avions pas jusqu'alors abordé ce chapitre gourmand, nous jetant toujours sur la pitance sans en savourer les qualités organoleptiques, comme les connaisseurs goûtent un vin: robe vieux rose, glycérines, bouquet féminin et vanillé, superbe à l'attaque, rond et ample en bouche, charnu, persistant. Bref, épanoui et franc, bien qu'encore jeune. Casanova nous regardait, un peu envieux. Le sujet semblait l'intéresser et lui donner l'eau à la bouche. Bon Jacques!
J'eus une pensée pour Giorgio: Priscylla était-elle donc ce qu'on appelle une bombe sexuelle? Après bien des hésitations, Bénédicte me confia qu'elle exerçait le métier d'escorte girl dans les congrès quand le congrès s'amuse. Chère, mais très bien éduquée. J'aurais presque deviné si je n'avais cette manie d'accorder d'office la présomption d'innocence: en l'occurrence, l'habeas corpus si cher au droit pénal anglais lui allait comme un gant. Elle nous quitta au soir du troisième jour: Premier Symposium de Davos, elle n'allait pas rater ça! Son portrait fut quand même achevé, mais loin d'être sec. Les Demoiselles de Céret mûriraient au grenier.
Quatrième jour de tournage. Je souffris de nouveau. J'avais le sentiment d'être tombé dans un puits sans fond. Je flottais tout en dégringolant. C'était à la fois doux et effrayant. L'idée de mourir d'une belle mort d'amour m'effleura, comme elle avait effleuré Bénédicte. Pompéi. Les cendres. Car il faudrait bien mettre un terme à cette échappée vertigineuse. Nous ne serions pas les seuls. Des milliards de pleurnicheurs nous auraient précédé. Je ne parle pas des ruptures de roman, de Mesdames de Raynal et de Merteuil ("je ne désirais pas de jouir, je voulais savoir"), fort arrangées, mais des ruptures banales, populaires. Il faudrait renouer avec le cynisme. Savoir dire stop! Fini! On rentre chacun à la maison. Nous avons tant à faire. Mission impossible en l'état où nous nous trouvions, Bénédicte et moi.
Nous avons décidé une virée en Espagne, Cadaqués, Port Lligat pour y faire rien, voir, respirer, marcher sur les pas de Dali. Débloquer en phrases filandreuses et définitives sur l'acide désoxyribonucléique, la gare de Perpignan, nous gaver de fruits de mer à El Trull et à La Galiota, prendre le plat préféré du Maître: soufflé au fromage et poulet aux pommes. Dormir au Rocamar "Celebrad vuestro dia más especial". Re-nuit de noces. La grande vie! Celle qui cache tout le reste sous son masque de paillettes. Giorgio y trouverait sans doute un "oreiller" ou quelque accorte escorte. Il était toujours joyeux, lui.
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Sixième jour de noces. Céret, la merveilleuse maison, les beautés et la bonté de la cuisine catalane, son âtre, sa prêtresse, les souvenirs qui flottent entre jambon, bouquet vanillé, huile de lin. Les portraits avaient perdu encore du gras. Le saligaud de Giorgio avait raté les yeux topaze de Bénédicte, mais bougrement bien croqué sa bouche vermeille et moi, je n'avais su que donner un regard vide à Priscylla. Du Quentin de la Tour chez l'un et du Modigliani chez l'autre.
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Bénédicte ne voulait plus partir. Je devrais acheter une maison ici, la même, décadente mais belle avec des pièces partout, même à n'en rien faire. Elle adorait la résonance des chambres vides qui, disait-elle, nous font prendre conscience d'exister. Plus grave: elle s'était attachée à Casanova qu'elle ne connaissait pas. D'ailleurs elle ne connaissait rien avant (à part Courbet) et avait tout appris après. Les peintres, Dali. La peinture était autrement plus palpitante que le théorème de Thalès, la production du blé en Ukraine, le Taylorisme. Elle me servit une surprise:
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- A quoi bon fréquenter Platon quand un saxophone peut aussi bien nous faire entrevoir un autre monde.
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Elle ne savait plus de quel auteur était cette pensée iconoclaste sur laquelle elle avait planché dans une dissertation. Mais elle en avait gravé les mots. Il fallait partir. Il faudrait partir, rentrer à la maison. Giorgio fit un emballage spécial de son portrait. En guise de dédicace, il écrivit au dos la phrase "A quoi bon"…Il la signa Cioran. Et puis il ajouta Amitié, Giorgio del Pozzo. Il désigna le puits de lumière au zénit de la cage d'escalier:
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- Del Pozzo, c'est ça, Du Puits, comme on dirait pour toi Bénédicte de Størksen. Tiens c'est tellement joli Bénédicte de Størksen ! On dirait un nom de princesse scandinave.
Pourquoi ne vous mariez-vous pas tous les deux? Vous allez si bien ensemble. On partagerait l'Oursinade...On peindrait comme des fous. Bénédicte se mettrait à la peinture...
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- Je ne sais pas dessiner, sauf un cercle à la craie au tableau noir. C'est la seule chose que m'a enseigné mon prof' de maths'.
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- Mais c'est à la portée de tout le monde, le dessin, la peinture! Un jour, lasse de regarder une série brésilienne la télévision, tu t'y colles et tu t'étonnes : tu as commencé à peindre! Commencer, tout est là. C'est comme se jeter dans le vide ou à l'eau. Tu découvres de toi-même des choses insoupçonnables. Pourquoi as-tu eu ce geste? Pourquoi as-tu choisi cette couleur? Et ce sujet? C'est ensuite que tu apprends, en imitant les maîtres. Tu achètes tous les livres de technique, d'histoire de l'art. Bien sûr, tu vas commencer à te ruiner en pinceaux et en couleurs, car d'emblée, tu choisiras les meilleurs. C'est comme ça qu'on devient peintre, à force de vouloir toujours aller plus loin. Et puis je ne te parle pas de cette fureur qui te saisira quand il faudra bien que tu dormes et que tu auras laissé une toile inachevée sur le chevalet. Tu t'endors avec, tu rêves avec, tu t'éveilles avec.
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Elle était ravie de cette profession de foi. J'allais encore trinquer, car lorsqu'une fille se met en tête de vous retenir, elle ne connaît plus de limites. Elle est une torche vivante, elle vous met le feu partout, dans le corps, dans la tête. Vous y passerez coûte que coûte. Vous vous consumerez.
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Septième jour. Décollage difficile. Nous étions allés aux limites de nos ressources. Allez rompre au début de la courbe ascendante ! Il faudrait un courage de visionnaire. Nous reviendrions à Céret, c'est sûr, aux grandes vacances! Perpignan, Sète, Montpellier, la Via Domitia , l'autoroute stratégique et logistique de l'occupant romain, puis cap à l'est, Arles, Van Gogh! Aix, Cézanne!
Une mouche m'a alors piqué. Nous n'allions pas en finir comme ça, flûte!. Je me suis mis à chanter:
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Nationale 7,
L'amour joyeux est là qui fait risette,
On est heureux, Nationale 7.
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Aix-en-Provence. Nous nous y sommes offert un dernier luxe: la Villa Gallici.
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A suivre...
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Fred Størksen
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Prochainement:
suite du neuvième tableau. Bénédicte à Aix
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Ben... vu le minois de la petiote.... je comprends qu'il y ait une suite... Ah là !! je reste sur ma faim!!! Bon remets toi... au boulot!!
Rédigé par: Josy | novembre 24, 2006 at 06:52 AM
à suivre
manquait plus que ça
Rédigé par: jp | novembre 24, 2006 at 10:09 PM
Grâces soient rendues à nos gouvernements successifs! Il y a au moins une chose qui marche en France, c'est la sécurité routière et ses campagnes publicitaires! Fred Storsen illustre bien nos progrès: du délit de conduite voluptueuse avec Pauline qui "mesurait la longueur de l'émoi du chauffeur" (voir tableau 3), il passe à des pratiques plus sûres "de fantaisies à quatre mains sur aires de repos" avec Bénédicte... Bravo!
Fred n'est pas loyal avec ses lecteurs. Il laisse apparaître un faible pour Bénédicte et la partage avec parcimonie. C'est, de toute évidence, sa préférée et on le comprend. Il se la garde. Certes, nous apprécions la qualité littéraire des fusions vésuviennes et leur éternité. Mais quand en viendrons-nous enfin au "cadrage serré" annoncé par une publicité mensongère?
La profession de foi du peintre est un très beau morceau.
Rédigé par: Chedozot | décembre 02, 2006 at 04:06 PM
JCP à Chedozot
Tu as bien saisi la tactique de Storksen qui garde pour lui tout seul son "cadrage serré" de Bénédicte...Mais à la réflexion, ne serais-tu pas devenu un tantinet gourmand?
Rédigé par: JCP | décembre 02, 2006 at 07:18 PM
Gourmandise intellectuelle surtout:ayant fait une piètre performance au test d'Espagnol sans chaise, Chedozot cherche à se glisser en bon troglodyte (comme disait La Zo qui n'a jamais pu dire polyglotte)dans le cours d'Anglais sans peine de Priscylla...
Rédigé par: Chedozot | décembre 03, 2006 at 11:05 AM
Bon.... je pense qu'il serait temps de lancer un avis de recherche..... concernant Fred et sa belle Bénédicte......
Rédigé par: Josy | janvier 19, 2007 at 04:07 AM