Esquisses (11)
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Avertissement
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Fred Storksen, un peintre en miniatures fruitières, fort influencé par "L'Origine du Monde", de Gustave Courbet, se découvre une vocation nouvelle et brosse ici, sous le titre euphémique "ESQUISSES", le portrait de dix femmes qui l'ont inspiré dans sa recherche du "cadrage serré". Il n'était pas foncièrement un homme à femmes. Il a fallu qu' une bonne au physique ingrat (Maud), réveille en lui le feu ancillaire pour qu'il embrasse une carrière atypique de peintre de faces cachées. Heureuses lectures!
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Rappels:
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"Esquisses" se lit dans l'ordre numérique, par tableaux. Voir Esquisses (1) Premier tableau "Maud". Deuxième tableau "Sonia". Troisième tableau "Pauline Mougins". Quatrième tableau "Carole". Cinquième tableau "Hélène et Eva". Sixième tableau " Antonella". Septième tableau "Edmonde". Huitième tableau "Ludmilla Erivan". Neuvième tableau "Bénédicte". Dixième tableau "Bénédicte à Aix".
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Rappel des personnages:
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Maud,
la pureté originelle révélée dans les fastes de l'exotisme.
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l'esprit de lucre sous le masque de la concupiscence.
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femme à la douche, égérie, mère de deux enfants, inventive, prête à toutes les compromissions pour faire de sa vie un chef-d'oeuvre en perpétuelle remise en question.
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la chasteté déguisée sous le manteau de la convivialité.
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Le couple modèle. Le sens du partage sous les apparences de l'égoïsme.
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la perversité contrariée sous le loup de l'infantilisme vénusien.
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PDG en manque de bonheur, si pourtant tout semble lui sourire
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Sous le signe du caviar en tant que denrée de luxure
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Onzième tableau: Paloma
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Paloma Ibañez, j'y viens. Quand on a eu, comme moi, le privilège de l'approcher et de s'y fixer, on ne sait plus par quel bout commencer. On recule, on musarde, on joue de l'archet sur le violon de la nostalgie, on charge la partition, on rajoute des trilles, des ritournelles, on n'en vient jamais aux faits.
Ça n'est pas venu tout de suite. Il a fallu d'abord convaincre, négocier, livrer des miniatures à peu près conformes, en évitant Céret, trop chargé encore de chagrin, à Collioure, à Perpignan, à Uzès, à Béziers, sous les remparts de Carcassonne, à Toulouse, à Hendaye enfin.
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Là, je me suis fait remercier chez un marchand qui avait pourtant vendu ma production sans efforts. J'avais changé. Je m'étais mis à peindre "comme un pied". Je n'ai pas apprécié l'outrage. J'ai flâné sur le bord de mer, en shootant dans tout ce qui traînait. Mais l'Atlantique, étrangement doux, apaisant, y avait un goût d'iode que j'avais oublié. Changer de mer, c'est changer de vie. Je remarquai une autre galerie sous des arcades, Panxita était son nom. En vitrine, des tableaux représentant des maisons à colombages, des marines et des joueurs de pelote basque. Un art que je jugeai naïf, à l'opposé du mien. J'entrai les mains dans les poches, pour voir.
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Assise devant un bureau de bois sculpté de facture latino-américaine, une jeune femme discutait avec un monsieur d'âge certain, blanchi sous le harnais, habillé de clair, élégant comme savent l'être les patriarches dans les pays de lumière. La femme me faisait face. Son visage m'a aimanté. Une tête à peindre. Un front haut et des tempes cernés de cheveux noirs tirés fermement en arrière, de grands yeux verts, des lèvres très colorées avec une particularité inhabituelle: une lippe supérieure, charnue, surplombant l'inférieure. Un cou long, fin, dégagé, prenant racine dans un chemisier magenta, ma couleur préférée du péché de chair.
Elle me proposa de m'aider. J'avais besoin d'aide, en effet. J'étais tout chose. Son accent espagnol ajoutait à son charme. Je lui demandai la liste de prix. Son interlocuteur prit congé en l'embrassant. Elle m'invita à m'asseoir dans le fauteuil libéré. L'homme à la belle chevelure argentée y avait oublié son panama.
Elle le rappela:
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- Padre! Su sombrero de paja!
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Sa voix était grave, chaude, délicieuse. Je me présentai sans attendre. J'écrivis mon imprononçable nom. Que je sois peintre ne l'étonna pas. A cette saison, rares étaient les acheteurs de passage, mis à part les Basques du sud qui allaient et venaient de part et d'autre de la frontière, la clientèle habituelle. Je ne la quittai pas du regard, fasciné. Elle soutint le mien, battant des cils à de longs intervalles qui me semblaient se prolonger au-delà du possible. Moi, je clignais et j'enrageai de mouiller de l'œil comme à l'âge de dix ans: enfant, je ne pouvais croiser une fille, fût-elle sur le trottoir d'en face, sans qu'une grosse goutte d'eau salée ne me trouble la vue. Voilà que cette tare de mauviette me retrouvait après trente ans de rémission.
Je retraçai mon cursus, celui des miniatures à la manière flamande, mais, baissant les yeux, je ne lui cachai pas - à mots couverts - mes inclinations pour une forme désacralisée du nu, genre que je traitais en clair-obscur, objet d'une recherche patiente qui aboutirait un jour ou l'autre à une exposition thématique. Ce ne serait pas l'objet de ma visite. Pour l'heure, je m'en tenais à diffuser mes fruits, dont le succès grandissait, Collioures, Céret, Royan, Quiberon... Je lui proposai un survol de ma collection restée dans mon coffre.
Je revins, chargé comme un représentant. J'étais un VRP. Je n'en avais jamais pris conscience. Je dressai mon dossier de presse sur le bureau et déballai une sélection de pièces de la première manière, la mienne propre, exécutées au temps de Madame. Elle les examina avec soin, à la loupe.
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- Dommage que mon père ne les ait pas vues. Il aurait apprécié, mais qu'importe, il me rend visite chaque jour. Si vous voulez bien m'en confier quelques unes.
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Cela allait sans dire. L'important était de remettre un pied à Hendaye et de consolider le contact, après l'échec que je venais d'essuyer. Nous sommes passés au chapitre du nerf de la guerre. Mes prix galerie lui paraissaient « jouables » selon elle, à la condition que j'accorde l'exclusivité en Pays basque. Quant à me référencer à la galerie Panxita, Padre Rafael jugerait. C'était lui el patrón. Elle me promit de m'appuyer pour un premier essai, mais sans garantie de résultat. La saison était chargée, on pourrait éventuellement m'insérer en vitrine et parmi les maisons à colombages, à glycines, les joueurs de pelote. On verrait.
Des visiteurs sont arrivés. J'ai patienté en faisant plusieurs tours de galerie, comme ces touristes éclairés qui n'achètent jamais, mais critiquent à qui mieux mieux:"Pas de matière...Quel plat d'épinards...J'en ferais autant...
Pour ma part, je jugeai les peintures honnêtes, sincères, trop sincères même. Pas une ombre de perversion dans ces visages de paysans aux visages francs, sans doute têtes de mules sous le béret. Force physique et morale des hommes, humilité des femmes aux larges bassins féconds. Agilité, honneur, détermination des joueurs de pelote devant les frontons. Indestructibilité des rameurs dont les traînières filaient leurs douze nœuds sur l'eau plate de la baie de Saint-Jean-de-Luz ou sur le cours tranquille et glacé de la Bidassoa. Immortalité des fermes à colombages, des glycines et des piments qui s'y cramponnaient.
Les visiteurs ont acheté un âne et une paire de bœufs habillés d'immenses capes de lin. On les appelle des « mantes ». Tandis qu'ils étaient occupés à libeller leur chèque, j'observais la jeune femme, ne négligeant aucun détail. J'avais le sentiment précoce qu'elle m'était déjà familière, qu'elle entrait dans ma vie du bout de ses ballerines surannées qui me rappelaient celles que portaient les filles de mon adolescence. Bénédicte les aurait jugées ringardes. Moi, je les appréciai à leur valeur historique. Elles ne trichaient pas sur le délié du mollet comme le font les talons hauts. La jupe droite et le chemisier étaient par contre intemporels. Ils ne moulaient pas, ils habillaient. Le secret resterait entier.
Dans un coin, je crayonnai une forme légère, insistant sur les traits dominants du visage, je les exagérai même, soulignant la clarté de ses prunelles par le charbon de ses cils, la pulpe de sa lèvre (que j'aimais déjà tant pour son faux air boudeur) par un éclat en réserve. Je lui fignolai des narines fines mais palpitantes que j'imaginai pathétiques en apnée.
Nous avons repris notre tête-à-tête d'affaires, commentant les articles que la presse régionale m'avait consacrés. Ils étaient un peu trop à mon avantage. De la mousse, pas vraiment des critiques. C'était moi qui fournissais la matière aux jeunes filles (généralement plates) dépêchées lors des vernissages, entre deux faits divers. Une seule m'avait écorché dans La République pour faire bonne mesure. J'y étais dépeint comme un technicien consciencieux, appliqué qui avait trouvé un truc et qui l'exploitait au-delà des limites de l'artisanat.
Nous en avons ri, Paloma et moi. C'était justement de cette production consciencieuse dont elle avait besoin pour assurer le roulement, car les acheteurs d'un âne et de deux bœufs se faisaient rares. Il fallait souvent négocier avec âpreté au cul des bovins. Les acheteurs étaient un couple de jeunes médecins de Bilbao qui entendaient équiper leur salle d'attente de tableaux paisibles et rassurants. Ma clientèle, en somme.
Je révélai à Paloma l'ébauche exécutée en tapinois, tandis qu'elle discutait avec ses clients. Elle se renversa sur son dossier en éclatant de rire.
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- Ah Vous! Vous! Vous cachez bien votre jeu! Vous me trouvez de si gros genoux?
- Pas du tout, voyons, c'est un effet de perspective, d'objectif. Ceci dit, vous avez de très fines rotules et je vais corriger.
- N'en faites rien. Ce dessin me plaît. Je peux le garder?
- Il est à vous.
- Merci, c'est la première fois que je me vois en...perspective.
- Qui sait si un jour, vous ne vous verrez pas en peinture.
- Non? Vous plaisantez? Je ne mérite pas.
- Je ne plaisante pas. Pour moi, c'est inévitable. Vos yeux me l'on dit dès que je me suis assis à cette place.
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Et toc! J'avais placé là ma première banderille, m'essayant à une technique de séduction dont je n'usais jamais par crainte du ridicule, en dépit de sa réputaion de technique infaillible.
J'ai signé "l'œuvre". Nous avons échangé nos cartes. Paloma Ibañez m'a serré une main que j'aurais aimé retenir, m'a complimenté et m'a souhaité bon voyage, en espérant me revoir bientôt. Je serais le bienvenu. A tout hasard, elle m'offrit un carton d'invitation au vernissage d'une prochaine exposition, celle d'un confrère spécialisé dans la tauromachie, un artiste que j'aurais sans doute du plaisir à connaître avec d'autres régionaux.
Je repris la route, sautant l'étape de Biarritz. Pas question de compromettre l'exclusivité promise aux Ibañez, un doux nom qui m'accompagna dans ma remontée vers le nord, sur la route ennuyeuse des Landes. Je l'ai zozoté jusqu'à Bordeaux, d'où j'ai appelé Pauline. Rien de saillant à signaler. Elle allait bien, Florent et Florence aussi, quoique leurs dents poussaient et ne rendaient pas les nuits agréables. Edmonde organisait un meeting «Stylo», un très grand show au complexe d'activités de Sophia Antipolis. Elle lui prêterait la main pour les relations publiques. Bénédicte avait appelé. Elle soulagerait Rose pendant les vacances de Pâques. Marc avait entrepris une cure de désintoxication. L'Hôtel de Lyon était entièrement réservé aux VRP du stylo et à leurs épouses. Il faisait très beau, mais ça n'allait pas durer. Une dépression se creusait sur le Golfe de Gênes. Elle m'embrassait.
Je renouvelai quelques contrats à Bordeaux, révisant mes tarifs à la baisse et je ne sais pourquoi, je pris la route du Médoc pour rejoindre Royan, projetant de franchir la Gironde par le bac du Verdon. Je couchai à Pauillac où, n'ayant rien à faire le soir, j'avisai une cave inondée de lumière. Il s'y tenait une dégustation. J'y fus le bienvenu, me fendis d'un carton de Cos d'Estournel et vendis ma salade, le vin aidant. Mes miniatures avaient place dans ce lieu de dégustation, à la condition que je force sur le raisin, moins sur les mangues ou sur le caviar. Le lendemain, je visitai quelques châteaux et replaçai mon couplet. Dans l'un d'entre eux, j'emportai une commande de mille miniatures d'un fruit nouveau: des raisins de cépage cabernet, au titre de cadeaux promotionnels, destinés à récompenser tout acheteur dès 24 bouteilles. Depuis un hôtel, j'envoyai un télex à Jakarta, pour une livraison impérative sous trois mois.
Je franchis l'estuaire de la Gironde et ses eaux troubles, partagé entre ressentiment et euphorie. Paloma, dont je ne savais rien, me manquait déjà. Bénédicte, dont je savais presque tout n'était plus qu'un vestige. Je tirai sa culotte de la boîte à gants de la voiture. Je l'emportai sur le pont et m'appuyai au bastingage. Elle avait perdu toute personnalité, tout caractère juvénile, provençal. J'avais beau insister, fort de leçons récentes en matière de nez, je ne tenais plus qu'un chiffon neutre, sans attaque, sans finale, éventé, textile, inutile. Je l'offris en pâture aux alevins qui grouillaient, ravis de goûter aux délices de Capoue.
A Royan, j'étais attendu par ma Pensec, une Bretonne qui me vendait à tours de bras et qui n'était pas avare de faveurs. D'ordinaire, j'arrivais, on sacrifiait une langouste à la nage - notre rite prénuptial - et on finissait dans le lit clos, à la condition de prévenir une semaine à l'avance. C'était le cas. Mais je le regrettai. J'avais pourtant aimé ce type d'affaires, carrées, transparentes, sans histoires, qui, en principe à l'époque, ne laissaient aucune trace suspecte. Dans ce lit clos, il me manquait Paloma, ma palombe, un gibier que par ailleurs les Basques traquaient sans vergogne sur les cols pyrénéens, par vent de sud, étonnamment chaud, en octobre. C'est du moins ce que j'avais retenu d'un article paru dans un magazine régional, car je m'étais mis à tout lire concernant Hendaye. Nous étions en mars 80, j'avais espoir, d'ici l'automne, d'empêcher les Vascons de me la prendre au filet. Ils avaient déjà eu Roland à Roncevaux, ils n'auraient pas Paloma.
A Quiberon, Vannes, Quimper, je rafraîchis mes contrats. Je n'eus pas le courage d'affronter Saint-Brieuc, Saint-Malo, le Mont Saint-Michel, Honfleur, Deauville, pourtant friands de fruits à l'huile. Je me contentai de téléphoner depuis la Baie des Trépassés, proche de la Pointe du Raz, où j'éprouvai une immense solitude. Je fis halte à l'Hôtel de l'Iroise, un établissement tout aussi solitaire que je pouvais l'être, battu par le vent d'ouest. J'y consacrai les soirées pluvieuses à dessiner Paloma, de face, de dos, de profil, en plongée, en contre-plongée, habillée, dénudée, à vespa, enceinte, au volant de la Volvo. Ça finissait à la corbeille. Je déraillais. Je ne dus mon salut qu'aux saines avoinées du noroît. Je serais mort de chagrin si je ne l'avais appelée depuis une cabine poisseuse du Guilvinec où un cormoran hiératique, perché sur une balise, m'avait transmis son message: "Tout vient à point à qui sait attendre". Lui, il attendait un mulet, moi, une palombe. Devançant l'oracle, je composai le numéro de la galerie Panxita, redoutant un silence, mais bien plus une voix de répondeur. Dans le meilleur des cas, celui d'une réponse directe. Je ne m'étais posé aucune question sur ce que j'allais dire.
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- Olà Paloma!
- Olà, monsieur Størksen.
- Je voulais juste avoir des nouvelles du pays...
- Hendaye se porte bien, malgré la pluie, merci.
- Et vous, très chère?
- Moi? Ça va. Je suis avec papa. Ça va toujours en sa compagnie. Je vous le passe...
- Monsieur, bonjour. Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, mais vos petites peintures pourraient nous intéresser. J'y réfléchis avec Paloma. D'où nous appelez-vous?
- De Bretagne, du Finistère.
- Venez nous voir, si votre emploi du temps vous le permet.
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Je remerciai et sur l'heure, j'achetai une carte postale où mon cormoran figurait en bonne place. Je m'aidai d'un dictionnaire de poche français espagnol encore tout frais. J'ahanai alors de ma plus belle plume or, mon cadeau de Noël: "Paloma o bien cormoran, misma elegancia " Encore une connerie, me dis-je en postant la carte. J'achetai des guides, des magazines et potassai les particularités de cette région extrême du sud-ouest, aux confins de l'Espagne. J'étais en Bretagne par accident, loin d'Hendaye, loin de Cannes, hors limites, hors racines, seulement riche de posséder un agenda téléphonique.
Je fis affaire avec Rennes, Angers et je piquai le lendemain sur Vannes, La Baule, Nantes. Mallettes, visites, protocoles au pas de course. Je vendais, mais je dégringolais, allant jusqu'à fournir des boutiques de souvenirs, voire de gadgets. J'étais tombé de Byzance en Patelin et cette humiliation, je ne la souhaite à personne. Mais je récoltais la monnaie de ma pièce. J'étais un faiseur, plus vraiment un peintre si je l'avais été. Il fallait que j'apprenne à m'aimer de nouveau dans une société d'artistes. Le nu avait plus d'avenir que la pomme, la poire, le raisin ou le caviar, voués aux halls, aux cuisines aménagées de villas bourgeoises. Il avait traversé le temps. La femme-objet serait toujours la femme source par qui tout arrive. L'Histoire m'encourageait. Je n'avais rien inventé. Le XVIIIe siècle regorgeait d'objets salaces, maquillés en bibelots de l'époque, montres précieuses où l'on forniquait sous le couvercle de l'oignon, danseuses en grand écart dont il suffisait d'ôter les atours de bronze d'un coup de pouce, princesses poudrées à bustier qui, retournées, se pougnottaient joyeusement le sadinet. Le "bon endroit" n'avait que du bon et comme je ne vivais que pour lui et par lui, je continuerais à le vénérer à ma manière. Et ma manière consistait à «largement» dépasser Max Ernst qui, en 1962, avait signé un étonnant tableau intitulé « Le Jardin de la France ». L'œuvre représentait un nu fragmentaire, cadré serré entre un bras de Loire et un bras d'Indre. Aller plus loin que lui signifiait pour moi la possession visuelle du jardin défendu, simplement par l'ouverture des cuisses. L'ennui majeur était que Gustave Courbet m'avait précédé. En attendant le chef-d'œuvre aussi improbable qu'un loto gagnant, tourmenté de désir, je me résolus à redescendre au sud, évitant surtout Royan où ma Pensec m'avait reçu une semaine auparavant en « client » régulier.
Je cinglai par l'autoroute A10, passai impatiemment Saint-André de Cubzac, méprisai Saint-émilion, entrai sur la route des Landes, mais fis un crochet de pure raison par Arcachon. L'étang était si plein à la belle saison. J'y réussis un coup de maître, mille autres pièces d'un trait, livrables sur un an et je larguai tout le reste de ma collection. Télex aller-retour. Jakarta marchait dans la combine, mais attention, j'exigeais une qualité irréprochable, avec échantillon témoin à la clé, sinon, couic!
Je passai le long week-end de Pâques à Arcachon, invité par mes acheteurs providentiels, les Gaillac, un couple uni, sans doute par le cœur et accessoirement (sinon notamment) par la réussite. Possédant trois galeries à Arcachon, ils vendaient des Matthieu, des Lurçat, des Christian Schad aux plus fortunés des Bordelais. Moi, bouche-trou apprécié, je faisais dans la peinture à mille francs dont je ne récupérais que le cinquième en bénéfice net. Je vendrais aux plus fauchés, mais ils seraient en surnombre l'été. Souvenir d'Arcachon, ses huîtres, ses peintres.
Nous avons récolté des coquillages à marée basse le dimanche et le lundi, nous avons pêché des dorades. Certain d'être devenu un familier, le Saint-émilion aidant, j'ai osé dévoiler mes études de nus. Les Gaillac m'ont encouragé à en peindre en miniature. Eva et Hélène feraient un tabac au format dix quinze, cadre compris. Pour Antonella, rien n'était sûr, mais Edmonde et même Maud à la culotte en zigzag avaient de l'avenir. Quant à Sonia, il fallait l'oublier. Elle avait plus de chance dans les boutiques porno. J'étais bien d'accord.
J'ai pris congé de mes hôtes le mardi matin, emportant deux certitudes: mes miniatures reprenaient le dessus et Paloma en profiterait. Elle devenait ma priorité. J'ai hésité à l'appeler, puis je me suis jeté à l'eau, cœur battant. Elle me remercia de ma gentille carte, très touchée que j'aie pu penser à elle en dépit de mes occupations. Passant très vite sur mon "je ne pense qu'à vous" à peine audible, je lui ai conté la part suffisante de mes aventures heureuses, de mes perspectives. J'étais libéré, à présent, libre de retourner au Pays basque que je connaissais si peu et que j'avais tant apprécié. Connaissait-elle un hôtel sympathique où j'aurais pu descendre? Elle m'indiqua le « Patxi », au-dessus de la gare, mais isolé du bruit des trains. J'y arriverais le soir même. Elle se proposa de réserver pour moi. J'acceptai avec joie. Ma voiture était vide, exception faite de mes effets personnels, de mon petit matériel, de ma caisse de vin et de mes mallettes de VRP.
Je fis halte à Biarritz pour me rhabiller un peu, rafraîchir ma garde-robe de couleurs plus gaies et plus ibériques, pensais-je, que mes habits gris ou noirs italiens dans lesquels je n'étais présentable que très bronzé. Arcachon m'avait un peu redoré la peau cependant. J'arrivai à l'hôtel vers vingt heures, je dînai dans un coin, un œil sur le journal Sud-Ouest, un autre sur une omelette aux piments, aussi peu salée qu'une endive. Ô le vertige des VRP quand vient la nuit! Je m'effondrai pour ne m'éveiller qu'à dix heures. Tout comme la veille, je n'avais aucun message et pourtant, Paloma avait bien réservé à mon nom.
Je l'appelai. Merci pour l'hôtel. Il est agréable. Oui, j'allais bien. Non, je n'étais pas fatigué par la route, Hendaye m'avait manqué. Quand pourrait-on se voir? Avec monsieur Ibañez, bien sûr.
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- Ce soir à la fermeture, vingt heures, vale?
- Vale !
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Je pariai qu'elle était libre à déjeuner ce midi et qu'elle allait croquer un sandwich, seule, dans une mauvaise cafeteria. Je n'avais plus de choix. Mon appel et notre rendez-vous m'avaient coupé d'une possibilité de l'inviter et en tout état de cause, de lui rendre visite à la galerie. Au fond, j'avais la pratique des filles qui se donnent les premières. J'avais perdu celle des femmes qui se conquièrent. Certes, j'avais conquis Madame, tourné autour comme un papillon folâtre, la réveillant à des heures indues, la filant en ville comme un détective, lui touchant le pare-choc au feu rouge, lui envoyant des fleurs, des lettres quotidiennes, des petits dessins jusqu'à ce qu'elle m'invite «à mettre les choses bien au point entre nous». De whisky en whiskies, notre lien s'était concrétisé sur la moquette de haute laine. Il avait tenu trois ans. Je n'ai pas un souvenir impérissable de cette partie de revêtements de sol. Mis à part celui de Madame, à cheval sur un bidet, au terme de notre première étreinte. J'aurais dû rompre à cet instant.
Depuis elle, pas une conquête, que des fruits trop mûrs. Pauline m'avait pour ainsi dire passé à la casserole sans ambages. On se plaisait, on s'est aimés, ça nous a plu, je suis resté, elle m'a gardé. Avec Ludmilla j'avais basculé dans l'horreur. Je la revois, s'asseyant sur une commode Boulle.
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- Et maintenant, jeune homme, que faisons-nous?
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J'avais répondu « nous allons faire ce que la morale réprouve ».
Il lui était allé droit au cœur, ce mot cru assaisonné de fausse morale... Comme je baisai ses genoux, elle m'avait ouvert ses cuisses jusqu'au seuil de rupture des ligaments et elle m'avait saisi par les oreilles: « Sale petit cochon, ce n'est pas mon cœur brisé, c'est mon trésorrr qui t'intéresse n'est-ce pas? Avoue, misérrrable! Une veuve de quarante-six ans, cela te fait monter au firmament! Approche, vois comme il est humilié par ta vilaine barbe d'ogre et la convoitise de tes yeux qui pétillent de vice. Car tu es vicieux, malgré ta petite gueule d'ange. Je vais t'y noyer, pour la peine, punis-toi, demande pardon, étrangle-toi, crrrève-toi, crrrrève-moi !!!».
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Et pendant qu'elle me vouait aux gémonies, elle avait ôté sa culotte de percale mauve, la lacérant frénétiquement de ses ongles de pouces qu'elle avait tranchants comme des rasoirs, dans cette cacophonie de bruissements dont j'ai parlé. Je me suis goinfré de chairs, de muqueuses, de fumets. « Tu me fais mourrrrir, Gengis Khan! ». Quel honneur! Et moi de besogner dans ce concert d'abjections blasphématoires, de luxure satanique, de corruption, de profanation de lieu saint, sous l'œil impavide de feu Ivan Erivan, roi déchu du caviar, fixé dans son cadre doré, sur ladite commode.
Je pourrais encore en dire, mais je suis un sujet plutôt réservé d'ordinaire. La toute première fois, j'avais « fini » la dame, épileptique, possédée du démon, l'image de la pute dont s'abreuvent les braves gens pour procréer. Je l'avais achevée en douceur, dans un fauteuil. Elle s'était offerte à ma contre punition phallique (moi qui ne prétends pas être une pointure), comme une esclave favorite. Perdu, tâtonnant dans le miel, cherchant en vain un ancrage dans ses abysses gargouillantes, j'avais mêlé mes propres anathèmes aux siens, pour finalement sombrer dans une torpeur réparatrice, dans une attitude de piété filiale. J'avais frôlé la mort, l'arrêt cardiaque, la perte du réflexe pulmonaire, la rupture d'anévrisme si j'en avais eu un bien gonflé, au milieu du cerveau.
Avec Antonella, je n'aurais eu qu'à me pencher sur l'eau de sa claire la fontaine, si je n'avais pas craint, secrètement, de faire œuvre de pédophilie. Mais la Ceccaldi ne marchait qu'à la salive entretenue, comme Pauline, à la lubrification artificielle, un dégoût, une honte. Quant à Bénédicte, je n'avais eu aucun effort à faire. Un contact furtif et nos bouches s'étaient soudées, soûlées, envolées, dévoyées en silence. La Pensec, c'était dîner aux chandelles, impasse sur la vaisselle, au lit clos et besogne! Handicapé par ces tares, je n'en menais pas large. Je me dis haut et fort :
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- Avec Paloma, tu as tout à apprendre et par le petit bout de la lorgnette. Tout ce chemin parcouru pour ses yeux verts, insolents, pour sa lèvre du dessus, pour sa voix chaude et grave qui m'était entrée dans la tête.
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Toute cette énergie, n'était qu'un prélude aux travaux d'Hercule qui m'attendaient. Cette bouche à accents me rappelait celle de l'actrice Charlotte Rampling, en bien plus pulpeux et sensuel. La comparaison tournait court, elle s'arrêtait là. Paloma n'avait rien d'anglo-saxon. Elle m'apparaissait comme un pur produit ibérique arabo-andalou, issu du flamenco, mâtiné de gênes nordiques, survivance des croisades. J'avais des origines vikings, attestées par cet O barré qui donnait à mon nom, Størksen, ce je ne sais quoi d'exotisme septentrional. La première syllabe Størk venait peut-être du germain Storch, cigogne. La seconde, Sen, signifiait à coup sûr fils. Qui sait si je n'étais pas le fils de la cigogne, ce qui m'était doux à croire. J'ai flâné dans Hendaye, évitant la proximité de Panxita, galerie qui me donnait la fièvre. J'ai croqué des amuse-gueule et flâné encore jusqu'au soir. Je me suis habillé, pomponné, parfumé et je suis allé cueillir mes amis à la fermeture, cœur en chamade.
Paloma! Quel bonheur de vous revoir, après cette trop longue absence! La Bretagne, quel ennui! Quels calvaires! Mais Padre Rafael n'était pas au rendez-vous. Il avait eu un empêchement, il était retenu au musée Guggenheim de Bilbao. Que je veuille bien l'excuser. Etais-je vraiment navré? Elle était plus belle que je ne l'avais rêvée, redessinée à l'Hôtel de l'Iroise, face à Boston, Baltimore... Nous allions nous retrouver en tête-à-tête et je n'avais pas répété de discours, à part ma généalogie mythique et ces allusions à l'immensité de l'océan. Aucun texte en tête, rien. Paloma suggéra que nous allions dîner à Fuenterrabbia, en Espagne, de l'autre côté de la Bidassoa. Pas besoin de voiture, il y avait un bac régulier. Cinq minutes de traversée. J'étais prêt à tous les supplices. Au milieu du fleuve, des amoureux m'ont demandé de les photographier avec leur propre appareil. Un flash ou deux. J'ai « machinalement » saisi cette opportunité pour prendre la main de Paloma. Elle ne s'est pas dérobée. Pouvions-nous passer pour des fiancés? Je n'ai libéré ses doigts qu'au débarquement. Mon guide m'a emmené au village de Fuenterrabbia, Hondarribia en basque, Fontarabie en français, un étonnant patchwork de maisons à colombages, verts, bleus, partagées entre habitations, bistrots, galeries et boutiques. Un village d'hommes portant béret, volubiles, bruyants. Il y flottait des parfums de poissons grillés, signe qu'il y avait aussi des femmes, me fit malicieusement remarquer Paloma, mais invisibles, attachées aux fourneaux, soumises encore. Le propre de la civilisation... sa civilisation, celle dont elle ne changerait jamais, en dépit de ce qu'elle pensait des hommes.
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- Tous?
- Presque tous, à part vous peut-être et encore...
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Je la laissai espérer, me gardant de réfuter des millénaires d'histoire. Je le lui dis, le lion serait toujours ce pacha, ce roi fainéant incapable de chasser sauf si la tribu est menacée. Pour des lustres encore, il resterait ce monarque indolent qui se taille la plus belle part, les yeux fermés, sûr, trop sûr (mais jusqu'à quelle déroute?) de son bon droit de lion. Dans ce concert de couleurs vives, elle m'a dirigé vers un bar à tapas, où les mets sont exposés sur un zinc. Nous n'avions qu'à choisir une assiette, sans doute préparée par une femme, mais reléguée en arrière-cuisine. Elle a opté pour les piments farcis, les crevettes a la plancha et moi, pour les calamars, le merlu à l'espagnole. Nous nous sommes délectés. Paloma avait un appétit féroce. Elle suçait ses gambas à l'ail comme au sortir de la disette. J'étais libre de m'empiffrer de petits anneaux croquants, de darne et de riz, comme tous les convives. Nous n'avons parlé que des richesses de la mer.
Dès la cérémonie des rince-doigts achevée, Paloma me glissa qu'elle avait une bonne nouvelle à m'annoncer. Padre Ibañez avait apprécié mon dessin et m'appréciait aussi, personnellement: je fournirais donc la galerie en miniatures. Mais pouvais-je fournir cinq cents pièces? Il avait eu l'idée d'en placer en dépôt chez ses amis bijoutiers, joailliers, marchands d'articles de cadeaux, à Saint-Sébastien, Bilbao, Madrid. D'après lui, ma peinture flatterait le goût espagnol. Mais je devais réfléchir à un moyen de produire à grande échelle, en étoffant mon atelier, en m'entourant de bons élèves. Il n'y avait aucune honte. Les grands Flamands eux-mêmes employaient du monde.
Je repris la main de Paloma qui me rendit une imperceptible pression. J'étais prêt à me damner pour elle et pour son père. J'en étais même à un commencement d'exécution. Je lui confiai que j'étais déjà en pourparlers de collaboration avec des peintres indonésiens. J'allais me damner, oui, mais pour une bonne cause. Elle m'écoutait, attentive, le regard rivé dans le mien. A cet instant, j'aurais voulu effacer d'un coup mon passé, le sien, mes compromissions, ses faiblesses (elle en aurait), pour que nous renaissions lavés, purifiés, neufs. Cette démarche utopique procédait d'une phase classique de la séduction par laquelle passaient nombre des clients de Madame, toutes choses dont elle m'avait souvent entretenu. Aussi, je résolus de me dépeindre tel que je me voyais, essentiellement concupiscent. Elle ne connaissait pas la signification du mot. Je l'éclairai sur les noirceurs et les clartés de mon âme, écartelée entre des fringales de chair et de continence, entre matérialité et spiritualité. J'étais autant capable d'haïr la pornographie, ma vraie rivale, que d'adorer la pureté. Je pouvais me poser en juge de l'Inquisition, maudire, condamner et l'instant d'après, me complaire dans le projet le plus lascif. Je lui tenais la main, mais je ne pouvais m'interdire la vision d'images volées à la transparence de ses yeux, à la palpitation de ses narines, à la pulpe de sa lèvre dominante. Elle ne s'étonna pas de ma confession qui, selon elle, n'en était pas une. Les peintres qu'elle connaissait, à part quelques naïfs exposés en galerie, étaient tous aussi troublés. Je ne faisais ni illusion, ni exception. Le dessin que j'avais d'elle était révélateur: les « gros genoux », la « perspective » comme j'avais dit, le flou du corsage, étaient autant de signes de concupiscence, ajoutés à ceux que mes fruits émettaient, telle la débauche que mes mangues promettaient dans mes ombres, souvent moites.
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- Votre jeu est clair, pourquoi vous en sentez-vous coupable? J'ai le même appétit que le vôtre, si vous voulez savoir. Je sais aussi faire maigre, car ce que j'aime le moins chez les autres hommes, c'est cette peine à accepter la réalité de leur nature. Je vais vous dire la mienne. J'aime l'amour. J'ai des prétendants, mais pas d'amant. Cela vous choque-t-il?
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Notre conversation n'était plus de celles qu'on peut tenir dans un bar à tapas bruyant et enfumé. Nous sommes allés prendre l'air le long des quais, jusqu'au port où nous nous sommes assis sur une digue, face à l'océan. A l'âge de trente ans, Paloma n'avait donc pas d'amant et c'était bien naturel. Mariée, à dix-neuf ans, très tôt veuve, elle n'avait connu que trois hommes. Le dernier avait fait sa valise un an auparavant. Il ne lui manquait pas, tout comme la plupart de ses semblables. Elle faisait peur à ceux de son âge, pour des raisons qu'elle ignorait. Les très jeunes et les plus mûrs lui faisaient la cour. Les premiers, parce qu'ils la supposaient expérimentée comme une héroïne de bande dessinée, les seconds, parce qu'elle avait l'âge de la maîtresse idéale, celle qu'ils quittent comblée de nostalgie le jeudi et qu'ils retrouvent énamourée le lundi. Entre les deux catégories, il n'y avait que les amateurs de télévision, craignant l'aventure autant que la romance. Ils n'avaient de désir qu'à la condition de mener la barque. Une incartade et c'était la peur au ventre, l'échec, celui qui fait boucler les valises dans la nuit. J'enregistrai d'abord en silence. Je savais que charme et désir sont les pires antagonistes. A l'âge de treize ans, je pensais qu'il me faudrait deux femmes à la fois. Une putain pour l'amour, une beauté pour la tête, étant entendu que, dans nos esprits d'enfants, seules les putains savaient jouir.
A Hendaye, j'osai affirmer à Paloma que je croyais à la conjonction des sens et des sentiments, sous le signe de l'esthétique. Une formule qui ne pouvait se démontrer que pas à pas, au fil d'une savante et patiente construction. Il suffisait de commencer pour savoir déjà si nous aurions envie de poursuivre. Ainsi avons-nous parlé la nuit durant sur la digue, au gré des départs silencieux de chalutiers. Notre premier baiser remonte au 3 avril 1980, quatre heures trente du matin. Mon premier tableau de Paloma date du 22 mai.
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Entre-temps, j'ai réglé mon passé provençal à l'amiable. Je demeure aujourd'hui à Fuenterrabbia. Madame Størksen tient toujours la galerie Panxita. Elle y vend des maisons à colombages, des marines et des joueurs de pelote basque. Je peins « ses perspectives » au format seize douze que j'écoule de Madrid à Copenhague, dans la discrétion. Nous formons un couple modèle, aux dires de nos connaissances. Il est né et il perdure sous le signe de l'amour complice.
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Ciboure, le 17 février 2000
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Encore une belle histoire!! mais....la fin reste avec un ? Fred,je pense,a gardé, une partie de son jardin secret.... !!!!
Rédigé par: Josy | mai 13, 2007 at 05:40 AM