Quand passent les veuves (1)
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Ma cible est acquise. Elle est accrochée, je ne la lâche plus. Elle très brune de cheveux et mate de peau. Sa rapidité de jambes est le présage d'un vif tempérament du Sud. Ma veuve a du moulant dans sa jupe de cuir noir trop serrée. J'imagine sur le champ qu'elle l'avait mise au placard jusqu'au jour fatal où il avait bien fallu l'exhumer, plutôt que de faire teindre sa plus belle robe au débotté pour un résultat souvent désastreux et surtout irréversible. Car noir c'est noir. Je dis «la veuve» parce que je la veux ainsi, ne sachant rien d'elle, à l'exception de cette présomption de deuil, encore que cet indice soit discutable. Moi-même, je suis presque toujours vêtu de noir, couleur du doute par excellence.
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Je suis bien embarrassé avec mon grand sac à commissions aussi voyant qu’une oriflamme. Emboîter le pas à la veuve, lui filer le train - pour être net - dans les règles de l’art, suppose une légèreté de pied cavalière, des mains libres. Mon sac, je le pends à l'une des queues de cochon réservées aux laisses de chiens à la devanture du magasin.
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– Sois sage, détestable sac plastique bigarré, papa revient! ...
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...ou ne reviendra pas, c'est selon la chasse. Deux poivrons, un rhizome de gingembre, une pizza congelée, deux poireaux, cinq kilos de Belles de Fontenay, un paquet de croquettes pour les chats ne sont vraiment rien dans ma vie.
Libéré de mon handicap, je reprends quelques mètres à ma proie. Elle m’en avait déjà mis trente dans la vue, le temps que je gère l’occasion, celle qui fait le larron. J’appuie, je gagne du terrain, forçant la vapeur, me voici au contact pour ainsi dire, à portée de tir. Sept pas, mon seuil de manœuvre. J’avais raison! Elle a du moulant, ma veuve. La croupe est bien prise, du quarante six à vue de paumes, de quoi étancher mon intempérance, panacher ma liste à la suite de Luisa, Gudrun, Maud, Espérance, Marine, Fernande, la toute dernière pièce de ma brochette qui vient de me quitter. Et tant d’autres qui ne méritent aucune citation. Toutes veuves et reconnaissantes de m’avoir cédé en dépit des convenances raisonnables. Dans ce domaine de la viduité, le raisonnable est fait d’un compromis savant entre un très vague, très hypothétique respect du défunt et une nouvelle envie de vivre. D'ailleurs, c'est ce que signifie sur un autre registre le fameux: «le Roi est mort, vive le Roi!». Elles finissent toujours par céder, du moins celles que je me suis choisies.
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Je ne dis pas qu’elles sont toutes des putes, non, à part Espérance. Mais prenons Gudrun par exemple. Elle, c’était hormonal, il lui en fallait, si l'on me passe l'élégance du raccourci. Il lui en fallait, oui et cela au sortir même de l’enterrement. Comprenez-moi: je n’allais pas me dérober par moralité, d'autant que cette moralité ne m'incombe rarement au premier chef. Quand le désir est là, il est là qui transcende la douleur. L'important, voyez-vous, est que je me trouve dans leurs pattes au bon moment. Parfois ça rate. J’ai quand même beaucoup d’échecs et des cuisants. Mais à quoi bon me ronger, une insulte, une gifle sont si dérisoires de la part d’une personne qui ne vous connaît pas.
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Celle-ci qui marche si vite et se déhanche si bien est peut-être encore un échec vivant. Mais je ne résiste jamais à la tentation de l'essai. J’imagine la scène galante du début. La mise en scène. Le vin au frais, les napperons brodés de tante Agathe, les couverts d'argent, les paupiettes qui frémissent, les sorbets qui tempèrent et ce fluide qui vous naît au ventre, traverse le pubis comme une flèche, vous irradie l'intérieur des cuisses. Ce vertige de la transgression, ce regard de soi qu'on croit surpris en flagrant délit de forfaiture et qu'on corrige tant bien que mal jusqu'à se donner des tics, de ces furieuses sautes d'aiguille de sismomètre ou de détecteur de mensonge. Les mots qu'on n'écoute pas mais dont le souvenir décalé de quelques secondes, vous fait répéter la question, s'il y a eu question. Les chandeliers, le commencement d'exécution, la première privauté, le premier toucher de l'objet aimé, sa première fragrance, le passage à l'acte en violation de frontière et le premier abandon, la première vocalise animale de victoire, cet étrange passage du statut d'étranger à celui de familier: le vous qui se mue en tu. Brusquement le sésame :
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- Victoire !
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Et puis une saison se déroule ponctuée de polaroïds, Nous à Athènes, Nous dans la Petite France à Strasbourg, Nous sur une pelouse de Châteauroux. Vient alors la scène de rupture, chez elle cette fois, à l'issue d'un dimanche plus long que les autres. Les mots acides, mais si peu corrosifs.
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- Idiote!
- Crétin!
- Qui, moi?
- Pauvre type!
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Voilà vos effets personnels qui passent par la fenêtre et virevoltent autour d'une passante, vieille dame qui vous adresse ses condoléances attristées, alors que l’instant d’avant ce jugement dernier - «pauvre type» - , vous étiez encore, à l'étage supérieur, «mon Petit Minou». Sur une insignifiante et insoupçonnable dérive de mots, vous passez de l’alpha à l’oméga.
Ô combien d’amours mort-nés n'avons-nous pas enfantés pour que la vie d'errances reprenne ses droits au nom d'on ne sait quelle logique de la peur, de la soif ou de la gomme ! J'ignore. Tout ce que je sais, c'est que j'ai spécialisé ma quête, lassé de pêcher à l'aveuglette. En somme, j'applique une technique connue qu'on appelle ailleurs marketing.
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Les veuves, à la différence de leurs consœurs orphelines, n’inspirent jamais ma compassion. Elles sont l'objet unique de mon désir. Un désir violent, venu des mystérieuses alchimies de mon âme et contre lequel, Dieu merci, je ne puis rien. A moi de régler la crise de succession. Car il y a toujours crise de succession, c’est mathématique. Tout comme est mathématique le recrutement de veuves dans la page nécro du journal. Un Gérard Moralès « arraché à l’affection de son épouse à l’âge de trente-neuf ans », ça donne grosso modo une veuve de trente-deux trente-trois au pire. Et pour accéder au convoi funèbre, point besoin de carton d’invitation. Entrée libre que diable! démocratie absolue!. La cible est là, en tête, identifiable, forcément. Plus belle, plus émaciée que toutes les autres femmes. La star du jour est sous les sunlights en lumière noire. Il suffit de la rejoindre, de jouer des coudes en remontant le courant, en égrenant des pardon...pardon...du bout des lèvres, le masque défait. Et nul ne vous en empêchera, je vous le jure, je l'ai vécu. Ma parole contre la vôtre.
Quand vient la cérémonie des remerciements, je lui donne l'accolade, je la serre d'une infime mais juste pression. Dans cette étreinte prémonitoire, je capte l'essentiel : parfums, impressions de chair, profondeur, degré d'hygrométrie du regard et les yeux dans les yeux, je lâche le morceau de tragédie:
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- Je suis Max. Vous devez savoir...Max Gribeauval. Vous pouvez compter sur moi.
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Pas de réponse, mais un frémissement de la lippe sous la voilette de tulle. Un nom, une voix, un visage de candidat qui se gravent dans l'écorce tendre du subconscient. Max. Trois lettres. J'écris la même tirade sur le livre d'or, pour la cohérence du message. Et j'envoie ma courte lettre de confirmation le soir même. Je reçois un carton dans la semaine. Ou un coup de fil qui s'éternise, comme celui qui scella trois mois de mon destin avec Fernande Moralès, veuve de Gérard...
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– Il ne m'avait jamais parlé de vous, Max. A la vérité, il me racontait si peu de choses. Il était tellement secret. (Sanglot).
– Pudique, vous voulez dire.
– Peut-être, oui, surtout sur ses problèmes (soupir) d'adolescence. (Ressaisissement) Je devine que vous l'avez connu en détention. Je me trompe?
– Non (surprise vite surmontée), enfin...oui, mais j'étais de l'autre côté de la barrière.
– Ah... (Énigmatique)
– J'étais son rééducateur. On s'est perdus de vue, et puis je l'ai retrouvé par hasard l'année passée.
– Je vois. (Elle ne vit rien) Vous l'aviez sermonné?
– La morale, ce n'est pas mon style. J'essaye plutôt de comprendre les êtres.
– C'est bien. Le monde manque de gens comme vous.
– Si je puis vous être utile, écrivez-moi.
– Merci, Max, je vous écrirai.
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Elle m'a écrit, m'apprenant judicieusement tout ce que j'ignorais de Gérard Moralès, petit délinquant récidiviste, chômeur, menteur, alcoolique, violent, impuissant et finalement suicidaire. L'auto euthanasie fut un double soulagement de la veuve. C'était clair. J'ai foncé. J'ai eu. J'ai vaincu.
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Mais je ne recrute pas uniquement au bord du trou. Le hasard des rencontres fait aussi mon affaire. C’est le cas à l’instant. Ses jambes sont fortes, mais harmonieuses et musclées. Elle porte des bas à couture ou des collants. L'air est doux et je doute. Les apparences sont bonnes, le diagnostic et le pronostic favorables, mais rien ne me dit encore jusqu'à quel degré de perfection elle pousse l'hygiène. On verra bien. Elle stoppe à un arrêt de bus et se mêle à quelques femmes au regard perdu. Elles pourraient n'avoir pas de visage, je n'y prêterais aucune attention. Mais la veuve...Je ralentis secteur arrière, caméra en contre-champ. Elle, à gauche. A ma droite, une vitrine d'accessoires automobiles pour m'occuper à satisfaire de légitimes besoins masculins: doubles pots chromés, autoradios, jantes 16" en dural, volant sport façon orme, accessoires de tuning et autres conneries de mâle. Planté devant cet arsenal dont je me fous (car je ne sais pas conduire), j'apparais blanc comme neige. Mieux, je n'apparais pas du tout. Victoire scrute dans la direction du carrefour. (Je dis Victoire parce que je les nomme toujours Victoire, au début).
Arrive le bus 13, la ligne des beaux quartiers. Victoire doit y être femme de chambre ou cuisinière. Nous embarquons. Elle s'assied sur les roues, à la place la plus surélevée et la moins confortable. Moi je reste debout, abrité derrière un très grand type en imperméable qui se cramponne à la barre de sécurité. Son bras, tendu à l'horizontale, me masque le visage de Victoire, si bien que je peux effectuer le check up en toute sécurité. Elle porte des bas. Un croisement de jambes me l'a fait entrevoir furtivement. Tactique de sa part ou simple délassement? Son sac à main est posé sur ses genoux. Elle le fouille mais n'y cherche rien. Je devine que le grand type attend le moment de se rincer l'œil. Son trench pue le tabac froid mais gardons-nous des apparences : je jurerais qu'il s'est frotté l'aisselle avec un oignon tiède et germé. Que n'endurerait-on pas pour obtenir Victoire, à la Pyrrhus comme à la Hercule, dont j'accomplis peut-être à l'instant le dixième des douze travaux.
Victoire se lève. Cette fois, elle a pris soin de tirer sur son affreuse jupe de cuir noir qui bride, avant de déplier ses jambes. Le type est moche et cela doit se voir qu'il pue. Arrêt rue J. Kennedy. Je laisse filer trois dames et un môme devant moi. Je traîne à descendre. J'aide un peu, me confondant en excuses inaudibles qui me valent remerciements et francs sourires. Un bon jeune homme serviable, ça ne court plus les rues. Victoire se dirige vers une école baptisée Marcel Proust. Il est midi moins cinq. Une bambine qui peut avoir sept ans se rue sur Victoire. Par dessus mon journal, j'apprécie le choc. Elles s'étreignent avec fougue. La petite Victoire montre à la grande un cahier. Sa maman l'embrasse de nouveau, mais avec plus de douceur. Et les voilà qui traversent l'avenue, guillerettes, légères. Leurs mains jointes imitent le mouvement d'une balançoire dont les cordes seraient leurs bras. L'enfant saute à cloche-pied, la mère me rappelle la démarche syncopée et à contretemps d'un clown oublié. Popov? Elles chantent «c'est toi Laurel et moi Hardy, nous sommes de bons amis» ou peut-être «Singing in the rain»... Elles entrent dans une boulangerie, puis en ressortent avec un sac à pain sur lequel est écrit «Paillasson, le complet maison». La fillette a gardé un doigt libre pour serrer le ruban d'un carton de gâteaux. Campé sur le trottoir d'en face, j'envie leur intimité, mais un bus masque soudain mes pigeonnes. Quand il se décide enfin à déguerpir, mes oiseaux se sont envolés et je demeure. Je me suis attendri. Bilan, ma cible est perdue.
J'ai faim, mais la vitrine de la boulangerie est accueillante avec ses assortiments de canapés, de pâtés en croûte, de sandwiches. Avant de pénétrer, je transfère le contenu de mon porte-monnaie fantaisie dans la poche de ma veste. J'entre. Tenant ma bourse vide bien en vue, je dis à la vendeuse qu'une dame accompagnée d'une petite fille a perdu «ça» sur la chaussée, que le temps de le ramasser...un bus...le va-et-vient...pfuitt! Plus personne. Alors comme je les avais vues, sortant d'ici etc. La vendeuse questionne la boulangère. J'ai seulement compris:
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– C'est sans doute celle de cette pauvre madame de Boissy.
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Pauvre madame de Boissy, je tiens un bon indice. Il ne m'en fallait pas davantage. J'ai abandonné l'objet, choisi deux tranches de pâté de lièvre en gelée noyautées de pistaches et d'olives que j'ai mangées en marchant. Je devrais dire en écumant le quartier. Comme toute peine mérite récompense, j'ai trouvé une boîte à lettres au 6 de l'Avenue J. Kennedy, sur laquelle était collée une étiquette à confitures ornée de fruits dessinés par une main enfantine avec ce nom: Claire de Boissy, 6e étage. De retour à mon appartement, j'ai consulté l'annuaire. J'y ai trouvé un certain Jacques de Boissy, médecin généraliste au 18 de la rue Cyrille Cadiou, mais rien d'intéressant dans l'Avenue Jackie Kennedy. J'ai été tenté d'appeler les renseignements, mais ma main est restée figée sur le combiné. Le souvenir de Marine m'était soudain devenu pesant.
Marine...cruellement pourchassée au fil de mes silences à peine troublés par ma respiration. J'étais novice. Qu'est-ce qui m'avait pris?Je savais pourtant qu'on ne traque pas les veuves avec des téléphones, mais avec du contact, de la chaleur humaine, de la présence entrecoupée d'absences, de réapparitions providentielles assorties d'un vocabulaire approprié, celui-ci:
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– Ah, Madame Hofmann, vous ici? Ce n'est pas Dieu possible! Mais quel bonheur de vous retrouver après tant de temps!
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De temps perdu, je veux dire. Et moi de porter les lourds cabas, de faire entrer la poussette dans le vieil ascenseur étroit, malcommode, mais si bien conçu pour faire corps. Et moi d'accepter le rafraîchissement, la visite de l'appartement, de m'émerveiller devant la bibliothèque du défunt. Jean Dutourd, Franck Slaughter, Sulitzer ah ah... Mais oh! Deux William Boyd! «Comme neige au soleil» et «Le Lézard bleu». Magnifique, mais un accident. Une photo dans un cadre doré...Lui, l'accidenté.
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– Eh oui, cela fait six mois...
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J'aurais ajouté sans retenue «déjà?», si Marine, qui était intuitive, n'avait pas tenu à me donner les détails de son infortune: carambolage sur l'autoroute entre Bruges et Gand...brouillard fatal...Une sorte de mur qui s'est dressé soudain selon les témoignages...Des secours impossibles à acheminer tant la confusion des épaves était inextricable. Transfusion...Amputation...Trépanation...Coma profond et puis «l'issue» qui valait mieux pour tout le monde. Une maternité post mortem très perturbée et cette hantise de la nuit.
Un «salaud», la sachant sans doute vulnérable, multipliait les appels anonymes jusqu'à la rendre folle. La police avait bien promis de pincer le «fou», mais...
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– Vous savez ce qu'on dit de la police, elle n'est jamais là quand on en a besoin...
– Vous n'y êtes pas, Max. Le commissaire m'aiderait bien, mais donnant donnant, si vous voyez ce que je veux dire.
– Changez de numéro, faites-vous porter sur la liste rouge.
– Impossible, j'en suis déjà à mon troisième changement, on me refuse le quatrième.
– Laissez-moi faire, Marine.
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J'ai pris en mains les formalités, fait intervenir mon patron et je suis retourné chez elle porter le nouveau numéro inscrit sur ma propre carte de visite, avec ce mot: «Appelez-moi à n'importe quelle heure (souligné) si besoin est. Je suis célibataire, mais je concubine avec mes deux chats Tigre et Puce quand je ne suis pas en voyage».
Elle aimait les chats. C'est sur cette note soyeuse que notre intimité est née par touches légères jusqu'au jour où, en cachette, à l'insu de nos concierges respectives, hostiles par nature parce que médiums, nous avons concrétisé comme je disais à l'époque, dans une salle de cinéma. Aujourd'hui, je dirais «nous avons fait nos premiers pas». On jouait «Il était une fois la révolution», le plus long film de Sergio Leone dont je connaissais l'action par cœur. J'aurais pu la suivre les yeux fermés, au fil des répliques, des déflagrations et du miaulement des ricochets en son Dolby stereo.
A la première salve, c'est Marine qui prit l'initiative en posant sa main sur la mienne. Je l'ai retirée sans brusquerie et lui ai glissé à l'oreille que nous allions commettre une bêtise. Elle était riche, alors que moi, l'écrivaillon journaliste, je dépensais jusqu'au dernier sou les maigres piges que me consentait un magazine en liquidation judiciaire et dans l'équipe duquel, d'ailleurs, je n'étais même pas intégré. Mon nom ne figurait pas au générique.
Là-dessus, une charge de dynamite a explosé, pulvérisant deux malheureux traîne-lattes mexicains à lourdes moustaches qui avaient voulu faire les gros malins.
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– Mèche courte, a lâché ce grand escogriffe de James Coburn.
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Rires dans la salle. Nous nous sommes regardés, Marine et moi. Sa bouche était si proche que son souffle caressait mes lèvres. Et comme dans un grand film hollywoodien, nous avons retardé le contact, réduisant l'écart avec parcimonie, centimètre par centimètre, pour finalement nous happer mutuellement comme aimants de signe contraire. Mais nous avons laissé la révolution se faire. Nos voisins n'appréciaient guère notre fausse indifférence au chef-d'œuvre. Moi-même, je nourrissais quelque honte.
A la seconde salve, celle qui désintégra le mur fortifié de la banque d'El Paso, Marine sursauta et agrippa sa main à ma cuisse. On connaît la chanson. Cela commence en toute innocence puis dégénère dans des froufroutements que l'entourage subit avec autant d'agacement que le friselis des papiers de bonbons. J'ai encore une fois ôté sa main mais j'ai baisé sa paume. Son alliance me caressait le nez. Une forte émotion m'a envahi, comme chaque fois. Car dès que j'esquissais cette manipulation simple, la même image surgissait dans ma conscience, celle du défunt mari, lourdaud par essence, qui s'enferrait dans une étreinte dont il ne viendrait jamais à bout, à moins que moi, Zorro, défenseur de la veuve et de l'orphelin, j'arrive. Là, j'avais imaginé l'insoutenable Germain Hoffmann, ventre repu, couperosé, court d'haleine et Marine, rêvant d'une cigarette mentholée.
Une fois sortis, nous sommes allés faire le point dans un salon de thé. Il y avait soudain du nouveau entre nous, comme une éclosion de bourgeons après un long hivernage que j'avais entretenu afin d'être attendu, désiré, fantasmé, harcelé jusqu'à expiration de cette épreuve chaste de quatre cents jours que les juristes nomment délai de viduité. A l'intérieur de ce délai, le remariage n'est pas permis. Le fondement de la règle est simple. Il est celui d'une possible conception dans l'instant qui précède le décès. Et comme les enfants nés d'un mariage sont réputés issus du conjoint mâle, la société entend ne pas brouiller les pistes. Certes, je n'avais pas l'intention d'épouser Marine. J'avais seulement tenu à jouer ce rôle de composition - celui d'amant qui se dérobe - pour écarter de moi toute suspicion de cupidité. L'argent je m'en fous, mais allez le prouver!
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Dans ce salon de thé chic où nous avions choisi une table à l'écart, Marine ne cessait de rectifier ma cravate, d'ôter des brins de poussière qu'elle croyait apercevoir sur mon revers de veston, de me manger des yeux comme si déjà je lui avais cédé. Or, ma partie n'était pas jouée. J'ai tenu encore jusqu'au trois cent quatre vingt dixième jour, de cinémas en cinémas, de lettres en lettres. Ma douce Marine... Mon tendre Max... A ce moment, il a bien fallu que je me résolve à la rejoindre dans une suite de palace qu'elle avait louée «pour nous», à l'avant-veille d'un voyage de huit jours que je devais effectuer à Lisbonne pour les besoins de mon journal. Car rien n'est plus déchirant que la perspective d'un départ à l'étranger. Nos femmes imaginent toujours le pire. Notre solitude dans les hôtels, nos tentations au hasard des rencontres avec des êtres qui rôdent comme nous, loin de leur périmètre habituel, hors contrôle. La plus solide des confiances ne résiste jamais à ces images spontanées du péché. Et elles ont raison, nos femmes, car elles se connaissent bien entre elles et n'ont pas plus de vertu que nous autres présumés félons.
C'était le cas d'Espérance, une sainte nitouche des Saintes-Maries-de-la-Mer, justement. J'y reviendrai à celle-là, comme je reviendrai à Marine, dont j'ai conservé une trace indélébile sur un billet caché dans un repli secret de mon portefeuille: Vive la Marine !
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Max Gribeauval
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et bien imagines toi que je n'avais pas lu ce 1 des veuves désolé de le découvrir avec retrad
Royale ta Marine
si je peux dire
Brantome aussi raconte de merveilleuses histoire de veuves (Septième Discours : «Sur les femmes mariées, les veuves et les filles, à savoir lesquelles sont le plus chaudes à l'amour»)
un médecin espagnol parlait d'une mule qui était veuve dit-il... comment ça une une veuve ? je veux dire une mule qui a les 3 qualités d'une veuve : elle est fort grasse, coureuse et gloutonne...
c'est vraiment complètement rétro
à une époque ou la majorité habite seul ou le déclare ainsi (je sais bien, la généralisation de la collocation, tiens voila un sujet pour ta série suivante : mes colocataires ...)
et bien à notre époque le veuvage est en voie de disparition
grand regret car elle étaient nombreuses dans mon pays
s'il te plait
fais un épisode champenois avec Barbe Nicole Clicquot, Liliane Olivier, madame Veuve Cheurlin et Elisa Amiot, etc etc
Rédigé par: jp | mars 24, 2008 at 10:07 PM