Chapitre 4 :
Jules ou
Georges ? Dénouement ?
« Désolé
de n’avoir pu vous accueillir au bateau. Mais je vois que vous avez bien su
vous débarbouiller. On sent que vous venez d’une grande ville !»,
ajouta aimablement Claude Nicolas. Et il régla immédiatement le pousse-pousse
d’un geste large, un bon pourboire compris, car il aimait les petites gens et
la besogne bien faite.
Georges fut
ainsi soulagé d’un premier souci, l’argent, et comme l’oncle avait l’air d’être
dans de bonnes dispositions, il enchaîna : « Bonjour, mon oncle. Je
vous remercie de votre accueil. Mais je ne suis pas Jules, je suis
Georges ».
L’oncle
souleva ses sourcils qu’il avait fort écartés et resta muet d’incompréhension.
Peut-être aussi était-il vexé de ne pas avoir su distinguer entre ses deux
neveux dont il possédait les photographies. Son regard était interrogateur, il
n’arrivait ni à s’expliquer ni à poser des questions. Après un long moment de
silence, il ne trouva comme échappatoire que des mots de bienvenue d’une
banalité convenue : « Vous êtes sans doute fatigué. Votre tante
Thérèse va vous montrer votre chambre et vous faire déjeuner. Nous reparlerons
de tout ça ce soir, le travail m’appelle… ».
Il examina
son neveu de la tête aux pieds, le toisa et sembla très contrarié par sa tenue.
Il faut dire que Georges, aussitôt après avoir reçu de son oncle le fameux
mandat de 150 francs pour ses frais de voyage, avait couru les magasins de
Rouen et s’était offert des habits du genre voyant …
(Des habits un peu trop voyants pour l’oncle
Eymard…)
Sa mère
Eulalie, beaucoup trop complexée vis-à-vis de son frère aîné, avait donné sa
bénédiction. Le costume à 80 francs et le chapeau de feutre à larges bords à 6
francs 50 sans compter la lavallière et l’écharpe rouge style Aristide Bruant
impressionneraient sans aucun doute dans les salons de Yokohama, avaient pensé
la mère et le fils. Ils ne réalisaient pas que Claude Nicolas restait
foncièrement un paysan pour qui les achats se jugent en termes de solidité, de
longévité, d’utilité, de discrétion de bon aloi, de rapport qualité/prix…
Eulalie était toute rassérénée quand elle avait fait ses adieux à son fils
flambant neuf au train en partance pour Paris puis Marseille. Il était beau, il
allait être brillant ! Il les représenterait bien, il les vengerait de
toutes leurs galères et de leurs humiliations !
Son
inspection vestimentaire faite, Claude Nicolas, avant de s’éclipser, présenta
Georges à sa femme et à ses enfants : « Je vous présente mon
neveu » dit-il, car il n’arrivait pas à se faire à l’idée de l’appeler par
son prénom…Et il partit au bureau, livrant Georges à la curiosité de la famille
et le laissant expliquer avec beaucoup de circonvolutions qu’il n’était pas
Jules.
Seule,
l’aînée, Cécile, marqua son étonnement avec franchise et laissa percer sa
déception boudeuse:
« Mais
ce n’est pas tout à fait ce que j’attendais, moi ! Depuis que papa m’avait
parlé de la venue de mon cousin Jules, je m’étais raconté des histoires :
le soir, à la veillée, nous aurions passé ces longues soirées si ennuyeuses au
Japon à faire de la musique et de l’anglais. C’est-à-dire que mon cousin
m’aurait enseigné la musique et moi en échange l’anglais que l’on est obligé de
savoir pour vivre dans ce pays. Et puis cela m’aurait fourni l’occasion de
sortir quelquefois pour aller chez des amis où l’on fait de la musique et au
théâtre où Jules n’aurait pas manqué de faire partie de l’orchestre. Il y a
rarement une troupe professionnelle qui vient jouer ici mais nous avons les
Gentlemen Amateurs et Jules en aurait certainement été. Enfin, passons, les
affaires de papa ne sont pas la même chose que les miennes… ».
(« La Gaieté » où se produisaient les
« Gentlemen Amateurs ». Le bâtiment a survécu aux tremblements de
terre et à la guerre. Photo Daniel Bas, 2004)
Georges fut
très peiné de cette déclaration car sa cousine lui avait plu au premier coup
d’œil : l’azur de ses beaux yeux, le rose tendre de ses lèvres bien
dessinées, le doux velouté de sa nuque blonde, la courbe gracieuse que son
buste irréprochable imprimait à l’étoffe soyeuse, l’élégance de chacun de ses
gestes, tout l’avait charmé…
Georges
renonça cependant à défendre son dossier car il lui sembla que l’éducation de
sa cousine ne se satisferait pas d’un remplacement du violon professionnel de
Jules par les vulgaires talents d’après-banquet dans lesquels il excellait… La
tante Thérèse, pleine de prévenances, le fit déjeuner, lui présenta sa chambre
et il s’endormit jusqu’au soir.
Le dîner fut
coincé. L’oncle était de retour. Il ne posait pas de questions qui fâchent mais
on sentait qu’il les ruminait… Il était du genre « taiseux »
comme on dit dans le pays de Caux. Il s’enquit de la santé de sa sœur et du
reste de la famille, sans plus. Il s’informa des conditions du voyage. Il
écouta en interrompant souvent pour raconter ses propres expériences.
Il conclut
sur un conseil vigoureux : « Après une traversée pénible vu la
chaleur et la mousson, c’est l’affaire d’une semaine de purgation, Thérèse vous
arrangera ça : cela est gênant mais très bon pour la santé. Après, on
mangerait un bœuf, à tous mes voyages, j’ai éprouvé cela. Et maintenant, allons
à côté boire le café et parler affaires, mon cher neveu ».
Il disait
« mon cher neveu » pour ne pas dire « Jules » ou
« Georges » tant il avait de mal à se faire à une situation aussi
imprévue. Dans le petit salon, l’oncle put aborder un registre où il était plus
à l’aise :
« Mon
cher neveu, je suis heureux de vous mettre le pied à l’étrier pour vous faire
une situation. J’ai bien réfléchi aux conditions de notre collaboration :
ici, pour la première année, vous serez nourri à ma table et couché à la
maison où vous avez pu voir qu’il y a une chambre pour vous. Vous toucherez un
tant pour cent sur les bénéfices que je fixerai après mais qui ne saurait être
moindre de Vingt écus par mois, cela pour vous entretenir et pour vos menus
plaisirs et aussi et surtout pour que vous puissiez économiser quelque chose, c’est
le point principal sur lequel j’insiste ».
Encouragé
par ce bon début, l’oncle affermit sa voix et poursuivit :
« Pour
le travail, il faudra travailler au bureau. La comptabilité n’est pas difficile
et je suis là pour dire ce que je désire que l’on fasse. Il faut aussi
apprendre le métier, voir, inspecter les marchandises qui ne sentent pas
toujours l’odeur du musc. Il y a de la poussière à avaler parfois, mais plus on
avale de la poussière et plus on gagne pour acheter de quoi la faire couler. Il
y a des moments où il fait très chaud et d’autres très froid quand soufflent
les vents de Sibérie et il faut inspecter les marchandises dans la cour, aller
à la Douane, quelquefois au bateau… En un mot, il faut être prêt à faire un peu
de tout ».
(Il faut inspecter les marchandises dans la cour quand
soufflent les vents de Sibérie. Photo des balles de déchets de soie dans la
cour des Ets Eymard fournie par les Archives historiques de Yokohama)
Comme
Georges essayait de savoir plus précisément ce qu’il pourrait à peu près
espérer gagner, l’oncle précisa :
« Ici,
il y a une masse de Portugais qui parlent et écrivent plusieurs langues et qui
se contentent de 20 à 50 écus par mois, il y a des Chinois qui parlent et
écrivent l’anglais très bien et qui travaillent pour 15 à 20 écus. Ceux qui
gagnent plus de 120 à 150 écus sont des Européens qui ont des spécialités comme
les inspecteurs de soie et de déchets. J’ai peut-être été celui qui a touché
les plus gros appointements à Yokohama. Voyez vous
même, mon cher neveu, où vous prétendez vous situer. J’espère bien que mon
neveu sortira de la moyenne. Lorsque après un an ou deux, vous pourrez tenir
votre place seul, je vous donnerai un intérêt de tant par balle achetée et de
tant sur les bénéfices nets mais comme je ne sais pas jusqu’à quel chiffre cela
se montera, je ne puis encore fixer le pourcentage que j’allouerai. Que je sois
content et ceux qui seront avec moi seront contents ».
Georges
sentit qu’il n’obtiendrait pas d’engagements plus précis. Tout dépendait
maintenant de lui, il devait se rendre indispensable. Il opina donc du bonnet
et remercia son oncle pour ses paroles de bienvenue et ses encouragements.
Satisfait de son neveu et surtout de lui-même car il lui semblait qu’il avait
bien parlé, l’oncle put conclure ainsi :
« Mon
cher neveu, vous allez avoir un rude coup de collier à donner au départ, c’est
la réception que je vous prépare. Quant au reste, soyez sans craintes. On est
ici comme dans une ville d’Europe. Le climat est assez agréable. Vous arrivez
bien, vous allez trouver le paysage splendide, le plus beau moment c’est
l’automne. Il y a bien de temps en temps le choléra, mais il touche rarement
les Européens. Il faut vraiment aller le chercher dans la ville japonaise. Enfin,
inutile de vous dire que les plaisirs défendus ruinent un
jeune physiquement et moralement. J’ai assez écrit de lettres à Rouen sur le sujet
pour ne pas y revenir. Méfiez-vous, mon cher neveu, des petits renards
qui vous entraînent sur la pente savonneuse du mal… ».
(Petit renard tentateur, flirtant avec le péché de
gourmandise)
Sur ces
bonnes paroles, les deux hommes allèrent au lit et se revirent peu les jours
suivants. L’affaire Jules ou Georges semblait classée. C’est du moins ce
qu’écrira Georges à sa mère au mois d’octobre. Voici sa version des faits à
l’époque :
(Extrait de la première lettre envoyée par Georges
à sa mère de Yokohama en octobre)
"Tu me demandes si l’oncle Eymard n’est pas content de moi, rapport que
c’est Jules qu’il avait demandé. Voilà l’explication de tout cela :
L’oncle Eymard avait demandé dans l’une de ses lettres lequel de nous deux
serait bon pour venir au Japon. Il demandait des renseignements sur nous deux.
C’est qu’à cette époque, il comptait avoir la fourniture de la marine et faire
venir Jules ici pour avoir un prétexte de me faire travailler à Rouen pour son
compte et lui expédier des articles de Rouen. . . . Il n’a pas eu le marché de
la marine, si bien que quand je suis arrivé, c’était pour ainsi dire pour rien
faire.
L’oncle Eymard, en me voyant, m’a reconnu tout de suite. Il m’a dit :
« J’avais demandé Jules parce qu’il est plus âgé et qu’il me fallait
quelqu’un ici. Mais puisque la fourniture de la marine a été adjugée à un
autre, j’aime autant ça » a-t’il dit.
A chacun sa
vérité… Nous sommes au pays de Kurosawa et de son remarquable film
« Rashômon ». Attendons la fin pour juger…
Toujours
est-il que la « semaine de purgation » prescrite par l’oncle allait
laisser à Georges le temps de souffler. La tante Thérèse, bien que tout juste
remise de son accouchement, allait materner le nouvel arrivant et restaurer sa
santé ébranlée par un si long voyage. Toute la famille allait lui laisser un
temps de répit pour s’acclimater. Même l’oncle n’insistait pas pour une
rentabilité immédiate. Il était d’ailleurs le premier à avoir conseillé un
traitement peu compatible avec toute autre activité débordante. Le premier
pique-nique dominical avait été sympathique et Georges avait pu apprécier la
beauté de la nature à cette saison. L’oncle l’avait bien dit : le
plus beau moment au Japon, c’est l’automne, avec les magnifiques feuilles
rouges des érables.
Thérèse
passait beaucoup de temps à pouponner son nouveau-né, le petit César. Georges
la regardait faire avec intérêt et même attendrissement. Quelquefois, il
accompagnait sa tante pour faire les courses dans la rue commerçante de
Motomachi.
(Carte postale d’époque. La rue Motomachi est encore
aujourd’hui une rue commerçante très vivante)
Elle mettait
Georges au courant des problèmes de l’économie domestique à Yokohama. Elle se
plaignait de la cherté de la vie : « Ici, en dehors des légumes, du
gibier et du bœuf, tout vient du dehors: farine d’Amérique, beurre en boîte du
Danemark, huile de Provence, légumes secs de Bordeaux, mouton de Chine, pommes
de Californie, oignons de San Francisco, vins de France, bière d’Angleterre,
lait conservé de Suisse… Mon cher Georges, vous devinez à quel
prix ! ». Comme son mari, la tante n’était pas avare mais elle avait
horreur du gaspillage, elle comptait beaucoup.
Thérèse,
déjà bien fatiguée, avait eu un surcroît de soucis. Aussitôt après l’arrivée de
Georges, ses trois petits moutards avaient eu la rougeole au même moment. Cette
maladie avait atteint tout le monde et dans toutes les classes, riches ou
pauvres. On ne l’avait pas vue depuis longtemps au Japon. Jusqu’à l’Impératrice
qui avait été atteinte ! Et aussi les Princes. Mais heureusement, cette
maladie n’avait pas fait de victimes. Georges y avait échappé.
Le jeune
cousin Claudin, l’aîné des garçons, avait une douzaine d’années. Il était plein
d’égards pour Georges et lui manifestait de l’affection. Ils jouaient souvent
ensemble. Georges aimait à le conduire à l’école et l’aidait à faire ses
devoirs. Il y avait alors à Yokohama des malades et des blessés de l’armée du
Tonkin. Ils étaient à l’hôpital et Claudin s’amusait à leur parler tous les
jours parce que l’hôpital était sur la route de l’école. Ils étaient une
trentaine en tout. Il y avait là un Briançonnais et Claudin avait pu annoncer
triomphalement en rentrant à la maison la grande nouvelle : la locomotive,
cette machine de progrès, avait fait son entrée à Briançon ! Les Eymard
restaient un peu chauvins, ils étaient d‘autre part fanatiques de progrès, même
l’oncle était sorti de sa réserve pour célébrer bruyamment l’événement !
On avait ouvert une bonne bouteille pour fêter ça en famille !
(La locomotive fait son apparition dans les montagnes
du Briançonnais. Dessin de Daniel Bas à l’âge de 11 ans (il n’a pas encore sa
signature définitive) réalisé en mai 1944 sous la conduite de Dugrober. Seul
dessin jamais fait par Chedozot en dehors de l’école!)
Georges
avait fini par accompagner son cousin à l’hôpital et il avait aussi rencontré
un jeune militaire rouennais blessé au Tonkin : cette rencontre avait été
un grand moment d’émotion et de nostalgie.
Charles, le
second garçon, n’avait que 7 ans. Georges connaissait bien cet âge, c’était
celui de son petit frère Julien. Il se trouvait donc naturellement porté vers
lui. Cependant, malgré son jeune âge, Charles avait déjà une certaine forme de
rigueur et de sévérité qu’il tenait de son père. Il se comportait déjà en
continuateur de Claude Nicolas. Il portait des jugements parfois durs et avait
peu d’atomes crochus avec Georges.
Quant à
Cyprien, il était très drôle et débordant de joie de vivre. A peine âgé de 3
ans, il était le meilleur professeur de Japonais de Georges. Il ne se gênait
pas pour lui réciter tout ce qu’il savait en Japonais : animal, bête, cochon…
Les petits Japonais lui avaient appris à le dire : Sikocho, baca,
bouta.
Avec les
cousines, les rapports étaient moins faciles. La petite Giovanina était un peu
trop enfant gâtée et ses rapports avec Georges s’étaient détériorés au
bout de quelques jours car il n’apportait pas de cadeaux. Quant à Cécile, au
grand regret de Georges qui se pâmait d’admiration pour elle, elle était restée
distante, sentant confusément que son cousin pouvait aller trop loin si elle
baissait sa garde. Sous l’influence de Thérèse et de Claudin, Cécile
avait cependant consenti à mettre un peu d’eau dans son vin et à faire
meilleure figure à son cousin.
Une
merveilleuse semaine supplémentaire d’acculturation avait été obtenue de
l’oncle sur l’insistance de Thérèse qui jouait un peu la maman de remplacement.
« Cécile, ma fille, tu n’as pas cours cette semaine, tu vas être gentille,
tu vas faire les honneurs de Yokohama à ton cousin » avait-elle déclaré
sur un ton aimable mais qui n’admettait pas de réplique…
A suivre… Chapitre 5 : Cécile et Georges : Une intrigue va-t-elle se nouer ?
Daniel Bas dit Chedozot, le 23 décembre 2009
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