LA MAISON DE BUCHY
Vie et mort de Gilbert Gillet
Années 55-60
Petit homme courtaud, habillé été comme hiver d’une lourde veste de toile noire, il portait béret à la française et moustache fourchue. Toujours à pédaler sur son vélo grincheux, il sillonnait le bourg à la recherche de compagnons pour trinquer dans ses deux bistrots préférés, le Buffet de la Gare ou l’hôtel du Nord.
(Le Buffet de la Gare était à peu près dans cet état dans les années 50.)
Après avoir bu toute la journée de grandes quantités d’alcools forts, il descendait lentement la côte pour rentrer chez lui, rouge comme une tomate, le regard trouble, la tête vacillante. Quand mon père travaillait dans le jardin, Gillet avait coutume de s’arrêter un moment pour chercher auprès de lui un peu de réconfort, une oreille bienveillante à qui raconter les derniers malheurs que sa femme lui avait fait subir.
Il évoquait alors ses soirées de détresse à tenter de calmer Gilberte, sa fille de onze ans, inquiète de l’absence de sa mère. Jamais à court d’arguments pour défendre les intérêts de la maman, il lui inventait des travaux de nuit chez des voisins, un emploi inespéré chez des gens riches, des heures de repassage chez monsieur le maire.
Cependant,
poussé par une curiosité malsaine, il essayait parfois de la suivre dans ses déplacements
mystérieux. Tantôt il l’apercevait dans les bois avec un homme blond, tantôt dans
les herbages avec le facteur. Malgré une accumulation manifeste de preuves d’infidélité,
il n’osait la prendre en flagrant délit d’adultère, repoussant à plus tard la
décision d’intervenir et de mettre fin à ses agissements coupables. Malgré tout,
il supportait de moins en moins les allusions grivoises et les insultes lancées
sur son passage. Le mot « cocu » en particulier, lui trottait dans la
tête. Alors il se saoulait pour oublier son malheur.
(Couchés dans le foin avec les vaches pour témoins et peut-être aussi le mari ...)
« Cette situation ne peut plus durer, lui répétait mon père, vous devez vous montrer ferme auprès d’elle et jouer votre rôle de mari, de responsable du foyer…Arrêtez de boire, soyez raisonnable ! Habillez-vous mieux ! Pensez à l’avenir de votre fille ! »
Gillet baissait la tête comme un enfant honteux, ne perdait pas un mot des conseils de bon sens puis repartait, un peu dégrisé, déterminé cette fois à agir. Il remontait promptement sur sa bicyclette, pédalait avec assurance, décidé à dire enfin à son épouse de quel bois il se chauffait.
Hélas ! Les jours suivants, il faisait un détour pour ne pas affronter le regard de son jardinier-conseil. Bien sûr il avait de nouveau oublié de s’expliquer une bonne fois pour toutes avec sa femme.
Un jour de canicule, l’homme au béret noir zigzaguait terriblement sur son engin. Incapable de suivre correctement la courbe du virage, il ne cessait de se déporter vers sa gauche, là où l’attendait le mur d’enceinte de notre propriété. Le choc ne fut pas d’une extrême violence, bien au contraire. Il semblait même filmé au ralenti. D’abord le vélo qui s’immobilise, puis le cycliste qui passe lentement par-dessus le guidon, enfin, un corps mou qui atterrit à califourchon sur la maçonnerie. En équilibre pendant de longues secondes sur le parapet, le pauvre ivrogne finit par plonger tête la première dans une rangée de poireaux que mon papa venait de repiquer. Nous nous sommes précipités pour porter secours au blessé… La surprise était de taille : le bougre dormait à poings fermés ! Il ronflait !
« Va chercher une couverture, on va l’allonger à l’ombre, il partira quand il sera dessoulé », me commanda mon paternel.
(Le vélo avait percuté le mur à la limite de la partie sombre et de la partie claire.)
Quelques mois plus tard, un camion de pompiers, une ambulance, suivis par une voiture de gendarmes passèrent en trombe devant notre porte. Aussitôt les têtes curieuses du quartier sortirent des fenêtres, interrogeant ici et là, questionnant tous azimuts pour tenter de savoir où avait eu lieu la catastrophe. On apprit très vite que Gillet avait voulu « se suicider au gaz », chez lui, dans sa cuisine. Les pompiers n’avaient eu aucune peine à pénétrer dans sa maison, la porte n’étant même pas fermée. Sur le sol gisait une épave humaine. Après les premiers soins, le malheureux s’était réveillé avec un mal au crâne épouvantable. Quelques carreaux cassés aux fenêtres lui avaient sauvé la vie.
La semaine suivante, un autre convoi de pompiers passa à grand bruit devant chez nous, toujours dans la même direction.
Cette
fois, le mari trompé, fort de sa première expérience ratée avec la mort,
choisit de se noyer dans le puits. Il avait pour ce faire attendu le moment
propice : les filles, à l’école, sa femme dans les bras d’un amant. Sans
hésiter il a plongé. Il avait tout prévu, mais oublié un détail : la
citerne était vide ! Le choc fut terrible. On le sortit, inanimé, mais
vivant, à l’aide d’un treuil. Diagnostic de l’hôpital : fracture du crâne,
fracture du nez, fracture des deux bras.
(Tête la première dans un puits vide ou "trou normand" en attendant le fromage et le dessert.)
En revenant quelques semaines plus tard dans ses murs, il demanda à s’approcher de la margelle du puits, histoire d’imaginer les efforts surhumains des pompiers pour le sortir de là. Des paroles de « la mégère » à propos de cette citerne lui revinrent en mémoire. C’est vrai, elle n’avait cessé de répéter pendant des mois qu’il n’y avait plus d’eau à boire dans la maison. Mais lui, plutôt tourné vers d’autres boissons, n’avait pas jugé utile de prendre une décision à ce sujet.
Il se fit très discret pendant sa convalescence. On n’entendit parler de rien pendant une ou deux saisons. Il passait rarement devant chez nous. Pas une seule fois il ne s’arrêta pour un brin de causette avec mon père. On disait qu’il ne buvait plus. Certains affirmaient avoir vu « Gillet et sa Gillette » se promener bras dessus, bras dessous à travers champs. D’autres prétendaient que le couple était sur le point de quitter la région pour « monter à la capitale ». Le mot « cocu » ne visait plus l’ivrogne repenti mais s’appliquait désormais à de nouvelles têtes de Turc.
(En Normandie le brouillard d'automne n'est pas de nature à redonner le sourire aux taciturnes.)
Par un brouillard d’automne les sirènes des pompiers retentirent de nouveau. Invisible dans la brume épaisse, nous savions tous vers quelle destination le camion se dirigeait.
Le jour de son anniversaire, Gilbert Gillet, 38 ans, s’était pendu pour de bon dans son grenier.
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Epilogue
Alors que les rumeurs les plus favorables circulaient sur les nouvelles dispositions du ménage, beaucoup ne comprenaient pas la cause de ce geste désespéré. L’épouse avait-elle repris contact avec un de ses amants ? L’époux avait-il renoué ses liens avec l’alcool ?
Les spéculations allaient bon train. Les langues se déliaient, chez le boulanger, à la poste, sur le marché.
Un an jour pour jour après ce drame, Gilberte, de deux ans mon aînée, m’emmenait comme d’habitude à l’école. La mine grave elle me dit au revoir pour toujours : elle partait le lendemain vivre définitivement à Paris. Sa mère avait trouvé un emploi de femme de chambre dans un hôtel. Mon cœur se serra à l’idée de ne plus jamais la revoir.
J’osais une question bête :
-Comment supportes-tu le suicide de ton père ?
-Il ne s’est pas suicidé…C’est un accident…
-Quoi ? Mais…
-C’est un accident, j’te dis…
Après un silence elle commença à parler. Elle écoutait aux portes les conversations nocturnes de ses parents. Ils semblaient avoir retrouvé un équilibre affectif et nourrir des projets d’avenir. La veille du décès, la mère a demandé à son mari l’autorisation de prendre du recul, de partir à Paris pendant un ou deux mois, juste pour faire le point sur sa vie. Il a seulement dit : « Je te donnerai ma réponse demain. »
-Ben, alors, il s’est suicidé…
-Non. Ecoute.
Plusieurs jours après, elle avait retrouvé sous le buffet un petit bout de papier sur lequel il avait écrit :
« Pardonne-moi, mais je suis incapable de supporter que tu vives loin de nous à Paris. Je t’attends dans le grenier.»
C’était un stratagème. Il a attendu qu’on ouvre la porte d’entrée pour grimper sur le tabouret. En posant le papier sur la table de la cuisine, il pensait que la mère tomberait dessus et qu’elle monterait le délivrer à temps. C’était juste pour lui faire peur, pour lui donner du remords, pour l’empêcher de partir. Mais quand elle a ouvert la porte, il y avait tellement de courants d’air. Le vent s’est engouffré brusquement par les ouvertures. Tout a volé. Les fenêtres, les portes ont claqué. La mère a crié. Lui, à cet instant précis, a perdu l’équilibre. Le tabouret a basculé. Trop tard. La femme n’est pas montée immédiatement pour la bonne raison qu’elle n’avait ni trouvé ni lu le message.
Ainsi, Gilbert Gillet avait survécu aux multiples fractures de son plongeon au fond du puits, mais n’avait jamais su réparer la fracture de son couple.
Malgré des progrès significatifs à chaque étape de son autodestruction, le bilan de sa vie était plutôt médiocre : il avait bâclé son premier rendez-vous avec la mort, échoué au deuxième, raté la mise en scène du troisième, son faux suicide.
(Les pompiers commençaient à connaître le chemin.)
JAC, le 29 septembre 2010
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