LA MAISON DE BUCHY
Le 24 décembre 1951, nous avons déménagé de Saint-Saëns à Buchy. Il gelait à pierre fendre. L’enfant de cinq ans que j’étais, tremblait de froid et d’inquiétude : il n’est jamais facile de se séparer des jouets et des lieux aimés de sa prime jeunesse. D’autant que mes parents sans le vouloir, avaient un peu participé à mon désarroi quelques jours auparavant lors d’une vente aux enchères de nos biens « superflus ». Le spectacle avait eu lieu dans la cour, à même le sol. En quelques minutes j’avais vu disparaître aux mains de familles inconnues mon cher manteau en peau de lapin, ma précieuse poussette de bébé et surtout mon tendre canard boiteux auquel il avait toujours manqué une aile.
Les déménageurs étaient nombreux et forts, surtout le géant Octave Amar. Je me souviens des meubles qui franchissaient laborieusement les fenêtres du premier étage. Des bras solides les faisaient ensuite glisser le long du mur centimètre par centimètre, jusqu’à terre. Mes parents s’étaient certes débarrassés de beaucoup d’objets inutiles, mais ils avaient épargné les balais, les seaux et les chaises qui débordaient sur les côtés de la camionnette, épuisée avant l’effort, croulant comme les plus spectaculaires taxis-brousse de Madagascar…
(C'est peut-être ce genre d'Arche de Noë qui m'a donné le goût des voyages.)
Le camion refusait de démarrer. Combien de fois il a fallu titiller le moteur, lui donner de furieux coups de manivelle, pour lui arracher un râle plaintif qui s’étouffait d’ailleurs au moindre éternuement !
Lentement, très lentement le fourgon épileptique est venu à bout des 9 km qui nous séparaient de la Gare de Montérolier, notre lieu de destination. Je découvrais alors ma nouvelle demeure, grande maison de briques rouges parcourue de courants d’air et d’échos sinistres.
Je n’ai plus aucun souvenir du déchargement. J’ai gardé en revanche des détails précis concernant le « réveillon ». Ereintés par tant d’efforts, mes parents nous ont mis au lit très tôt, après avoir tenté de calfeutrer avec des cartons et des couvertures certaines fenêtres sans vitre. On m’avait installé tout habillé, dans le grand lit de mes parents, à leurs pieds. J’espérais que le père Noël ne m’oublie pas. Je pensais à lui dans mon absence de sommeil, dérangée constamment par des vagissements masculins et des fracas de bouteilles provenant d’un énorme tas, érigé dans la cour : la maison avait été inoccupée pendant plusieurs années et squattée par des marginaux alcooliques qui s’y abandonnaient. Il n’y avait, je pense, qu’un seul pensionnaire cette nuit-là.
(Un pauvre homme a passé son réveillon de Noël à nager dans une mer de bouteilles vides.)
La première partie de la « veillée » a résonné d’appels de détresse et de verre brisé : « C’est moi, Linan, venez me chercher…Je retrouve pas ma maison… » Mon père soulevait de temps en temps un coin de carton et répondait : « Fichez-moi le camp ou j’appelle la police ! »La voix reprenait aussitôt : «Pas possible ! Je suis le Père Noël ! J’ai trop travaillé ce soir ! J’ai soif ! A boire ! A boire !… »Le bougre s’était donc égaré dans le tas de bouteilles qu’il avait sans doute aidé patiemment à se former d’année en année depuis la guerre.
C’était une nuit pénible, agitée, bruyante au cours de laquelle le « Père Noël » de mes cauchemars apportait des litres de vin en cadeau aux enfants et se battait avec des gendarmes…
Au petit matin, emmitouflé dans un manteau et une couverture, je suis passé sans conviction devant les souliers que j’avais alignés la veille devant la porte. Mais…un petit coin de papier rouge dépassait…Le père Noël de cette nuit agitée n’avait donc pas menti ! Il m’avait apporté… une petite traction avant noire...Une 15 CV avec des pneus beurre frais, comme dans les films policiers.
A partir de cet instant j’ai aimé ma nouvelle maison, même avec tous ses carreaux cassés.
(La Citroën 15 cv, l'attraction des enfants des années 50.)
JAC, le 13 octobre 2010
Le téléphone ne fut installé que plusieurs
années plus tard !Il y avait plus urgent à
faire :Emménager dans une maison nouvelle,pour
un enfant,est déjà la perte des repaires,mais
en hiver,à Noël,dans un "squatt",il fallait que les finances soient au plus bas!Nos parents étaient devenus "propriétaires"sans y
être préparés.Notre père avait assisté à une
vente dite "à l'extinction des bougies".
"L'occasion a fait le larron,il s'est retrouvé seul,quand la flamme s'est éteinte,
et il s'est retrouvé avec une clef dans la
poche !!!Le ministère de la Reconstruction
n'avait plus qu'à régler les indemnités de
dommages de guerre !
Et cette demeure nous a enchantés.
Quiquine.
Rédigé par : Jacqueline Paulus Petit | octobre 13, 2010 à 01:20 PM
C'est bien car Jacqueline, ma soeur, apporte des précisions que j'ignore: j'étais trop petit. Par contre, où était-elle ce jour-là?
Je n'ai jamais eu de réponse...
Rédigé par : jac | octobre 13, 2010 à 01:55 PM
C'est une bonne question:J'étais partie tenir
compagnie à notre grand Mère LA ZO,elle était
souffrante et seule pour les fêtes.j'ai échappé au déménagement...et ne m'en suis pas plainte.Je réponds comme faisait Georges
Marchais."C'était ta question,c'est ma réponse
Quiquine.
Rédigé par : Jacqueline Paulus Petit | octobre 15, 2010 à 08:13 AM