Réunion, le 26 mars 2011
En plein milieu d’une phrase, avant même la fin du bilan de la journée sur les opérations militaires en Lybie, la lumière s’éteint.
Vite, il faut chercher des bougies. Vite. Mais où sont-elles ? Qui se dévoue pour monter à tâtons au premier étage ? Là, au fond d’un tiroir, derrière un tas de cartes postales et d’anciennes factures d’électricité, il y a ce que je cherche. Ordre est donné aux enfants de ne pas bouger, aux grands-mères de rester en place et de ne pas crier.
Au bout de trois longues minutes dans le noir, le veilleur redescend prudemment, chargé de l’attirail de circonstance : chandelier, allumettes, bougies, lampes de poche.
L’atmosphère se détend. Chacun reprend du boudin, de la salade, du fromage en évoquant les années d’autrefois.
Cousine Léa raconte ses escapades au bal du dimanche, mémé parle de « la rivière » où l’on allait laver le linge, puiser de l’eau ou rencontrer l’âme sœur. On se souvient aussi des attentes angoissées pendant les cyclones aux noms célèbres, Génie, Hyacinthe, Clotilda…
Les enfants posent des questions, s’intéressent, pour une fois, aux temps anciens. Les personnes âgées n’en demandaient pas tant : pour elles, les occasions sont tellement rares de s’exprimer et d’être écoutées.
Nous passons deux heures à papoter, serrés les uns contre les autres, autour de la bougie. De temps en temps un enfant somnole, bercé par les voix douces.
Dans la pénombre chacun est plus réceptif aux bruits : froissements d’étoffe, léger grincement de chaise, un verre qui se pose.
Au moment où l’on s’endormirait presque, grisé par la douceur de la veillée, la lumière revient. Le cercle se disloque. Chacun vaque à ses affaires. Les enfants se précipitent sur l’ordinateur ou la télévision. Seuls, les vieux n’ont pas bougé de place.
Merci aux grévistes, (salariés de la « Séchilienne Sidec » de la Centrale thermique du Gol…Ouf !) qui nous ont permis pendant deux heures de redevenir humains et amoureux de la vie.
Merci de nous avoir privés d’une soirée « chacun pour soi », en nous offrant un moment de chaleur et d’écoute.
Merci d’avoir contribué à alléger notre prochaine facture.
Vous pouvez recommencer quand vous voulez, avec plaisir : quand vous coupez l’électricité, le courant passe entre les générations.
Commentaires