Depuis la nuit des temps, l’Etat dispose d’un terrain de manœuvres militaires, qui couvre une partie des Plaines Rouges et des Montagnes de la Pluie.
Le camp, situé à l’intérieur d’une zone désertique, n’est utilisé qu’une fois par an, pendant trois jours, à la fin de la mousson. Les soldats s’y entraînent alors au tir au canon ou à la mitrailleuse. Pendant cette période, il est très risqué de s’aventurer dans les parages. Au début d’une piste caillouteuse qui serpente à travers une forêt de bambous, un panneau dissuade les éventuels curieux de chercher à s’approcher de l‘enclave interdite.
Douze guérites bornent ce territoire inhabité. Pendant les exercices, des gardes en faction à l’intérieur de chacune d’elles, se relaient toutes les quatre heures. Ils sont les garants de la sécurité des lieux, les intermédiaires indispensables entre les civils et l’Etat. Ils ont ordre, jour et nuit, d’interdire l’accès du terrain à toute personne étrangère : le moindre dommage collatéral déclencherait la colère des tribus et pourrait même provoquer des émeutes parmi les peuples de la région.
Sous l’effet des tempêtes qui sévissent régulièrement dans le pays, les cabanes tombent en ruine. Les nombreuses planches disjointes ne sont jamais réparées. Quant aux toitures, elles présentent des trous béants.
Une cahute, posée sur un cône rocheux, surplombe la Plaine. C’est le poste le plus éloigné du dernier village avant la frontière.
Pour la première fois depuis son affectation, le soldat H. est de garde. On lui a fait répéter les consignes : rester calme, utiliser le plus possible les jumelles, inscrire tout événement notoire dans le registre officiel, interdiction de fumer, ne jamais s’éloigner de la guérite.
Il pleut. Pas de chance. Justement aujourd’hui. L’eau crépite sur le toit de tôles, gargouille sur le seuil, ruisselle le long des murs. Ce n’est pas une simple pluie, c’est une tempête, un ouragan.
Sur le plancher et sur la petite table de la pièce, des sentinelles ont gravé quelques dessins comiques et de très belles déclarations d’amour.
Le cahier de procès-verbal, posé sur un tabouret, est ouvert à la bonne page.
H. peut y lire tous les événements marquants depuis plusieurs dizaines d’années. Peu de péripéties en vérité, à part il y a 27 ans, le 13 juillet à 19 h 16 où trois avions du nord ont survolé le terrain à basse altitude et jeté des tracts incitant la population à se rendre.
Les rafales de vent balaient la terre boueuse et poussent des cris lugubres. La porte bat. L’abri tremble.
Comment passer le temps dans ce trou perdu ? Au bout d’une heure à observer l’horizon avec des jumelles, le jeune gardien en vient à la conclusion qu’il n’y a pas âme qui vive à des kilomètres à la ronde. En outre, il distingue de moins en moins les montagnes, enveloppées de brumes et de nuages.
Alors, il mange sans conviction une ou deux galettes qui traînaient dans sa poche, puis il pose son AK-47 sur ses genoux pour le démonter et le remonter pièce par pièce, comme on le lui a appris dans les cours de maniement d‘armes.
Il bâille. Le bruit du déluge s’insinue dans son cerveau fatigué. Des images incohérentes défilent dans un demi-sommeil. L’école de campagne, les bombardements, les nuits passées dans les tranchées.
La récolte devrait être de qualité cette année. Il faut absolument arriver dans les premiers au marché pour trouver une bonne place. Mikhaïl voudra-t-il cette fois prêter sa charrette ? Avec l’argent, on peut agrandir la boutique…on peut vendre des légumes…on peut…
Les bourrasques secouent le plafond. Les poutres craquent. Quel âge pouvait-il avoir au moment de ce terrible cyclone ? Cinq ans peut-être. Il se blottissait dans les bras de sa mère…
Un cri !
Un appel !
Un danger !
Il se réveille en sursaut. Il saisit sa mitraillette. La porte s’ouvre.
Un homme !
Barbu. Le visage maigre. Pourquoi cet énorme matricule sur son tricot de corps ?
H., abasourdi, ne bouge pas. Le doigt sur la gâchette. Le premier ennemi depuis trente ans, c’est pour lui ! A son premier tour de garde !
La sueur coule dans ses yeux, ruisselle sur ses joues.
Dans sa tête, il n’y a plus que le bruit énorme du vent et cet homme en face de lui, cet homme qui hurle des mots dans une langue qu’il ne comprend pas.
Dans moins d’une seconde il faudra agir.
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Depuis deux heures, les coureurs du cross country organisé par le Comité ont tous franchi la ligne d’arrivée.
Sauf le dossard 827 qui a probablement abandonné en cours de route.
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