20 janvier 1988, Ubud, Bali,
Etait-ce la rosée du matin déposée sur les feuilles de lotus du jardin ? Le doux crépitement de la pluie de mousson sur les toits de la ville ? Je n’aurais su dire. Mais, l’appel était là, en moi ce jour-là. Irrépressible. Incontrôlable. J’allais à grandes enjambées sur le chemin boueux et odorant, mu par une force qui me poussait plus loin, toujours plus loin, attiré par les enfants qui criaient autour d’un serpent réfugié dans une fondrière marécageuse, charmé par les femmes qui lavaient un buffle à la rivière, stimulé par la formidable haleine humide et chaude qui s’exhalait de la terre gorgée d’eau. Malgré tous les aspects menaçants et inquiétants de la nature, lovés peut-être derrière les hautes herbes, derrière les dernières clôtures de bois du village, derrière l’ultime courbe avant le sentier qui mène droit aux rizières.
J’avais la veille repéré, respiré, identifié ce petit val où coulaient les eaux chantantes, où m’attendait une digne et patiente assemblée de cocotiers. Puis j’ai ralenti l’allure à l’approche du rendez-vous, conspué par les grillons, mais sans un regard pour les chiens qui m’insultaient.
Longtemps j‘ai attendu à la porte, sans percevoir le moindre signe, sans recevoir la moindre réponse.
Mais, la forêt s’est entrouverte. Imperceptiblement. J’ai marché près des statues, me suis caché dans les creux d’ombre, pour écouter, recueilli, le message des Dieux masqués. On m’observait, j’en étais sûr. On jacassait à voix basse à mon sujet. On gazouillait quelque part des causeries décousues. Assis sur un tapis chaud de mousse, posé au pied d’une colonne, mon corps attendait : rien ne bougeait autour de l’autel. Des gouttes d’un liquide salé perlaient à mes lèvres. C’est tout ce qui restait de ma pensée. Mais les prêtres se faisaient attendre.
Alors j’ai osé. Mes doigts se sont posés sur les nervures humides. Ils ont senti un peu la chaleur monter des troncs obliques. J’ai toussoté de peur qu’on ne m’oublie.
Puis la cérémonie a commencé. D’abord, un couple de papillons noir et bleu turquoise, envoyé en éclaireur, est passé tout près de ma tête en faisant semblant de ne m’avoir pas aperçu. Je n’ai fait tressaillir un seul de mes muscles. Parfaitement concentré sur ma prière. Seuls mes yeux ont suivi les arabesques compliquées de leur salut. Puis, l’un et l’autre ont disparu, là-bas, dans l’obscurité, absorbés par une chapelle ouvragée. Et les discours ont commencé…Oh ! Il fallait entendre les sources babiller, chuchoter, les sources, comme des êtres invisibles descendre, descendre tranquillement les pentes duvetées du grand entonnoir, sautiller, susurrer de roche en roche, enjamber des troncs d’arbres, il fallait entendre les sources m’accueillir, exulter, se précipiter, puériles, jusqu’aux bains sacrés.
On m’interpellait de tous côtés. Un lézard vert et bleu m’a dévisagé pendant quelques instants, puis d’autres sont apparus, franchissant un fossé, sautant un muret de terre. Moi qui baissais les yeux, je les ai fermés complètement pour comprendre mieux, pour pénétrer mieux le sens des arcanes. J’ai vu des voiles se lever, des rideaux s’ouvrir pour me laisser surprendre l’intimité libérée.
Plus tard, bien plus tard, encore crispé dans l’extase, j’ai voulu me redresser pour quitter le temple car je ne souhaitais pas abuser de l’hospitalité divine. Mais une main insinuante m’a doucement invité à demeurer sur place. J’avais donc en ma possession, fermé à double tour depuis des années dans un coffre, ces images familières d’un monde étrange et beau et j’en avais oublié l’existence. Mes frères, autour de moi, étaient tous rassemblés et me reconnaissaient. Nous étions unis, réunis. La même sève coulait en nos fibres. Nos bras de balançaient de la même façon, lente et paresseuse. Nos troncs pliaient du même côté en cadence.
Au réveil, je me sentais encore plus solidement enfoncé, enraciné en terre car les sources m’avaient abreuvé. La récompense fut, le grand papillon, l’éclaireur bleu, qui s’est posé, rassuré, confiant, sur mon corps.
Enfin, j’étais comme les autres.
JAC, le 13 février 2011
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