21 janvier 1990, Riyad, Arabie Saoudite,
Il est tard. Beaucoup trop tard. Où avais-je
l’esprit pour accepter cette invitation de dernière minute ? Partir sur
les routes en pleine nuit est une aberration. Mais la faiblesse, la lâcheté
peut-être, entraînent mon corps et lui font accomplir des gestes d’automate.
Plus de temps à perdre. Mon sac à dos. Ma
trousse à stylos. Les chewing-gums, dans les pochettes extérieures. Les
bouteilles de coca, bien au fond. En traversant le jardin dans l’obscurité
épaisse, je ne suis pas très rassuré. La sonnerie d’un téléphone tinte, insiste.
Personne ne décroche. Un enfant pleure. Une voix forte, masculine s’exaspère de
ne pas pouvoir fermer le portail.
Consentir à une partie de cartes à minuit, en
plein milieu de la semaine, est stupide. La prochaine fois je refuserai.
Serai-je de retour assez tôt demain matin pour dormir un peu ? Mon sac est
pesant. Sans doute les charges sont-elles mal équilibrées. Les bouteilles
s’entrechoquent. L’une d’elles me compresse douloureusement les côtes. Jouer
aux tarots à cette heure…Idiot que je suis ! Et puis, je ne fais que
perdre. Les amis se moquent de moi.
Je marche vite. Très vite. Pour me donner du
courage. Ma voix pousse des hurlements qui réveillent les chiens. Mais je me
sens plus fort, plus puissant qu’eux aujourd’hui. J’augmente la vitesse et tire
sur les mollets. Les tendons souffrent. Tant pis. Il faut continuer. Pour
parvenir dans les temps à cette séance mesquine, dans une pièce exiguë,
enfumée. L’image des cartes un peu poisseuses étalées sur la toile cirée rouge
ne me quitte pas. L’odeur de la sempiternelle Marie Brizard non plus, servie à
chacun toute la nuit…
Demain, à neuf heures, mes collègues seront
un peu surpris de me voir déguisé en cycliste des années cinquante :
pinces à vélo serrées aux chevilles, pantalon de golf bouffant, très proche de
l’accoutrement de Tintin. Pas dormi. Des cernes sous les yeux. Où placer ma
bicyclette en sécurité ? Devant le bureau ? Dans le bureau ?
Au loin se dressent les collines boisées, une
masse sombre, menaçante, piquetée de petits scintillements. Je me trouve
ridicule à me fatiguer de la sorte dans cette longue montée, au plus profond de
la nuit. J’ai beau appuyer de toutes mes forces sur les pédales, je n’ai guère
l’impression d’avancer. Je tire tant que je peux sur les tendons. Mes
articulations peinent, tremblent, mais résistent. Le sac à dos trop lourd, les
bouteilles qui me blessent les côtes, mon pédalier grippé, tout cela est de ma
faute. Des grillons. Des criquets. Ou des crapauds qui…Pourquoi n’ai-je pas
pris le train ? Quand donc finira cette longue côte caillouteuse ? Si
un incident mécanique survient, je n’ai aucun matériel pour réparer. Même pas
une lampe de poche ! Que pensera le chef demain matin devant ma mine
fatiguée ? Je m’attends à des remarques cinglantes de sa part. Nous sommes
notés sur des détails. Outre la ponctualité, il y a aussi le rayonnement,
l’aspect vestimentaire, le sens des contacts.
Dans ce voyage interminable, je perds peu à
peu la notion du temps. Les montées, les descentes m’épuisent. Ma tête
dodeline, je le sens bien, en éprouvant
malgré moi la fraîcheur de la vitre. Pour négocier au mieux les virages en
épingle à cheveux, le chauffeur manœuvre lentement, patiemment, laborieusement la
longue carcasse de son vieil autobus. Cahin-caha il faut traverser une forêt dense,
un village aux volets clos, puis franchir difficilement des étendues obscures
où surgissent au dernier moment des pancartes illisibles. Dans cet autocar
brinquebalant, je suis le seul homme au milieu de femmes vêtues de noir. Leur
mutisme obstiné m’indiffère. Dans la lumière des phares giclent des ponts de
pierres, un pan de mur en construction, un rouleau compresseur au repos sur un
talus. Retrouverai-je ma bicyclette dans l’inextricable enchevêtrement
d’ustensiles attachés tant bien que mal sur le toit ? Ma voisine ronfle
sans pudeur aucune. Suis-je tenu de me rendre toujours chez les mêmes
camarades ? En quoi suis-je intéressant à leurs yeux ? D’ailleurs mon
faible niveau de jeu les amuse. Ou les agace quand je fais perdre mes
partenaires.
Le sommeil me gagne. Le bus vient de dépasser un cycliste, debout sur les pédales. On a juste le temps d’apercevoir son sac à dos qui se balance. Les phares de notre véhicule ne sont pas très bien réglés. L’un éclaire parfaitement la cime des arbres, l’autre, le fossé. Il me semble que nous ne sommes pas passés loin de l’homme qui se dandinait en danseuse sur sa machine. Quelle nuit agitée ! Le contact froid et humide de la vitre m’est de plus en plus désagréable. Mais poser ma tête à cet endroit ou sur mon sac à dos aux boucles d’acier, après tout…
Le conducteur ralentit un peu avant d’aborder
une longue courbe. Bien sûr il est trop tard pour décommander la veillée.
Revenir chez moi et me coucher ? Il ne faut plus y penser. Pourquoi
ont-ils insisté pour que je leur apporte autant de ravitaillement ? Il
leur fallait des cigarettes, des boîtes de conserves, des limonades, des jus.
Pourquoi autant de bonbons, de pastilles, de chocolats ? Pourquoi toujours
moi ? Je suis décidé à leur faire savoir, à tous ces profiteurs, que c’est
la dernière fois. La dernière fois !
La portière avant doit être mal fermée : je sens l’air s’y engouffrer. Une vitre est sans doute restée entrouverte. La Traction Citroën est une bonne voiture. La « reine de la voiture » comme dit mon entourage. Il me plaît de répéter cet avis bien que je sois incapable d’en exposer les raisons. Tout mon corps parfois s’écrase contre la portière. Les phares éclairent maintenant l’arrière d’un car. On a juste le temps d’apercevoir des paquets, des colis, une roue de vélo, attachés sur la galerie. Notre automobile se déporte sur la gauche pour doubler le poids lourd qui semble ne transporter que des femmes habillées en noir. Quand donc finira ce trajet lamentable ?
J’ai encore une fois perdu aux cartes cette nuit. J’ai baissé la tête quand mes amis ont ri de mes fautes d’inattention. Le goût de la Marie Brizard me fait…L’odeur de cigarettes a pénétré dans mes cheveux qui…Mes compagnons ont fini toutes les boissons qu’ils m’avaient commandées…Ils ont saisi aussi les chewing-gums, même ceux que je m’étais réservés pour le retour…Vide est mon sac…Vide est ma tête qui me fait…Trop tard…Je ne pourrai dormir cette nuit…
JAC, le 25 mars 2009
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