16 juillet 2001, Ambositra, Madagascar,
Levé
très tôt ce matin pour pouvoir profiter de la matinée à Antoetra. Gonzague est mon guide. Quant au chauffeur, je ne peux
prononcer son nom. Nous sommes dans la brume. Il fait froid. La pauvre vieille
4 L souffre de multiples ouvertures : pas de vitre sur le côté droit, tandis
que celle côté chauffeur ne peut plus se relever. A mi chemin, après une
montée, au sortir d’une forêt d’eucalyptus, commence le pays zafimaniry .
En haut de
la colline surgit le village, tout en bois, troué de fenêtres noircies de
fumées intérieures. Dès l’arrivée c’est l’émeute parmi les enfants. Ils crient,
sautent de joie, se précipitent. Certains sont montés sur des échasses. Il y a
là des nez pleins de rhume. Des yeux voilés de fièvre. Des jambes grêlées de
cicatrices. Il faut en premier lieu présenter ses hommages au chef du village…et
lui verser une « participation » .Son
« autorisation » n’est que
formalité pourvu que les billets de banque soient déposés sur le bureau, rayé
de stries, taché d’encres de couleurs diverses, écorné de maints coups
involontaires.
Il faut
grimper. Je suis accompagné par une vingtaine d’enfants. Le guide m’explique
qu’il faut tout d'abord passer par la case du premier notable. A l’intérieur
flottent des odeurs de fumée, de riz sec, de maïs, de terre battue. Le maître, assez âgé, se tient assis sur le lit conjugal, armature solide en bois de
palissandre, sculpté de motifs circulaires. L’homme se trouve au coin Nord –Est,
c’est –à-dire dans un angle sacré, réservé aux chefs, aux ancêtres. C’est là
qu’il reste dans la journée. Personne
n’a le droit de l’approcher. Au-dessus de lui pendent des centaines d’épis de maïs, pour permettre à la famille de subsister entre janvier et mars,
période toujours difficile à Madagascar. Aucune ouverture sur la face Nord car
le vent froid descend en fin d’après-midi, lors de l’hiver austral. Je suis
assis sur un long banc, fesses à l’Ouest.
Le coin Sud– Ouest est l’angle calendaire. C’est là où l’on peut
observer la Lune, les étoiles. Les fenêtres se trouvent au Sud et, la porte d’entrée est au Sud-Est. Elle est
placée à cet angle pour obliger l’étranger à regarder en priorité vers le coin
Nord -Est, celui des ancêtres. Lors des réceptions, si l’on boit de l’alcool, la
coutume est de répandre quelques gouttes en l’honneur des morts, et ce, dans la
« bonne direction »,
l’Orient, l’Indonésie, d’où seraient venus les Malgaches, par vagues
successives. Au centre de la pièce est planté un pilier, c’est le « pilier » de la famille. Il
représente le père. Quand celui –ci décède, les enfants viennent un à un
toucher le poteau, cette pièce maîtresse de l’édifice, c’est – à dire de la
tribu. A l’Est, une cavité rectangulaire dans la terre, est le foyer où se
dressent trois pierres. Elles symbolisent la famille : une pour le père,
une pour la mère, une pour l’ensemble des enfants. Dans cette habitation, comme
dans les autres, chacun a sa place précise. Pas question que les enfants
s’assoient trop près du lit du père.
Impensable pour lui qu’il vienne se tenir près de la porte d’entrée. Un
escalier vertical mène au premier étage. C’est là que le fils aîné viendra
passer les premières nuits avec sa femme, en attendant de se faire construire une case un peu plus loin. Dehors les poules,
les canards vont et viennent. Nous sommes en altitude et l’air asphyxie
tellement il est pur.
(Le chef du village d'Antoetra)
Nous
passons de maison en maison. Les volets montrent des motifs très géométriques. On
remarque un pan sur lequel figure une toile d’araignée, symbole de la
solidarité du peuple zafimaniry .
Gonzague
me dit l’importance du lamba, ce drap coloré que l’on porte
avec deux, trois ou quatre plis sur l’épaule, selon les circonstances. Tout est
codé. Le lamba est porté en l’honneur de la tribu, de son passé, de la
cérémonie du retournement des morts. Il signifie le respect, la décence, la
fidélité. L’homme l’utilise depuis son enfance. Il intervient même dans la rencontre
avec une jeune fille.
Dans un
marché, par exemple, quand un jeune homme trouve une femme à son goût, il ouvre
et ferme le lamba dont il se couvre la tête. Puis s’esquive en ne lâchant
pas des yeux sa future conquête. Il la suit, puis il la dépasse. En chemin, il
fait tomber le tissu et s’assoit non
loin de là. Si la demoiselle est séduite, elle ramasse le voile et le rapporte
à l’amoureux en lui disant : « Vous avez perdu votre lamba »…et
ça se termine par un mariage. On dit aussi que cette coutume permet aux timides
d’éviter de subir la honte d’un refus, le déshonneur d’une fin de non recevoir.
Gonzague
ajoute que le don de la parole permet à toutes les cérémonies de se dérouler
normalement. Lors du discours, l’orateur ne doit se tromper ni se montrer
maladroit. Pour l’aider dans sa tâche, il est flanqué de deux personnes qui lui
soufflent ce qu’il doit dire ou corrigent discrètement ses erreurs.
La lumière
est peu généreuse aujourd’hui et les moments favorables assez rares pour
photographier ce lieu très intéressant. Des passages d’une gaieté folle devant
les maisons de bois noir : de très jeunes enfants portant leur frère dans
le dos, un chien apaisé, deux poules,
une chèvre, des édentés rieurs, des curieux au cœur pur.
Le départ
se fait dans la confusion la plus totale : j’achète quelques friandises, suffisamment pour que
les enfants puissent en recevoir une chacun. D’habitude le partage est effectué
par le maire. Mais il est absent. Gonzague se dévoue pour cette besogne
délicate …Au moment d’ouvrir le sachet, des mains avides se tendent, des coups
de poing fusent. Le distributeur est bousculé, assailli, agressé. Il tente de
faire respecter la justice pour les 20 premiers bonbons …mais il est rapidement
dépassé par les événements. Un petit malin se faufile par derrière et vole le
paquet. Course poursuite. Gifles. Poussière rouge. Volée de jurons. Les adultes
assistent, impassibles, à la mêlée où sans doute un des leurs se trouve pris
dans le tas de jambes et de bras tordus. Ce spectacle m’afflige et je me fais
tout petit derrière mon sac à dos. La voiture démarre, suivie d’un gros nuage
de poussière et d’une flopée de petits délurés.
JAC, le 24 septembre 2009
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