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18/05/2007

Le Poisson du pauvre

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Dans le cadre de l'initiative de La Tasca de Elvira

Saveursterroirs

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Le Poisson du Pauvre

ou festins indigènes, bon marché

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J'insiste sur le mot indigène qui n'a rien à voir avec le sens dans lequel Hergé l'employait dans Tintin. Indigène, veut dire du lieu. D'autres, plus lettrés que moi, disent "vernaculaire". J'en viens aux faits:

Je suis las de voir fleurir des produits qui consomment des tonnes de pétrole pour atterrir dans notre assiette. Vous voulez des asperges du Pérou? Mais allez donc déguster des asperges au Pérou! Vous voulez des pommes Fuji de Chine? Mais allez donc en Chine!

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Cela me rappelle une colère de Jean-Pierre Coffe auquel un journaliste benêt demandait:

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- Que pensez-vous de la viande de kangourou?

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La réponse du grand cabot se fit attendre. Il y eut un silence, pesant, des grommellements. Et le maître, commençant a mezzo voce, dents serrées, mais finissant crescendo jusqu'à forte, dit en substance:

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- On a chez nous des races de viande impeccables. Des Bazas, des Blondes d'Aquitaine, des agneaux de Sisteron, de Pauillac, des poulets de Bresse, mais qu'est-ce qu'on vient nous emmeeeerder avec la viande de kangourou d'Australie ? Tout de même!!!

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En Alentejo, tout pousse, tout croît, pour peu qu'on s'en donne la peine. Et il ya des blondes d'Aquitaine.

Revenons au poisson du pauvre. Il est pêché à proximité.

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Tacaud_frais_1_opt

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Ne ricanez pas, il existe encore des poissons du pauvre bien délicieux et zut au fugu japonais qui vaut la peau du chose que vous savez, rien que pour se faire peur quand on a 80 000 yens à balancer dans l'assiette. D'ailleurs, c'est rarement le pékin qui balance. C'est l'entreprise du pékin d'Osaka qui raque. C'est autant que le fisc et les actionnaires ne ramassent pas.

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Fugu_opt

Assiette de Fugu à 80 000 Yens, à consommer avec suspicion, car si la bête n'est pas préparée dans les règles de l'art, elle peut être foudroyante. D'où son prix attractif pour qui craint le Hara Kiri, suicide d'honneur bête et méchant.

La tétrodotoxine est une molécule située dans les ovaires, les gonades, les intestins et le foie de ce poisson. Elle est capable de tuer irrémédiablement, paralysant d'abord le consommateur et ne lui laissant que sa conscience pendant quelques heures pour qu'il puisse jouir de son agonie. 

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Moi, indigène,

y en a préférer tacaud,

si Sahib !

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J'ai balancé 322 yens, soit 2 euros dans deux tacauds extra-frais, alias fanecas en portugais.

Et ce fut un festin. Aucun risque de tourner zombi.

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Ô tempora, ô mores!

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Nombre de denrées, dites du pauvre, ont changé de camp, la morue (la bonne, pas la riquiqui rousseâtre), les poissons de roche, la fleur de sel (qui était à l'origine le pourboire du râcleur).

Il reste le tacaud, poisson fin, très fin, mal connu, proche du merlan en saveur, mais à mon goût bien meilleur. Les pêcheurs avaient l'habitude de le vider aussitôt pêché et de le rapporter à la maison. Car le tacaud est fragile. Il pourrit par la tripe et non par la tête comme l'affirme un proverbe chinois issu des Cent Fleurs et s'appliquant aux cliques impérialistes et leurs valets fantoches aux temps où le Grand Timonier Mao Tsé Tung était encore une icône. Poil à la Chine.

Le tacaud contient pratiquement zéro graisse. C'est un poisson de malade, mais un très fin poisson. Dommage que les convalescents ne soient pas en condition d'apprécier davantage le tacaud que la soupe aux légumes (sans sel) hospitalière. Je n'en ai jamais goûté, mais j'ai senti et ça m'a suffi. Mélangée aux relents de l'eau de Dakin, c'est une odeur immonde.

La tacaud frais contiendrait plus de protéines que la viande. Il se digère en 45 minutes, ce qui n'est pas le cas du saumon qui se rote de façon abominable pendant des heures...Pardon pour l'image. Mais roter du saumon grillé est insupportable en société.

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D'où ce festin...

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Poisson salé au gros sel une heure avant. Une poêle antiadhésive, un fond d'huile de tournesol, bonne chauffe et on jette les tacauds, leur queue relevée sur les bords de la poêle. Comme après un décollage, légère réduction des gaz. Laissez frire 3/4 minutes en inclinant la poêle dans tous les sens afin de bien répartir la chaleur.

Retournez délicatement les poissons et contrôlez le doré. Les chairs commencent à se détacher comme ci-dessous. Dès qu'ils sont jugés à point, papier absorbant et assiette froide.

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Tacaud_4_opt

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Qu'auriez-vous prévu en accompagnement?

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Chez moi, il fait déjà très chaud. On va de dépasser 30° à 14h. Dans ces conditions, je vais me passer de riz et choisir mes plus belles tomates, charnues, juteuses, achetées chez Dona Celeste, à côté (20 mètres. Plus indigène, tu meurs).

Quelques grains de gros sel dans les alvéoles, vinaigre de cidre, origan.

Le plus belles olives possibles, pas en boîte s'il vous plaît (Crespo et autres), mais des olives extraites du seau d'une autre voisine, Dona Irene, la divine (40 mètres). Oignons nouveaux de son jardin (1 kilomètre à pied).

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Tacaud_5_opt

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Tacaud_3_opt

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De la même origine, une salade de haricots moines, petits, reconnaissables à leur tache noire, les feijões frades. Extraordinaires, ces haricots. Digestes et savoureux. Pas farineux, bien qu'ils soient de la famille du même féculent. Ils cuisent en une heure, départ à froid et sans sel, puis salage en fin de cuisson. Arrosés tièdes d'huile d'olive, de la bonne de chez João, du moulin de Grand-Père, douce, fruitée. Encore merci Elvira et João ! (150 Km quand même...).

Oignons nouveaux encore.

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Et voilà le festin

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Tacaud_frais_2_opt

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Le citron est du citronnier de ma voisine immédiate, Dona Lisete (8 mètres). Je ne suis entouré que de donas qui n'ont rien de la Dona Mobile.

Les tacauds ont quand même coûté 2 euros, 05...

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Et pour le dîner?

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Ce sera la deuxième partie du colin froid mayonnaise de l'avant-veille, mais sans mayonnaise: huile d'olive au basilic maison, un point c'est tout. Car il fait encore 25°C à 21h. C'est déjà un poisson de plus riche.

On remarquera toutefois que la macédoine a été préparée, ciselée en mirepoix à la main: haricots verts "de l'Homme", ceux do Homem, comme nous l'appelons, faute de connaître encore son nom. Il vient vendre ses produits à quelques pas de la maison, le samedi et le mardi matins (40 mètres en mesure vernaculaire). Carottes, navet, persil et pommes de terre sont de Dona Irene. Les tomates sont celles citées plus haut.

Le colin est du Marché Couvert (1 Km).

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Poisson_du_soir_opt

Nos terroirs ont du bon.

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Moralité:

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Votons Louis Auguste Commerson auquel on doit cet aphorisme, dans Pensées d'un Emballeur, 1851:

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- Si on construisait actuellement des villes, on les bâtirait à la campagne, l'air y serait plus sain.

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Alphonse Allais et Henry Monnier auraient repris le mot à leur compte.

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Voici les sites qui parlent de Le Poisson du pauvre:

Commentaires

joliment cuit ton tacaud
c'est bien de le faire à la poele
tu as raison c'est une chair délicate
et tu es bien téméraire de la citroner

Je connais une fille d'Alcácer qui sait faire frire ces bêtes-là avec art... De plus, elle les accompagne d'un riz à la tomate "[bon] à pleurer pour en avoir encore" (de chorar por mais) comme ils disent.

Très beau billet, une saine colère pour tous ces produits qui sentent le gasoil, j'évite tant que possible (mais pas de champs d'ananassiers ou de bananiers pour l'instant en Bretagne Nord, et pourtant le climat s'y prête).
Le tacaud, tu as un goût sur, c'est pour moi l'un des meilleurs poissons, mais c'est un peu comme les airelles de Fernand Raynaud, "c'est délicat et çà ne voyage pas, c'est bon pour le cantonnier". L'idéal est de le manger dans les deux heures suivant la pêche, et effectivement de le vider tout de suite, comme la plupart des poissons d'ailleurs.

Excellent billet... pour un Alentejano, tard au printemps. Et c'est là le sens de l'exercice. Par contre, il y a un glissement sur le point d'assise de l'argument écologique. Le pétrole. Cela fait plus d'un siècle que l'«élite» nous impose ce combustible (qui vide la terre, pollue sans bon sens, cause des guerres) quand il y a de l'électricité (en quantité infinie et renouvellable) comme source d'énergie. Nous, pour le moment, il n'y a que les crosses de fougères, de la ciboulette, les produits laitiers et leurs dérivés (les vaches) et ce qui reste des légumes d'hiver... je mange donc du homard (parce que les gens des Maritimes ne suffisent pas à la tâche et qu'ils en ont ras le bol du homard). Remarque que je ne suis pas allée le chercher... non, on me l'a livré au supermarché à 3 km d'ici(par camion, s'il-vous-plaît pendant que le réseau ferroviaire qui a coûté une fortune tombe en désuétude car les marchands insistent pour que la marchandise soit livrée à leurs portes). Malheureusement, la saison de la pêche n'est pas encore ouverte sur mon lac et la réglementation m'interdit de faire pousser des poulets et de leur voler leurs oeufs.
Beau pétrin.

Un magnifique coup de projecteur (naturel, le beau soleil d'Álcacer...) sur ce magnifique terroir qu'est le Litoral Alentejano...!

Tu es tout à fait dans le ton. J'ai eu faim rien que de regarder les photos.

Merci. :-)

Ici je trouve un poisson je crois bien encore moins cher : la vieille, oui la vieille, c'est très bon et peu d'arrêtes !
J'aime bien les aphorismes et l'accompagnement du tacaud !

Il n'y a pas plus terroir que ton assiette, mais tout le monde n'a pas la chance d'avoir des voisines productrices. Je crois que je n'ai jamais goute de tacaud.
J'ai failli acheter l'autre jour un sac de ces petits haricots blanc et noirs, j'aurais du.

J'aime sa chair, mais il y a trop d'arêtes.

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