Poule de luxe, soupe au lait et poireau de Carentan
(Ou quand donc reviendront les séances de ping pong...?)
******* "En répons à Chedozot :
Non,non, je n'ai rien oublié, rien de rien. Je rêve de carrés aux pommes,
mais n'en cuis point tant que je ne trouverai pas une bailleul, à la rigueur
des Fuji, à la condition expresse qu'elles ne viennent pas de Chine. Idem pour
les tartes,tant que je ne retrouverai pas des vertes-bonnes de Duclair.
Le lait? Pas oublié non plus les trempettes: tu avais la Mère Simon comme
pourvoyeuse, moi j'avais Fernande Doublet, taciturne et solide trayeuse au
teint de pêche veloutée. Mêmes éléments nutritifs et mêmes nutriments. Un lait
divin qui faisait les soupers d'été.
Mais soupe au lait, pouahhh !
Lait bouillu? Pouahh !!! La "peau", je ne voulais pas la voir. Ma
punition du matin était ce bol de café au lait grisâtre, fait de
"reboullu" et de lait bouillu. J'étais déjà Latin sans le savoir,
orienté sud, pas Anglo-Normand. Sans doute un gène piémontais ressurgi.
Par contre, les sablés à la peau de lait de Maman, quelle fête!
Mon militantisme pour la réhabilitation de la Poule de Luxe, vient sans aucun doute du tréfonds haut-normand isneauvillais, du poulailler fournisseur d'oeufs coque. Je taille encore mes mouillettes comme je les taillais jadis, droites et longues, pénétrantes, résistantes, capables d'aller puiser les saveurs au coeur du jaune, sans fléchir. Je les beurre encore au petit couteau arrondi qui ne blesse pas la motte. Mais le beurre est le Milhafre dos Açores. S'il y a encore cérémonie ou rite chez moi, c'est bien dans le sacrifice de l'oeuf coque. Sous assiette de Limoges, beau coquetier de la Migros, Genève (un design épuré), pain au-dessus de tout soupçon, nettoyage de l'ovoïde à la très petite cuillère d'argent et pauses d'extase.
Assez dit, car si je me lance dans le rôti de veau blanc/jardinière ou sur son foie blond poêlé/purée,les fraises, les framboises et les cassis, j'y passe la nuit et je perds mon âme en vaines saudades qui ne me redonneront pas l'âge de ma très heureuse enfance.
JCP
****** Mon bien cher JCP…Ton « Popote et Papote » fait la part trop belle aux frutas e legumes du Grand Sud et fait peu de cas des merveilles gastronomiques septentrionales et en particulier, de celles de notre Normandie natale.
Certes, le poireau de Carentan est bien de chez nous et vient de faire une entrée fracassante à « Popote et Papote ». Certes, tu as y a déjà rendu un juste hommage aux poules et aux œufs : sans doute, n’as-tu pas oublié avec quel amour notre Grand-Père nourrissait ses poules au grain. A heures régulières, il parcourait les trente mètres qui séparaient sa maison du poulailler en faisant résonner ses sabots sur le trottoir cimenté, en secouant en cadence le maïs contenu dans une vieille boîte de conserves et en gloussant joyeusement. A ces bruits (les entends-tu encore, mon JCP ?), les poules accouraient en tortillant du cul, en caquetant et en s’ébattant bêtement. Grand-Père faisait alors pleuvoir le grain d’un geste auguste de semeur. Les poules se jetaient dans la mêlée jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à becqueter. Elles cherchaient ensuite stupidement, grattant de la patte et du bec tout en émettant des gloussements graves et interrogateurs de poule qui a trouvé un couteau…
Mais, JCP de mon cœur, où sont dans ton blog les pommes au four, les carrés aux pommes, les douillons aux poires ? Je sais que les pommes et les poires d’Isneauville étaient toutes véreuses mais, dans sa grande sagesse, Grand-Père professait que c’était bon signe car « ces petites bêtes-là savent ce qui est bon ». Avec un couteau pointu, il sculptait minutieusement les fruits pour évider les parties gâtées. Il creusait au plus près pour ne pas perdre la marchandise. Un vrai travail d’artiste, un travail de dentiste qui manœuvre sa fraise…
Ah !...Les fraises ! Et les cassis, les groseilles glabres ou barbues, avec ou sans maquereaux, les myrtilles si joliment appelées « brimbelles » par les Vosgiens, la rhubarbe crissante, chuintante et souffrante à l’épluchage, les lapins que notre grand’mère commune savait si bien assommer, dépouiller et civeter ? Où sont-ils dans ton blog, ingrat JCP ? Où sont les vaches, où est le lait, base de la gastronomie isneauvillaise?
Ah !... Le lait de la mère Simon ! Rien à voir avec les packs UHT d’aujourd’hui ! Sa crème était épaisse et jaune ; à la cuisson, elle se transformait en une peau de plusieurs millimètres. Recueillie et mélangée à de la farine, des œufs et du sucre, la peau de lait donnait de délicieux sablés. C’était un travail courant pour les gosses de notre époque que de découper la pâte en rondelles avec le bord d’un verre avant de la mettre au four. Certes, on pouvait trouver dans le lait tout frais tiré de la main de la mère Simon un peu de bouse ou quelques cheveux de la fermière, mais ces enrichissements biodégradables étaient éliminés par la passoire ou mieux par l’ébullition.
Ah !...Qui saura nous faire revivre la cérémonie de l’ébullition du lait ! Soufflons sur les braises de la mémoire auditive ! On peut encore entendre de nos jours le bruit sec de l’œuf sur le comptoir mais, hélas, sont perdus à tout jamais les frémissements, les grelottements, les tintements, les galopades, les chamades, les soubresauts guillerets de l’anti-monte lait qui se gondolait ! Sans parler du grésillement du lait cramé sur la cuisinière !...
Oui, mon JCP, tu as justement célébré la soupe de poireaux mystique de notre enfance. Mais, à Isneauville, il y avait aussi la soupe au lait…
Ah !...La soupe au lait ! La soupe au lait, c’est, t’en souvient-il, du lait chaud légèrement salé dans lequel on fait tremper des petits cubes de pain rassis. Banal, me diras-tu. Mais avec Grand-Père, la cérémonie de trempage et les formules cabalistiques qui l’accompagnaient donnaient toute sa valeur à cette spécialité. Sans elles, ce mets exquis n’aurait été que du vieux pain mouillé et du lait de vache bouilli.
Je dois préciser que la soupe au lait ne doit pas être confondue avec la trempette. Dans les deux cas, il s’agit essentiellement de lait et de pain dur, mais la ressemblance s’arrête là. La soupe au lait comme son nom l’indique, est servie au souper dans des assiettes à soupe et se prend avec une cuillère à soupe. Elle est chaude comme il sied à une soupe sous nos latitudes septentrionales. La soupe au lait se consomme avec un minimum de tenue, le buste bien droit et la cuillère naviguant de l’assiette à la bouche sans rien perdre de son contenu.
En revanche, la trempette est froide, elle se prend pour le « quatre heures » dans un bol et sans cuillère. De la main gauche, on porte le bol de lait froid à hauteur du menton pour ne perdre ni une goutte ni une miette de la friandise. On tient de la main droite une languette de pain dur dont on humecte bien l’extrémité et qu’on porte rapidement à la bouche avec un léger mouvement tournant du poignet avant qu’elle ne tombe dans le liquide. Quand arrive le fond du bol, il n’y a plus qu’à boire le reste du pain ou à manger le reste du lait. C’est génial ! La pincée de sel de la soupe au lait est avantageusement remplacée dans la trempette par du sucre.
Dans les deux cas, le menu doit être agrémenté de cérémonies rituelles qui mettent en valeur les mets. Chef du protocole, Grand-Père avait mis au point des tonalités différentes pour chaque plat : la cérémonie de la soupe au lait était guindée, collet monté comme la cuillère. En revanche, la trempette s’accommodait de danses débridées, de rires éclaboussants et de cris frénétiques. La consommation du mélange tolérait fort bien grognements, lapements et éructations. Bref, avec la soupe au lait, on communie, avec la trempette, on s’éclate ! Dans les deux cas, Grand-Père ne manquait jamais d’ajouter aux agapes des commentaires scientifiques flatteurs sur le lait, « aliment complet », insistait-il en levant un petit doigt savant qui entraînait la conviction et redoublait l’appétit.
Je tiens enfin à préciser qu’une soupe au lait n’est pas un lait chaud. Le lait chaud n’est pas une spécialité gastronomique, c’est un médicament qui traite admirablement la grippe et les affections de la gorge, surtout s’il est accompagné de miel ou mieux encore de Calvados. On l’administre de préférence au lit, le soir au coucher. On le sert dans une tasse avec anse pour ne pas se brûler. Une soucoupe est recommandée pour ne pas souiller les draps. Après ingestion, le patient doit aussitôt se glisser sous la couette pour piquer une bonne suée.
Il nous faudrait encore parler de la mouillette des œufs à la coque qui
s’apparente à la trempette au lait du point de vue de la technique opératoire.
Mais nous en avons assez à digérer pour aujourd’hui !
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