25 octobre 1992, Guilin, Chine du Sud,
Le vélo chinois a traversé villes et
villages, tout droit, de part en part, de marchés bruyants en paysages de
rizières, de hameaux du bout du monde en terrains vagues, vaguement bordés de
retenues d’eau où pêchent des rangées d’hommes assis sur leurs talons.
Dès la première ville après Guilin, les groupes sont là, postés sur le trottoir, devant leur vélo sur lequel pèsent des faisceaux de cannes à sucre d’un vert tirant sur le violet. Ils marquent par leur présence l’entrée d’une longue rue bordée de marchands accroupis. Des femmes vendent toutes sortes de sous –vêtements très démodés. Toujours ce regard surpris à l’encontre du locataire de la bicyclette, immédiatement suivi d’un sourire, même discret. Une octogénaire aux rides profondes est vêtue de haillons, d’oripeaux, morceaux de sachets en plastique collés bout à bout, plus artificiels même que dans les films de Kurosawa. Un être rabougri, une pauvre femme, idiote, hébétée, sortant du Moyen- Age. Elle s’accroupit devant une flaque d’eau noire. Malheur ! Elle s’asperge le visage de cette eau ! Elle boit, elle lape un liquide qui pue le poisson et l’huile de vidange ! Les passants se moquent un peu d’elle mais avec une touche d’indulgence que l’on peut discerner dans le regard qu’ils lui portent.
Il
faut s’immiscer jusqu’au bout de cette rue étroite qui déborde d’enfants, de
vieillards, de mères vêtues d’un costume masculin noir et rouge. Leur peau est
tannée. On croirait voir des Tibétaines. A n’en pas douter, elles sont
descendues il y a peu des montagnes environnantes. Elles écoulent péniblement
un chou, deux feuilles de tabac. Il faut progresser encore, vélo à la main,
lentement, pour parvenir à l’extrémité de cette rue sale au sol jonché
d’épluchures, de crachats, de taches douteuses. Un petit garçon au crâne rasé
est assis devant des coquillages sombres et tout petits, tous de même taille,
posés sur un foulard.
Une
vieille Akkha dort à côté de ses poireaux alignés sur un torchon de cuisine. Il
est bienfaisant de redescendre cette rue, toujours aussi lentement, avec des
arrêts prolongés sur des visages durs, un peu fiers, à la misère digne et
discrète. Il faut reprendre le fil de la route, de l’histoire, de la vie.
Un couple jeune, très gai, appuie sur les pédales dans une légère montée. Des amoureux qui se tiennent la main et qui s’échangent des regards pleins de promesses. Leurs bicyclettes sont unies par un contact charnel attendrissant. Mais la marchandise que chacun véhicule sur le porte- bagages arrière, est un véritable remède à l’amour : des dizaines de peaux de porc sanguinolentes dont l’extrémité, tête ou queue, frotte par instants sur le sol.
De part et d’autre de la route sont alignées
des millions de briques. Des ouvriers saluent. Un homme tient à bout de bras
une bassine pleine de chiens grillés. Un autre près d’une cabane minuscule où
visiblement il ne pourrait pas s’allonger, tente de refermer la porte sur lui.
Gardien de rizière ? Responsable de quartier ? Jamais ce vélo ne
s’est fourvoyé aussi loin. Jamais il n’a embrassé autant de regards. Hallo !
How are you ? Au retour le vent devient fort et pénible. Il faut
être prudent en Chine. Les cyclistes jaillissent de tous les côtés. Des femmes
se heurtent, font une culbute. Leurs vélos se sont imbriqués les uns dans les
autres.
Porté
par toute cette foule silencieuse, on rentre à regret. Une petite côte, la
dernière, un petit pont de bois à traverser, puis Guilin est là.
Devant une bâtisse grisâtre, une femme sourit et invite cet étrange cycliste occidental à visiter son échoppe. Une maison habitée par des milliers de serpents ! Il y en a partout ! Elle exhibe avec insistance et fierté des vipères qui baignent dans des bocaux, des crotales vindicatifs et même un python redoutable. L’amitié, l’on ne sait pourquoi ni comment, survient à l’improviste sur les visages. Le mari s’approche, dessine, écrit, explique, évoque tel ou tel reptile, puis m’emmène au milieu de son échoppe, soulève une dalle de béton… On les voit grouiller, se faufiler, tenter de s’extirper de nœuds serrés. L’homme, un peu ophiolâtre sur les bords, continue à tracer des schémas précis sur la reptation, l’alimentation de telle ou telle bête. Il parle, sourit, demande de la petite monnaie française. Puis il extirpe de sa cave deux cobras gris, violents, turbulents, qui voudraient mordre l’intrus qui les arrache de leur sommeil. Les bras du marchand témoignent de vilaines morsures anciennes que n’ont pu éviter des tatouages de …cobras en position d’attaque.
Assis sur un banc de pierre, entouré de gens
si hospitaliers, qui aurait envie de rentrer chez soi ?. La mère donne à
manger à son bébé. Il ingurgite, tout en me dévisageant, une purée brunâtre. Un
vélo est garé devant la demeure. Le porte- bagages est empli de piments rouges
et de peaux de serpents desséchées.
(Merci à "hello-china.over-blog.com")
Le retour est joyeux par l’escorte de la Chine entière qui pédale à mes côtés.
JAC, le 25 mai 2009
Commentaires