Eté 1936. En ce temps-là j’ai 3 ans et demi. Chez nous, c'est l'ébullition : nous recevons beaucoup de visites. Les conversations sont animées et joyeuses. Je me souviens. Il n'y a là que des messieurs. De tous les âges. Mais une majorité de jeunes. Je suis heureuse. Tant d'animation à la maison. Je vois bien que l'on prépare des banderoles. Des pancartes de toutes sortes. De toutes les couleurs. Ca m'amuse beaucoup. De plus, je suis la seule enfant, une vedette, chouchoutée par tous les arrivants. Malgré tout j’ai bien conscience que ces visiteurs ne viennent pas pour moi. Oui, j’entends les rires. Je devine que l’événement est très important. Les yeux reflètent un grand espoir.
Et puis, il y a cette fameuse manif de Dieppe. Pourquoi ai-je été mêlée plusieurs fois à ces défilés ? Je ne le saurai jamais. Mes parents sont décédés depuis 14 ans et je n'ai jamais eu l’occasion de leur poser la question. Depuis quelques années seulement j’ai compris pourquoi toute ma vie j'ai eu peur de la foule. Je me revois dans cette nuée de grandes personnes, criant leurs slogans, chantant à tue tête, le poing levé : « Ma blonde, entends-tu dans la ville, siffler les fabriques et les trains ? » Ca, c'était plaisant, mais...il y avait « l’Internationale », avec ses « Debout les damnés de la terre…, c’est la lutte finale ». Les deux mots « damnés » et « lutte » me glaçaient les os. Pour ne pas me faire piétiner, j'étais hissée sur les épaules de mon père, mais il n'était pas grand et je n'émergeais qu'à peine au dessus de cette foule en délire. Maintenant, quand j'entends ces chants, je sais. Mes parents n'ont jamais remarqué combien j'étais terrorisée au milieu de cette marée humaine à moins de quatre ans. On ne parlait pas de ces choses-là à cette époque. Même par la suite, je n'ai jamais su extérioriser ces sentiments. Sans doute pour ne pas les culpabiliser.
PARENTS, ELOIGNEZ VOS ENFANTS DES MANIFESTATIONS POPULAIRES !
Plus de 75 ans après, il en reste encore une blessure au fond de moi. Même si ces chants étaient des chants d'espoir. Je sais, nous savons maintenant que les congés payés allaient bouleverser l’Europe. Bientôt nous pourrions partir en vélo, en tandem dans les campagnes, sur les plages. C’était l’arrivée des trains de plaisir. Les Parisiens venaient pour quelques heures sur la côte normande, à Dieppe, au Tréport, à Mers-les-Bains, petites villes balnéaires proches de la capitale. C'était une grande victoire et les générations suivantes en profitent. Mais paradoxalement mes premières frayeurs remontent à cette période euphorique.
Jacqueline Paulus-Petit, le 19 Mai 2010
Ah non,pas toi,CHEDOZOT!L'abstention ce n'est
pas pour nous!Pense à DUGROBER,qui bien que
très SAUVAGE ,se déplaçait pour aller voter!
Et notre MEME LAZO,a mis son bulletin(préparé
par LUCIEN)dans l'urne au moins jusqu'à 94
ans!!!Je viens d'entendre que notre gouvernement a donné des consignes,à ses ministres pour qu'ils réduisent leur train de
vie de 10/100 :Luc CHATEL a décidé:Plus de
fleurs fraiches dans les ministères,on va y
mettre des fleurs artificielles !(sic L.CHATEL)Hourra!!!Nous sommes sauvés!!!
Quiquine.
Rédigé par : Jacqueline Paulus Petit | 20/05/2010 à 12:11
Très intéressant, ce témoignage. Chez nous aussi, 1936 a été une période d'ébullition mais j'ai échappé aux manifs (bien qu'étant plus âgé que toi!), probablement sur intervention de ma douce maman qui n'aimait pas la foule. Papa estimait, lui, qu'il fallait "conscientiser" les jeunes très tôt et c'est sûrement ce que tes parents ont aussi pensé.
En 45, papa a tenu à m'emmener à la gare de Rouen voir le retour des déportés "pour que je me souvienne". Je n'avais plus 3 ans 1/2 mais j'ai quand même été durablement bouleversé! Puis, j'ai suivi mes parents dans toutes les réunions politiques pré-électorales de 1946: chaque soir, le Cirque du Boulingrin était plein à craquer! Mes parents voulaient m'enseigner la démocratie: à 13/14 ans, c'était acceptable.
La politique est bien décevante. Quand je vois le déferlement d'espoir né du Front Populaire et que je réalise que c'est la mâme Chambre élue en 36 qui a voté les pleins pouvoirs à Pétain en 1940 (à 80 exceptions près), je baisse les bras et m'apprête à rejoindre les rangs des abstentionnistes!
Rédigé par : Chedozot | 20/05/2010 à 09:26