1976, Rouen, rue du Général Leclerc.
Au moment où j’entre chez le photographe, je dois m’effacer devant un couple qui s’apprête à sortir.
Tiens, tiens, il me semble avoir déjà vu cette tête …
Je reste interloqué.
Joe Dassin, rayonnant, tient par le cou une ravissante jeune femme blonde. Il porte la quarantaine triomphale, un large sourire à la vie et un splendide manteau de cuir.
C’est exactement celui qu’il me faut.
A partir de cet instant, cette pelisse brune devient vite une obsession. Quelques heures plus tard, j’entre dans une boutique. Coup de chance, je trouve immédiatement le vêtement ample que je cherchais. Rapide essayage. Ce manteau me va comme un gant.
Le prix ? On verra bien. Je tourne devant le miroir. Je m’éloigne, puis reviens à la charge. Le vendeur est catégorique : ainsi paré, j’ai l’allure d’un marginal aisé, d’un artiste, d’un chanteur peut-être. Je ne regretterai pas mon achat. D’ailleurs, ce n’est pas un achat, c’est un investissement.
-Ah bon ! Pour séduire les filles de photographes ?
-Mais, vous avez vu comme vous rayonnez là-dedans ? Je vous le dis, c’est une seconde peau…
Affaire conclue.
C’est la première fois de ma vie que j’écris autant de zéros sur un chèque. L’équivalent de mon salaire. Pas grave : je ne mangerai rien d’ici la fin du mois.
Oui, mais en attendant ma prochaine paye, il faut acheter de l’essence pour aller travailler, même le ventre vide. Et puis, régler la facture d’électricité. On ne peut tout de même pas préparer ses cours à la bougie !
(Voilà exactement le manteau de cuir qu'il portait ce jour-là. Joe Dassin a épousé Christine Delvaux, la fille du photographe de la rue du Général Leclerc. Bon, c'est vrai, on s'en fiche un peu. Mais les Rouennais connaissent aussi bien Joe Dassin que Jeanne d'Arc...)
Une semaine plus tard, la banque me convoque. J’ai un trou dans mes comptes. Un découvert inquiétant.
-Justement, dis-je au gestionnaire, comme j’avais un découvert, j’ai acheté un manteau.
-Un manteau ? Mais je ne vois pas le rapport.
-Ben, pour couvrir mon découvert, pardi !
L’employé me regarde, ébahi, cherchant vainement une réplique au séisme que je viens de provoquer dans son cerveau. Ce qui me donne l’occasion d’ajouter :
-Et puis, adressez-vous à Joe Dassin, c’est à cause de lui que j’ai fait cette emplette. En achetant le même manteau de cuir que le sien, moi aussi, sur les Champs-Elysées, « j’avais envie de dire bonjour à n’importe qui »…
L’agent bredouille une réponse incompréhensible, truffée de chiffres et de termes hermétiques, très éloignés de la poésie.
Et surtout de la chanson.
Mon opinion est faite : les banquiers n’ont aucun sens de l’humour.
JAC, le 12 décembre 2011
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