Comme j’appartiens à la génération des témoins privilégiés de mai 68, recyclés bien sûr en retraités responsables, j’avoue être un bien piètre consommateur, car peu sensible aux sollicitations incessantes de la publicité. Notre tranche d’âge n’est pas du genre à se pâmer devant le nouveau smart phone ni à trépigner d’impatience avant de pouvoir se procurer le dernier home vidéo.
J’inflige le même traitement à la mode vestimentaire et préfère me ravitailler en bonnes bouteilles de vin, plutôt qu’en pantalons « trash ».
Néanmoins, tous les quatre ou cinq ans, quand les trous dans mes T-shirts deviennent trop visibles, je consens à passer quelques minutes chez le marchand de vêtements, afin de faire semblant de rajeunir un peu ma garde-robe.
J’ai donc un regard neuf sur la mode, comme si j’avais dormi pendant toutes ces années.
Avant d’oser humer l’air du temps dans quelque « T-shirterie » branchée, je profite de l’abondante littérature mise à la disposition des clients chez le coiffeur ou dans les salles d’attente, pour me faire un avant-goût dans les magazines.
Mais, c’est peut-être là, une erreur stratégique.
On y apprend des choses insoupçonnées.
Ainsi, je découvre avec effarement que « le short en jean destroy fait son grand retour parmi les must have de l’été » (sic). L’auteur de l’article ajoute sans vergogne qu’il suffira de « piquer un vieux jean légèrement oversize chez Emmaüs, de le découper un peu au-dessus du genou, de le laisser traîner une journée derrière votre Austin pour obtenir un parfait délavage, le tout, sans être passé par la caisse enregistreuse. L‘idéal pour bronzer à Ibiza, avant la soirée en boîte .»
(S'il n'y a pas assez de trous, libre à vous de lacérer le jean avec votre rasoir.)
Anéanti prématurément par ces conseils, j’entre, la peur au ventre dans le magasin.
L‘éclairage sombre, ne me dit rien qui vaille. Instinctivement, je baisse respectueusement la tête devant un alignement tragique de T-shirts en deuil. En m’approchant, je distingue des monstres qui lancent des éclairs par leurs ongles démesurément longs. Plus loin, des poupées échevelées dorment dans un cercueil.
Une girafe aux cheveux violets m’assure en faisant claquer son chewing-gum qu’elle a toutes les tailles et je l’en remercie.
Après avoir fait le tour des robots destructeurs, on passe au rayon « Humour ».
L’un d’eux pose une question existentielle :
QUI PEUT ME DIRE OU J’ETAIS CETTE NUIT ?
En attendant la réponse, le fêtard aux yeux bouffis d’alcool et de fatigue, bâille sans retenue. Visiblement, il n’a pas récupéré de sa soirée arrosée.
Avant de pouvoir aider ce brave homme à reprendre ses esprits, une autre question me tarabuste : un chef du personnel peut-il engager dans sa banque un individu qui ignore où il était la veille ?
Qu’en sera-t-il dans cinq ans, lors de mon prochain ravitaillement ?
On peut parier sur une évolution des mœurs, matérialisée à coup sûr par un autre type d’interrogation, tel que : « Quelqu’un pourrait-il me dire qui je suis ? »
Alors, que choisir ? T-shirts noirs hantés par des vampires ou ceux obsédés par la « fête où l’on s’éclate »?
Finalement, une paire de baskets me serait sans doute plus utile.
Mais là encore on nous impose le choix cornélien : des 4X4 rutilants montés sur coussins d’air ou des « Converse » rouge vif qui vous provoquent une tendinite chronique au talon d’Achille ?
Je souris dans ma barbe en imaginant les porteurs de la panoplie complète sur les marchés d’Afrique ou dans certains quartiers de Djakarta.
S’ils n’ont pas lu les recommandations d’usage concernant l’habillement à adopter dans certains pays pauvres, ils ont tous les signes extérieurs rêvés du pigeon qui va se faire plumer.
(A éviter quand on veut passer incognito au Yémen ou au Pakistan.)
JAC, le 18 avril 2012
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