"Mon 2000e crocodile"
(Montage JCP)
Il y a deux ans de cela, je me trouve à l'entrée de la poste de Saint-Pierre, face à un individu que j'avais rencontré en l'an 2000 à Madagascar, dans des circonstances tellement particulières que, par la suite, je me suis mis à chercher sa trace, dans les guides sur le pays, dans les journaux, et, bizarrement, dans certains quotidiens nationaux français.
Surpris de voir devant moi Niko Tsakalelis en personne, grand type basané, yeux fatigués de baroudeur, j'ose m'adresser à lui, bafouillant d'émotion ...
- Monsieur, veuillez m'excuser, mais je vous ai rencontré il y a cinq ans à Bekopaka, au bord du fleuve, vous étiez avec votre ami italien, Aldo , le patron du restaurant de Morondava.
- Oui, c'est exact, je viens de Bekopaka. Mais comment connaissez-vous mon nom ?
- Après vous avoir rencontré à Bekopaka, j'ai lu un article sur vous dans le Monde, affiché à l'hôtel Sakamanga. Depuis ce temps je tente d'avoir des renseignements sur vos passions...Vos activités décrites par le journaliste m'ont intéressé. J'ai moi-même écrit comment vous avez failli me tuer, une nuit où...vous n'aviez pas bu que de l'eau...
Flash back
Bekopaka,
Madagascar, 6 août 2000,
Après une piste éprouvante, Bekopaka est là, au bord du fleuve, un fleuve lent, rouge où passent, nonchalantes, des souches d'arbres et des pirogues chargées de fruits. Notre première préoccupation est de boire des bières. Vuonzy ne se fait pas prier. La patronne, Chinoise, et son fils, nous apportent à manger. Tandis que des vazahas*, la mine déconfite, attendent la venue hypothétique de camions qui les emporteront, si Dieu le veut, vers les Iles Vierges, situées à l'embouchure du fleuve.
Un Italien se signale par ses cris, ses éclats de voix et ses chansons grivoises, plus hurlées que chantées. Il y a là de la provocation dans ses regards moqueurs. Un désarroi profond dans ses propos désabusés, exprimant trop de précipitation à jouir de la vie. De celle qui lui reste: il est déjà titubant en ce début d'après-midi.
Vuonzy me conduit jusqu'aux pirogues. L'eau est d'un rouge insensé. Nous passons sur l'autre rive. Là-bas commencent les Tsingy*. Il me confie à un guide. Oui, effectivement, c'est étrange.
Merci Nicolas Hulot.
Oui, les aiguilles de pierre grise.
On grimpe. C'est aménagé. Un peu trop peut-être. Le site me déçoit. Vide de présence humaine. Touristique. Il ne m'intéresse que modérément. Juste le temps d'apercevoir une famille de lémuriens, des papillons énormes, un rat, un magnifique lézard vert. Je glisse sur une marche et manque de m'écraser dans une crevasse. Les Tsingy, je le savais, ne sont pas faits pour les alpinistes en baskets: les arêtes sont coupantes et les précipices terrifiants.
Dans la peau du mauvais élève instable, je brûle d'impatience de me retrouver face au fleuve, mon élément. J'écourte ma visite et prétexte un terrible mal au mollet. Mon guide est confus. Vite, redescendre, vite reprendre la pirogue. L'eau est trouble, le piroguier me parle de la présence ici de nombreux crocodiles. J'aime ça. Je traverse le fleuve sans savoir à qui payer ni combien. A l'homme édenté? A la jeune fille au visage jaune de masunjuan ? (poudre de baobab, mélangée avec un peu d'eau)
De l'autre côté de la plage, dans la zone des tentes et plus précisément sous la tonnelle, les chants paillards des Méditerranéens se renforcent. L'ex-propriétaire du restaurant « Chez Aldo » de Morondava, est en train de vivre une lente mais puissante montée de cuite. Il n'a cessé de boire depuis ce matin.
Il déraille. Provoque. Menace. Prend déjà la lune à témoin alors qu'elle n'est pas encore levée...Pour ne pas croiser son regard, je lui tourne le dos et m'assois face à Vuonzy: quand on mange des crabes, il faut rester concentré.
Plus loin, un
combat de moringue* s'achève. Les ennemis de tout à l'heure se
congratulent et tout le monde chante à tue-tête et jure de s'aimer à la vie, à
la mort. Un à un, les clients quittent la terrasse, semblant ne pas vouloir
s'éterniser ce soir, incommodés peut-être par des odeurs de tabac douteux et
les paroles grossières qui émanent d'un groupe que personne n'ose approcher,
déjà depuis plusieurs heures. Des lumières s'éteignent. Des canards et des oies
lancent un dernier appel. Il faut maintenant se coucher. Vuonzy a planté la
tente. Les vazahas fatigués sont de plus en
plus ivres. Minuit. Des femmes sakalaves* s'isolent au creux des
dunes. Des couples s'enlacent. Des faisceaux de lumière jaillissent de coins
obscurs et bondissent par-dessus le fleuve. Des jeunes filles le franchissent,
elles aussi, puis le retraversent, en jouant comme des enfants sur les
pirogues. Elles zappent d'une rive à
l'autre, comme des occidentaux devant la télé.
Lumières sur
le fleuve. Je ne peux dormir. Quelqu'un, de l'autre côté, allume un feu. Des
musiques s'expriment. Les vazahas vaseux aussi. Une
querelle prend corps. On se tient par la chemise, on se respecte, on ne se
respecte plus, on fait semblant de vouloir frapper. Mais les batailleurs
titubent. Le fleuve passe. Leur colère aussi. Les chiens aboient. Le sommeil me
parait compromis. Je me glisse néanmoins sous la tente.
Bekopaka est une cacophonie de hurlements de chiens, de pleurs d'enfants, de canards inquiets, de musiques fatiguées, de grenouilles euphoriques.
Deux heures du matin...Une conversation violente me tire d'un sommeil plus que léger...Je peux la retracer de mémoire, mot pour mot:
-
Niko, fais pas le con !!!...
- Quoi? Tu me dis ça, à moi? Je
vais tuer mon deux millième croco et tu me dis ça à moi? Mon deux millième
croco !
- Fais pas le con !...Tiens pas
le fusil comme ça ...! Merde ...! Fais pas le con ...! Vise pas les tentes ...!
Niko ....! T'es bourré et tu veux partir à la chasse au croco ...!
- Ta gueule ...! Je vais où
j'veux , putain ! Donne-moi le Beretta ...! Donne-moi le Beretta ...!
(Clic!clac ...)
- Arrête de viser les tentes… !Tu
vas tuer quelqu’un… ! Attention ! Attention !...
Des phares sont braqués dans ma direction. Qu'est-ce-que je fous ici? Des lampes! Ils ont allumé des lampes !!! Les spots balaient les toiles...
Je saisis mon sac à dos...Me protège le visage. Les types vont tirer. Et sur moi. Pourquoi éclairent-ils ma tente? Je vais mourir, là, à Bekopaka, dans une chasse aux crocodiles à laquelle je n'ai pas participé. Accid..de ch... La balle peut traverser mon sac...il est presque vide...
Je me plaque le plus possible sur le sol, en ramassant mon pantalon, mes chaussures, pour en faire un bouclier...
- Putain! Tu vas m'en foutre une ...! Tiens
pas le fusil braqué...!
- Eclaire-moi...! Mais éclaire-moi ...! La lampe, con...! Pas le fusil...! Attention! Attention! Le coup va p...
Un coup de tonnerre déchire la nuit et l'enveloppe de formidables échos, relayés par les hurlements des chiens. Je tâte mon corps...bouge les membres...vivant...! C'est pas moi qu'ils ont eu...Eux non plus, n'ont pas été touchés. Ils crient de plus en plus fort...:
- Tu fais peur aux gens ...Excusez-nous
...! C'est rien...! Tranquille...Tranquille ...Vous pouvez redormir...Tu
pleures ? Niko! T'es un homme ? C'est rien, c'est rien! On voulait
seulement essayer un petit ...un petit....Puis le coup est parti...Ça arrive.
Le ton a baissé. Le calme semble revenu. Les voilà qui descendent enfin vers le fleuve. Je tire la fermeture éclair de ma tente pour vérifier ce qu'ils font. Lentement, en titubant, empêtrés dans leurs vêtements de chasse, ils s'éloignent, la carabine à la main...Les chiens aboient. Les Sakalaves, les jours de fête, sont aussi des sacs à vin. Certains vomissent dans les fourrés. Au petit matin, je m'éveille en sursaut. Une musique nasillarde hurle. C'est Johnny Halliday qui me supplie d'une voix plaintive : « Retiens...ma nuit ... »
Bien sûr ! Je ne vois pas comment je pourrais l'oublier! L'espace est un champ de bataille. Deux femmes, journalistes, boudent, un oeil ouvert mais l'autre fermé par un pétard. L'Italien dort dans sa voiture, à l'avant, portes ouvertes, la tête posée sur le volant.
Du fleuve montent des odeurs de fumée et de soupe de poissons. Vuonzy me présente un chasseur...armé d'un fusil. Il me montre son port d'armes. Je suis invité à le conduire à Morondava. Il me dit être éleveur de zébus à Tsiromandidy. Quand il descend le fleuve jusqu'à Bekopaka, pour accompagner des touristes, il est armé car les bandits séviraient dans la région. On raconte que, parfois, ils attaquent. Je lui réponds :
- Ça ne m'étonne pas, cette nuit,
il y en avait deux, complètement ivres qui voulaient me tuer!
L'homme,
armé, ne bronche pas mais c'est Vuonzy qui me fusille du regard...Je comprends
tout de suite que l'individu était de la partie. Le temps de pisser quelques
bouteilles de whisky, de parler de manière indécente des femmes, il me dit être
ancien député. Le salaud ! Il se fait transporter gratuitement sur 400km...
Une semaine plus tard, à l'hôtel Sakamanga de Tananarive, je reconnais dans "Le Monde", le portrait du fameux "Niko"; il a droit à une longue page où l'on apprend qu'il est mi-Grec, mi-Malgache, grand spécialiste du zébu sauvage et de toute la faune de l'ouest de Madagascar.
« Chasseur, baroudeur, aventurier,
un homme comme on n'en fait plus... »
J'ai envie d'écrire, à la suite de l'article dithyrambique sur sa riche personnalité:
- Oui, mais qui boit bien...
Cinq ans après, je suis assis devant mon ex-futur assassin et nous buvons une bière ensemble, tout en évoquant le pays dont nous ne pouvons nous passer. Que vient-il faire à la Réunion ? Se mettre au vert, se faire oublier un peu et contacter ses banquiers pour un projet d'hôtel à Bekopaka ?
Nous nous quittons en riant encore de ce coup de fusil parti par mégarde.
- Impardonnable pour un tireur d'élite comme moi, ajoute-t-il.
Il repart demain à Madagascar. La brousse, ses odeurs, la nonchalance des femmes, le fleuve Manambolo lui manquent.
- Tu as une place pour moi dans
ta valise ?
-
Quand tu veux, tu viens me voir quand tu veux...je t'emmène à la chasse aux
crocodiles...
-
Avec Aldo?
- Avec Aldo, mais cette fois,
c'est toi qui le tue...Je ne le supporte plus...C'EST UN ALCOOLIQUE !!!
Il se tord de rire. Je salue une dernière fois cet homme détaché... si attachant.
Moringue : combat à mains nues, pratiqué à Madagascar, villages contre villages, souvent le dimanche.
Vazahas: étrangers,
Tsingy:formations karstiques en formes d'aiguilles, difficiles d'accès, situées à l'ouest de Madagascar et mises en valeur par Nicolas Hulot, dans son émission "Opération Okavango".
JAC, le 8 août 2009
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