Juillet 1985
Un train en Roumanie entre Cluj et Baia Mare. Le contrôleur arrive. Je ne sais pour quelle raison, dès qu’ils l’aperçoivent, certains voyageurs se lèvent et se précipitent dans la direction opposée, vers les derniers wagons.
Je prépare mon ticket, et tâche en attendant de me familiariser avec les quelques mots de langue roumaine qu’il comporte.
L’homme à casquette ferrée d’étoiles rouges jette un rapide coup d’œil circulaire dans le compartiment. Je suis le seul touriste. Ce détail n’échappe pas à sa vigilance, c’est pourquoi il quitte aussitôt le secteur qu’il s’apprêtait à vérifier pour venir échanger quelques mots aimables avec moi. En examinant mon titre de transport, il me fait les gros yeux, mais garde le sourire, tout en répétant une expression qui ressemble de loin à « Plateasca o amenda ». Comme cette langue latine est assez proche de l’italien, j’imagine qu’il n’a pas l’intention de m’offrir « un plateau d’amandes » mais plutôt de me réclamer une contribution à l’entretien de son ménage. Pourtant, j’ai payé mon billet, je ne vois pas quelle faute j’ai pu commettre.
En bon Normand, j’ai appris à jouer les imbéciles quand on me parle d’argent et considère mon interlocuteur d’un œil navré en lui récitant la seule phrase à peu près correcte en ma possession :
-Nu se poate a plati, eu sunt student …
Ce qui pourrait vouloir dire, « Je ne peux pas payer, je suis étudiant », les fautes de syntaxe en moins.
Alors, il s’approche de mon oreille et me fait comprendre qu’il me donne rendez-vous après son service, dans le soufflet qui sépare les deux wagons. Puis il repart à l’autre extrémité de la voiture pour la suite de ses contrôles.
Comme il me l’a ordonné, je me lève vers le lieu fixé pour les négociations.
J’ai donc quelques minutes devant moi pour préparer ma défense, c’est-à-dire rassembler mon stock de stylos, de savonnettes d’hôtel et d’échantillons de parfums que j’ai pris soin d’emmener : on ne sait jamais, on raconte tellement de choses sur la corruption dans le pays.
Par précaution, je dissimule mes billets dans le fond de mon sac à dos et ne garde que quelques pièces de monnaie dans ma poche.
Le coquin revient, brandissant une feuille de papier qu’il a pris le temps de remplir. J’ai hâte de prendre connaissance de l’infraction que j’ai commise.
Dans le court texte rédigé par mon accusateur, un mot étrange est répété trois fois, « viteza ». Certes, je marche « vite », mais surtout en ville, pour me rendre à la gare depuis un arrêt de bus, par exemple. Et je ne me souviens pas avoir bousculé une grand-mère ni un poinçonneur en m’asseyant sur mon siège.
J’avoue ne pas saisir le motif exact de ma punition. A dire vrai, je n’accepte de suivre les règlements des institutions du pays que dans les prisons de Ceaucescu. Néanmoins, je crois deviner que je suis monté dans un train « express » avec un billet « omnibus ». Même à 40 km/h, l’allure à laquelle je roule serait bien trop élevée par rapport au prix que j’ai réglé.
La discussion s’envenime assez vite, jusqu’au moment où j’ouvre un sachet contenant des cadeaux. Comme par miracle, le fonctionnaire déchire l’amende, puis plonge la main dans mon sac. Il a vite fait de s’emparer des stylos et surtout des petites bouteilles de parfum. Pour finir, il escamote aussi une boîte de pastilles pour la gorge, qui fera plaisir à ses enfants.
En ce temps-là, les employés des chemins de fer de la république socialiste travaillent dur pour subvenir à leurs besoins. Ils n’ont pas une minute pour s’amuser. Certains utilisent les soufflets des wagons pour arrondir les fins de mois.
Souffler n’est pas jouer, comme disent les contrôleurs dans les tortillards roumains.
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