17 Juillet 2001, Fianarantsoa, Madagascar,
Pour comprendre Madagascar il
faut vivre au rythme de ses taxis – brousse.
L’attente.
Deux passagers assis sagement dans un mini–bus
n’ont aucune chance de partir à l’heure. Des rabatteurs s’égosillent pour
inciter les passants à monter dans la camionnette de Fianar. La marchande de
galettes voudrait bien, depuis une vingtaine d’années peut–être, revoir ses
cousins et le jardin de son enfance. Mais elle n’a pas encore assez économisé
pour pouvoir s’acheter le billet. Le boucher accroche ses boudins, ses jarrets,
ses tripes …non, ce n’est pas pour aujourd’hui. Ah ! Des Allemands !
Beaux sacs à dos ; belles chaussettes de marche, beau pantalon de marche,
à poches extérieures …Non, ils rentrent à Tananarive. Un autocar s’approche,
venant du fin fond du pays zafimaniry. Visiblement toute une
famille. Petits chapeaux ronds en forme de calotte tressée. Des poulets, des canards
dans des sacs déformés. Leurs yeux se tournent en même temps vers notre Peugeôt
bleu pâle …C’est grâce au rabatteur qui fait bien son métier. Non,
malheureusement, ceux–là se rendent à la cérémonie du Famadhiana au nord d’Ambositra.
Un à un, en deux heures, les voyageurs
montent dans notre engin à roues très lisses. Et les langues se délient. J’ai
compté onze sièges. Nous sommes neuf dans le véhicule. Patience, les deux
derniers ne vont pas tarder. Une sœur du Carmel doit elle aussi se rendre à
Fianar. Elle est la bienvenue. D’ailleurs tout le monde l’applaudit. Sourires
gênés d’une star montante. Le chauffeur grimace. Se met en colère contre son
patron, gros homme bouffi, à la curieuse langue pendante. Grand émoi à la
compagnie : le chef, le sous –chef, le chauffeur, le mécanicien, le
premier rabatteur, font de grands gestes désespérés en direction de quatre
immenses énergumènes blonds, tuméfiés de coups de soleil, bardés de sacs à dos
très lourds. Ils examinent l’intérieur du véhicule, hésitent, se concertent,
finissent par se décider à s’introduire. On se fait de la place. On serre ses
genoux. Ses pieds. Son ventre. Tout ce que l’on peut serrer, replier, rentrer.
Et on s’installe à quatre sur deux sièges. Les Malgaches, assez étroits de
hanches, connaissent le jeu et s’assoient en biais, sur une fesse. Les
Européens du Nord, eux, assurent leur carrure, leurs épaules, se réservent une
place confortable pour leurs genoux encombrants et leurs cuisses épaisses.
Mais, pendant cet exercice difficile,
d’autres passagers montent, se hissent sur le toit, enjambent des sacs, des
têtes, des tibias, s’accrochent à l’extérieur. Nous sommes au moins dix neuf
…Je compte et recompte mais ne peux évaluer le nombre de voyageurs sur le toit.
Le
départ.
Lent, très lent. Parce que les pousse –pousse barrent le
passage, les taxis tombent en panne, des sacs abandonnés sur la chaussée
bloquent la circulation, une 504 commerciale, toutes portes ouvertes, vidée de
ses occupants, empêche toute manœuvre. Il faut attendre. Les premiers kilomètres
libèrent les esprits. Mais les premiers arrêts surviennent. Barrage de police.
Le chauffeur doit descendre, saluer, sourire. Les gendarmes posent
toujours la même question quand un bus
transporte des passagers : « Qu’est –ce que vous transportez ? »
Et la réponse ne peut être que : « Des passagers », avec
parfois cette émouvante précision supplémentaire qui cache mal la
crainte évidente d’une fouille approfondie des lieux : « Avec
leurs bagages ». La casquette bleue, le képi, les fusils pénètrent
alors légèrement par une vitre baissée,
vérifient vaguement à l’intérieur, constatent qu’il ne s’agit pas d’un
transport de zébus …On peut continuer le voyage. La voie est libre,
apparemment.
Le
voyage.
A l’embranchement d’Antoetra il faut de nouveau
stopper : le conducteur remet un paquet à une femme qui se précipite et le
serre contre son cœur. Je veux parler du coli. Puis vient un autre contrôle de
police, avec l’inévitable question sur la nature du transport, le même regard
circulaire sur les têtes véhiculées et surtout les bagages. Ceux qui
appartiennent aux grands blonds du Nord sont tout neufs, bien pourvus en
cadenas, pas de tache, pas d’éraflure, rien que du propre, du matériel de
qualité, du « pur Amsterdam ». On repart. Pas pour longtemps car un
Hollandais est malade. Les trois camarades l’aident à s’extirper du bus. Il est
pâle, très pâle. On l’allonge. Il tient un rouleau de papier hygiénique, du
rose, gaufré, comme celui que l’on vend en Europe. Visiblement cet homme a besoin
de s’isoler ; le romazava d’hier
soir exige une évacuation rapide sous peine d’incommoder
les passagers. Les femmes en profitent pour pisser comme les chèvres, à même la
route. Les hommes, eux, se faufilent derrière les buissons. Les trois autres
Hollandais, rassurés de voir leur collègue sortir guilleret des fourrés en
brandissant joyeusement son rouleau, expliquent, par des gestes évocateurs
insistants, qu’ils ont mangé trop de pois du Cap avec leur ragout … Et ça fait
rire tout le monde ! Le bus repart. Pas d’incident. Derrière moi des
hommes, des femmes chantent en chœur des chants magnifiques. La polyphonie des
chansons malgaches ! La stéréo très au point me ravit et un petit frisson
de bonheur me vient pour justifier à lui tout seul mon huitième voyage à
Madagascar. Puis, par politesse, le
chauffeur choisit une musique américaine et invite les étrangers à chanter à
leur tour…On entend vaguement fredonner
un tub des Stones et une musique
inidentifiable qui perd sa flamme dans les hésitations sur les mélodies et les
paroles. Alors spontanément le chauffeur –disque –jockey en revient au
répertoire local que les Malgaches
connaissent par cœur.
C’est un concert offert au vent
qui s’engouffre par les vitres ouvertes ou absentes, un hymne à la vie, au plaisir
de respirer.
Vers la fin du voyage des odeurs flottent jusqu’à nous : huile chaude, cacahuètes, manioc, romazava. Et les cheveux des paysans betsileo sentent le bois brûlé. Tout ce qui vit dans la carriole ventrue est exténué : enfants, canards, grands –pères, projets pour ce soir.
(Taxi-brousse avant la révision des 3 millions de kilomètres)
JAC, le 16 décembre 2009
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