Samedi
Du
latin sabbati dies, contraction de « ça me dit d’aller faire les courses ».
L’après-midi
de ce jour de repos est consacré désormais à un nouveau loisir : la randonnée familiale dans les grandes
surfaces. Tout le monde se prépare à l’avance, les grands-mères, les
tantes, les bébés, le fiancé boutonneux de la grande grosse sœur.
Tout
est étudié. D’abord une glace « Lagon bleu » ou « chewing-gum
des îles » pour chacun, même pour le petit joufflu pour qu’il s’arrête
de pleurer, calé dans le siège prévu pour lui et ses collègues, à l’avant du
chariot.
Puis
il y a l’arrêt collectif au bureau de loto, avant d’entrer, enfin, dans la
caverne d’Ali Baba.
Y
en a partout : des autos en plastique, des bagues or jaune ou or blanc, au
choix, des tee-shirts à mailles fluides 92 % polyester (blanc, fraise, anis),
le grand sac, le vanity, le sac shopping polyester 600 D, le liquide de
refroidissement spécial tropicalisé, l’huile semi-synthétique 10W40 ( la
vidange des pros à un prix exceptionnel), le Croquefort Société origine France,
la pomme Royal gala, le chipolata de volaille, le boudin noir, le yaourt
liquide anis, fraise, meringué-fraise, anis-figue de Slovénie, le Croquefort
mi-figue, mi-vidange, incroyable mais vrai, 6 carrés de porc- poulet, cuisine
minute, le Dove crème de douche variétés assorties, le dernier DVD Cobra
Karaté, la couette blanche, la couette fraise, la couette anis + 10 % gratuit,
la perceuse sans fil, corps et poignée bi-matière, démontable antidérapante, le
gruyère dérapé forets titane, la tisane chrome vanadium, le Vania, vitesse de
rotation 11000 tr/mn, bougies d’ambiance parfum framboise-cassis, café-liégeois,
miel-lavande, les dents de la mère 2, version veloutée, aromatisée, le lait d’excroissance
Kikose, le string bleu-lagon modèle chewing-gum, l’émental Dacier manche
extensible.
A
quoi peut-on reconnaître un samedisien ?
C’est
très simple ! Il a 35 ans, porte un maillot bleu cocorico n° 10 « Zidane » écrit en
blanc, un short trop large pour ses petites fesses maigres ou trop court pour
ses fesses débordantes de générosités
graisseuses.(Ce détail est superflu car postérieur d’hippopotame ou fessier
triste, c’est la même douceur bovine dans le tricot marseillais, autant dire
bonnet blanc et blanc benêt).
Les
enfants du samedisien ont tous en commun un acharnement efficace à
vouloir introduire leurs doigts dans la viande congelée. Ils essaient, ils
essaient et parviennent de temps en temps à y faire un trou, tandis que les
parents opèrent un arrêt-général-repos devant les yaourts, se tâtent, tâtent
les fromages, les beurres et introduisent l’index dans leur nez, tout épaté de
tant de sollicitude.
A
proximité des caisses c’est l’indignation unanime chez les révoltés du Bounty :
les barres de Mars, pourtant placées à la hauteur de leurs yeux, ne sont pas
toujours accessibles. Les gais bambins hurlent et harcèlent leurs géniteurs,
fatigués, anéantis par une marche aussi longue. D’ailleurs grâce à leur
obstination, les pleureurs réussissent à chiper les bonbons colorés et, comme
les membres de la tribu, effarés par la longueur de la file d'attente, évaluent en demi-heures le temps
nécessaire pour parvenir jusqu’à la caissière, ils jettent discrètement les
petits paquets au fond du chariot. Personne n’a rien vu ou personne ne dit mot
car les bonbons à partager dans la Safrane…, c’est un petit plaisir de plus.
A
la casserole
automatique frétillante, ça nous fait un joli rouleau de 30 cm de prix
additionnés. On se regarde, on attend, on s’observe, alors que filles empâtées
rangent lentement les congelés dans les sacs. Puis on se décide : une main
timide tend à regret une liasse de billets tout frais, bien repassés, tout
juste sortis du distributeur, pour payer les 341, 45 euros dus.
Dans
le chariot du samedisien qui finit sa promenade deux heures après s’être
arrêté sur une des places du parking réservées aux handicapés, on trouve une
montagne de sucreries diverses, de petits desserts « sveltesse » de
toutes les catégories, de saucissons « apéritif »
Juste-un-Bruit-Doux, de boissons dites « light » pétillantes
de malice.
Chacun
prend son temps pour poser les courses dans le coffre, car décharger le caddy avec
une glace à la main, demande toujours beaucoup de précaution. Le petit joufflu
s’est endormi sur l’épaule de la cousine, tandis que la grand-mère à du mal à
suivre le peloton.
Il y a trente
ans les samedisiens mâles
poussaient l’après-midi leur mince épouse maquillée sur le lit conjugal, il y a
vingt ans ils poussaient un peu loin le bouchon en faisant la vidange de leur
cabriolet, depuis dix ans ils poussent maladroitement leur chargement de
congelés qui avance en crabe, à l’image de leur femelle essoufflée.
(Les "samedisiens" se reconnaissent parfois dans la tête de veau...Piccoli dans "La grande bouffe")
JAC, le 19 avril 2009
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