24 décembre 1994, Tuk-Tuk, Sumatra
Aujourd’hui je veux traverser la caldeira en
bateau. Le marché de Prapat a la
réputation d’être animé, bruyant et coloré. C’est tout ce qu’il me faut.
C’est vrai. Des carottes sont guillotinées. Des mangues rouges de sang sont égorgées. Et ça bavarde, discute, papote, conteste. Les bananes sont soupesées, examinées, dépucelées. On me pousse, on me frotte les jambes avec des cabas. On me repousse. Je suis dans un labyrinthe. A gauche, un restaurant : trois bancs, une planche posée sur une caisse. Au « comptoir », une femme se cure le nez, les yeux dans le vague, tandis que son marmot barbote à plaisir dans une flaque boueuse, épaisse, imbibée de pétrole. Derrière elle, une octogénaire décharnée… s’acharne à compter et à recompter ses billets. Penchée, courbée, pour mieux voir son argent. Il y a des bidons, des ballons, des baluchons qui pendent, qui s’agrippent, qui s’agrafent. On marche sur une carotte, on butte sur une banane, on s’écorche sur une racine.
(Ces fruits prisés des Chinois, sentent tellement mauvais qu'il est interdit de les amener dans les chambres d'hôtel.)
(Mangoustans)
Sur le ferry, les femmes chargées de paniers
pleins, de caisses insensées qu’elles tiennent en équilibre sur la tête,
montent la passerelle de bois. L’une d’elles ressort du bateau et hurle et crie
et gesticule après un hypothétique ennemi. Une dame respectable passait par là.
Elle reçoit une gifle de la furie. La foule se précipite. Des bras, des jambes,
des coups. Elle prend partie. Elle protège. Elle riposte.
Le pont est jonché de valises gonflées, de
régimes de bananes, de poulets abasourdis, encombré d’un lit familial bleu
pâle…usé, de planches à raboter et même d’un maigre cheval timide.
JAC, le 7 Avril 2010
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